Défense D'approcher

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Summary

Claire est une survivante qu'on aurait dû enterrer vivante. Il est l'homme chargé de tuer les monstres... et celui qui l'a choisie. Traquée, elle s'exile dans un petit village en Angleterre, elle découvre que la liberté a un prix : obéir, apprendre, brûler. Défense d'approcher. Ce n'est pas une interdiction. C'est une promesse.

Genre
Romance
Author
J_March
Status
Ongoing
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 Claire

Dans la rame de l’Eurostar, le ton monte entre les passagers et l’équipage. Déjà six heures de retard et aucune annonce ne garantit que l’on sera à Londres pour le déjeuner. Une bourrasque d’hiver vient ébranler de nouveau les vitres dont le givre dévore les jointures. Je tire sur mon écharpe pour couvrir mes bras. Il est presque huit heures du matin et je me les gèle, recroquevillée sur mon siège. Si je n’avais pas passé autant de temps dans cette position sur notre canapé à cause de lui, je pourrais la trouver insupportable à présent. Sauf qu’il m’a endurci et que cette fuite en Angleterre est aussi nécessaire que vitale pour moi. C’était bien ma veine, que le jour où je me décide à m’échapper de cette vie de merde, le train tombe en panne au milieu de nulle part, à côté d’une mer déchaînée. J’ai l’impression que le temps se fige pour lui permettre de se rendre compte que je me suis tirée et de gratter toutes les informations qu’il pourra pour me retrouver.

Je presse mon sac à dos contre mon ventre qui crie famine depuis trois jours car le stress de l’échéance me nouait. C’est qu’une évasion se prépare, même si dans les faits, la mienne a été de faire un passeport et d’engouffrer le peu d’objets en ma possession dans un sac qui m’a servie du collège au lycée.

Tout du moins, ça, c’est le mensonge que je me raconte pour espérer fermer les yeux et imaginer qu’il ne sera jamais à mes trousses. Je n’ai pas pris que mes affaires… il y a dedans, la raison d’une chasse jusqu’à ce que mort s’en suive.

Ma mort.

Un chariot couine à nos oreilles, le même bruit que ce putain de sommier dont il a refusé le changement, malgré mes supplications. Insupportable bruit de ressort qui grince, de chaleur moite, à peine épongée par ses relents d’alcool et de clopes, ses dents sur ma chair et sa micro bite qui pense tourner un porno quand elle racle à peine le bord.

Toutefois, il sait laisser parler ses poings, sa rage, sa frustration. Je me force à observer par la fenêtre. Il n’y a que le reflet des têtes avides qui se tournent vers l’agente distribuant les dernières bouteilles d’eau et un sachet de biscuits secs. Dans le tumulte des mains qui se tendent pour ne pas louper le coche, une paire d’yeux se distingue. Ils sont rivés sur les miens et je frissonne jusque dans mon âme. Un regard qui dévore plus qu’un reflet sur une vitre. Une pupille qui ne se rétracte pas et qui avale chaque centimètre carré de ma peau exposée. Mon souffle s’éteint, capturé par son aura magnétique et intense. Il est tellement stoïque et froid qu’il aspire le monde autour de lui.

Il lit en moi.

Il sait…

Je ferme les paupières, les yeux brûlants d’être écarquillés depuis trop longtemps. Lorsque je les ouvre à nouveau, il s’est positionné contre son siège, et semble dormir. Est-ce que j’ai rêvé ?

Je n’arrive pas à décoller la peur qui a coulé sur ma peau à travers mon manteau, mon pull et même mes sous-vêtements. Je ne peux pas avoir halluciné quelque chose qui a une telle résonance en moi.

Alors que le train repart enfin, je m’autorise à respirer avec force. Des cris de joie exultent de partout. Il n’ouvre pas un œil. Sa mâchoire se contracte légèrement, durcit encore plus ses traits, mais il ne bouge pas. Je passe les dernières minutes avant d’atteindre Saint Pancras à jeter des coups d’œil furtif dans sa direction. Il possède une aura qui hurle danger,défense d’approcher. Je compte bien m’en tenir à cet avertissement implicite et passer mon chemin quand nous arriverons enfin à destination.

Si mon ex est un démon cruel, avide de contrôle et de souffrance, alors cet homme, aussi séduisant soit-il, est le chef d’orchestre d’une légion infernale.

La voix du conducteur grésille dans les enceintes, l’arrivée est imminente. Je saute sur mes pieds, traverse le couloir dès que les autres se lèvent pour se saisir de leur bagage. J’ai de la chance de voyager léger.

Chance qui se résume surtout à mon malheur d’atteindre 29 ans et de ne posséder que ma vie et deux, trois babioles qui me servent de refuge quand la vie vient enfoncer ses crocs pour me mâcher avant de me recracher quelque part.

S’il s’est mis debout, je ne le distingue pas. Les portes s’ouvrent, je m’élance, prête à monter dans le premier bus qui me conduira à ma destination finale. La fourmilière s’intensifie dans le hall, je sors mon téléphone pour prévenir qu’il me reste la dernière partie du trajet. Je lis le sms qui me revient.

“N’oubliez pas d’éteindre l’alarme avant de la reconnecter. Nous vous remercions de garder notre maison le temps de notre déplacement. Les placards sont pleins, ainsi que le réfrigérateur et le congélateur. Le temps est très capricieux en Février et vous risquez sans doute d’être bloquée par la neige certains jours. N’hésitez pas à nous contacter en cas de besoin et à prendre en considération la photocopie de la liste de personnes laissée sur l’îlot de cuisine, ils pourront réagir plus vite que nous en cas de problème. Bon séjour.”

En cas de problème… Est-ce que cette liste de personnes pourrait me sauver s’il me retrouvait ?

Je ferme les yeux, des larmes viennent encombrer mes paupières, les rendant lourdes. Lorsque je lance le GPS pour visualiser la maison et sa rue, dans un village de carte postale qui sera mon seul foyer durant les deux prochains mois, une poussée dans le dos me fait lâcher mon portable. Je sursaute à peine, ni ne râle, l’habitude de ne surtout pas le faire pour engendrer un chaos encore pire. Je me penche pour le ramasser et une main s’en saisit avant moi. Je me redresse avec rapidité. Pas besoin d’affronter son regard pour reconnaître le poids qu’il a sur moi. Je le sens dans mes tripes et j’avale ma salive alors que ma gorge se contracte. Il me surplombe d’une bonne tête. Son manteau en laine épaisse est ouvert sur un chandail qui grimpe sur son cou massif, dont le noir met en avant des muscles saillants. Autour de moi, la foule semble ralentir, un brouhaha qui devient un bruit de fond à mes oreilles. Ses sourcils se froncent subtilement. Son regard noir se contente d’analyser le mien avec dureté, sans aucun ménagement. Je pourrais en rougir, sauf que j’ignore où se situe mon corps, ni même si je l’ai encore à ma disposition. La glace qui fige le sang dans mes veines m’interdit de me mouvoir. J’en ai pourtant envie, quitte à lui laisser mon portable, pour fuir ce prédateur. Il finit par me le tendre.

– Vous devriez faire attention à ce qui vous entoure. L’écran n’est pas cassé.

Je force ma main à ne pas trembler quand je reprends l’objet.

– D’accord.

Il penche la tête sur le côté, sa bouche se pince.

– D’accord ?

Sa voix résonne dans mes os, parce qu’elle claque, mords, comme un fouet bien ajusté. Si puissante qu’il n’a pas besoin de crier pour se faire entendre ou même d’imposer le respect.

– Oui… je ferai attention.

Je me donne l’impression d’être une gamine à qui les parents apprennent les bonnes manières.

– Et c’est tout ? ajoute-t-il en fourrant ses mains larges dans les poches de son pantalon de costume anthracite.

Je comprends enfin et mes organes se liquéfient les uns après les autres. Je me sens déjà stupide et blessée pour ce que je m’apprête à faire. Encore un homme qui estime pouvoir imposer son contrôle sur moi.

– Merci.

Je le crache plus qu’autre chose et ses lèvres se pincent à nouveau avant de s’étirer pour m’offrir un sourire en coin qui termine par me terrifier.

J’arrive à prendre mes jambes à mon cou, sans lui accorder un regard supplémentaire. Mes larmes luttent pour s’exfiltrer et je les combats avec acharnement.

Pour l’instant, je suis en sécurité.

Cette pensée m’accompagne durant le trajet en car et jusqu’à ce que je me traîne à travers les rues enneigées sur un bon kilomètre avant d’atteindre le portail en bois épaulé par deux murets de pierres grises et givrées. La maison est aussi charmante que sur les photos, un cottage typique qui invite à la paix.

Sauf quand on emmène son chaos avec soi comme une couverture dont on ne souhaite pas se séparer, un tissu quasi greffé à sa peau. Une fois l’alarme remise, je m’autorise à me sentir réellement en sécurité. La première fois depuis 29 ans.

J’ose croire à un nouveau départ. Je veux tellement y croire que je ne lutte plus contre mon envie de pleurer.