Chapitre 1
Le bureau du Directeur des Ressources Humaines, niché au dernier étage d’un ancien entrepôt réhabilité du Port du Rhin, sentait la brique humide et le café fort. De l’autre côté de la grande verrière industrielle, la pluie d’octobre fouettait les eaux grises du bassin, transformant les grues de chargement au loin en squelettes d’acier rouillé qui se découpaient sur un ciel de plomb.
Milena Belinski fixait ses mains posées sur ses genoux. Son index droit battait la mesure contre le tissu de son jean, un mouvement spasmodique qu’elle ne parvenait pas à interrompre. Erreur système, analysa-t-elle froidement. C’était comme observer un glitch d’affichage sur un écran. Une défaillance matérielle causée par une surcharge du processeur central. Trop de caféine, trop de stress, pas assez de sommeil. Son corps était une machine obsolète qui peinait à suivre la cadence de son esprit.
— Mademoiselle Belinski, vous m’écoutez ?
La voix de Monsieur Valmont claqua comme le bruit d’une touche “Entrée” frappée avec colère. Milena sursauta. Son coude heurta l’accoudoir du siège visiteur et le dossier en équilibre précaire sur le bord du bureau glissa. Il s’étala au sol dans un bruit mat de papier froissé.
— Pardon, murmura-t-elle en se baissant précipitamment pour ramasser les feuilles. Une mèche de cheveux bruns s’échappa pour lui barrer la vue. Elle la repoussa d’un geste nerveux derrière son oreille, faisant tinter les trois petits anneaux d’argent qui perçaient son lobe gauche. Dans sa hâte, elle mélangea les pages de sa lettre de licenciement avec celles de son évaluation annuelle. Elle détestait ça. Elle détestait que son corps soit si imprécis alors que son intellect, lui, fonctionnait comme une horloge atomique.
— Laissez, soupira Valmont, un homme dont la cravate semblait toujours trop serrée. Asseyez-vous, Milena. C’est exactement ce dont je parlais. Cette... fébrilité constante.
Elle se rassit, serrant son sac en toile contre elle comme un bouclier. Du haut de son mètre soixante, elle se sentait engloutie par le large fauteuil en cuir. Ses cinquante-huit kilos, pourtant toniques grâce à l’escalade, semblaient ne rien peser face à l’écrasante autorité de l’institution. Elle avait l’impression d’être une enfant prise en faute.
— Vous êtes une cryptologue brillante, Milena. Personne ne le nie. Votre travail sur la sécurisation des flux bancaires en blockchain le mois dernier était... remarquable. Mais on ne peut pas travailler avec un fantôme. Il pointa un doigt accusateur vers elle. — Vos retards. Vos absences inexpliquées. Et surtout, cette utilisation des ressources de calcul de l’entreprise la nuit pour faire tourner des algorithmes de reconnaissance faciale sur des archives publiques. C’est illégal, Milena.
Elle eut envie de protester, d’étaler les preuves sur le bureau. De leur expliquer que la reconnaissance faciale avait trouvé quatorze points de concordance parfaits, malgré le vieillissement et la barbe. Que la probabilité d’une telle ressemblance avec son père, Alexandre, était inférieure à une chance sur un milliard. Que l’homme sur l’image portait cette montre spécifique, un modèle rare dont la production avait cessé en 1990.
Elle se tut pourtant. Le silence retomba, lourd et définitif. Elle lut dans les yeux de Valmont ce qu’elle voyait partout depuis des années : de la pitié pour la “pauvre fille”. Pour le monde entier, les Belinski étaient morts.
— Je comprends, dit-elle finalement. Sa voix était redevenue stable.
— Vous devez vider votre bureau immédiatement. La sécurité va vous accompagner.