Au plaisir de te rencontrer

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Summary

Camille n'avait rien prévu. Ni ce retour précipité. Ni cette école où tout le monde observe, commente, interprète. Elle avance, elle s'adapte, elle garde la tête haute. Puis il y a eu lui. Silencieux. Observateur. Difficile à cerner. Pas le genre à faire de grandes promesses. Pas le genre à rassurer. Autour d'eux, les rumeurs circulent plus vite que la vérité, les regards s'attardent, les intentions se brouillent. Elle n'a rien cherché. Elle n'a rien provoqué. Elle s'est laissée approcher Elle s'est laissée surprendre. Et elle s'est donnée. Puis il a disparu.

Genre
Romance
Author
sfyaty
Status
Ongoing
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

La grande porte mauve

La sonnerie de mon téléphone me tire brutalement du sommeil.

Je grogne, les yeux encore fermés, et je tends le bras vers la table de chevet. Mes doigts tâtonnent dans le vide. Une fois. Deux fois. Rien.

La sonnerie continue, insistante.

Agacée, je finis par me redresser et j’ouvre les yeux à moitié. Je me penche, attrape enfin mon téléphone et l’éteins d’un geste sec. Le silence retombe aussitôt.

Je repose l’appareil, inspire lentement, comme pour me rappeler que je suis bien réveillée.

Mes yeux parcourent la pièce sans vraiment voir. Puis ils s’arrêtent.Le tableau.

Accroché au mur, juste en face de mon lit. Un dessin maladroit, des couleurs un peu passées par le temps. Je le connais par cœur. Je pourrais le décrire les yeux fermés.

En lettres hésitantes, il y a écrit : Ma Camille.

Je souris sans m’en rendre compte.

Ce dessin, je l’ai fait quand j’avais cinq ans. À l’école. C’était pour la fête des mères. Ce jour-là, papa m’a emmenée au travail de maman pour lui remettre mon cadeau. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi elle avait l’air si triste à cette époque. Je savais juste qu’elle souriait moins.

Alors j’avais dessiné quelque chose de beau. Du moins, à mes yeux.

Quand je le lui ai donné, elle a pleuré. Elle m’a serrée contre elle, fort.

Ma Camille, avait-elle murmuré, la voix tremblante.

Le surnom est resté.

Écrit sur le tableau.

Depuis ce jour-là, je ne suis plus seulement Camille. Je suis Ma Camille.

Je souffle doucement et me redresse dans mon lit.

— Allez... cesse de rêvasser.

Je me donne deux petites tapes sur la joue, juste assez pour me ramener au présent. Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Aujourd’hui, c’est mon premier jour.

Je me lève enfin et jette un coup d’œil à la tenue soigneusement préparée la veille. L’uniforme universitaire est suspendu bien droit, impeccable.

Je détourne le regard et file sous la douche, sans trop réfléchir. L’eau chaude m’aide à chasser les dernières images du rêve, ou peut-être du souvenir.

Quand je ressors, je m’habille rapidement, attache mes cheveux, vérifie mon reflet une dernière fois. Je n’ai pas l’air stressée. Du moins, je l’espère.

En descendant au salon, les voix familières m’accueillent. Ma petite sœur est déjà installée à table, un bol devant elle, l’air concentré sur son téléphone. Quinze ans, et déjà l’impression que le monde lui appartient.

Maman est debout près du comptoir, sac à la main. Elle va l’accompagner à l’école, comme tous les matins.

— Tu es prête ? me demande-t-elle en me lançant un regard rapide.

Je hoche la tête. Je m’assois quelques minutes, juste assez pour avaler un café. Je ne vois pas papa, j’imagine qu’il est déjà parti.

L’ambiance est calme. Personne ne pose de questions. Personne ne fait de discours. Comme si cette journée n’avait rien d’exceptionnel.

Quelques instants plus tard, je quitte la maison. Le chauffeur m’attend déjà devant. Je monte à l’arrière de la voiture, et le portail se referme derrière nous dans un silence feutré.

Je regarde défiler les rues sans vraiment les voir. Une partie de moi essaie encore de comprendre. J’ai passé une bonne partie de mes études aux États-Unis. C’était là-bas que je me voyais continuer. Et pourtant, du jour au lendemain, tout a changé.

Un simple : Tu rentres. C’est mieux ainsi.

Mieux pour qui ?

Je n’ai jamais vraiment osé poser la question.

La voiture ralentit. Je relève la tête.

À 19 ans, j’aurais imaginé choisir seule mon université. Pas être déposée ici, dans l’une des plus sélectives du pays, sans que je ne puisse rien dire.

Le campus apparaît enfin. Grand. Élégant. Presque trop parfait. Les bâtiments clairs, l’architecture soignée, les allées impeccables. Des étudiants arrivent de tous côtés, tous vêtus du même uniforme, tous avec cette assurance tranquille qui donne l’impression qu’ils savent exactement ce qu’ils font ici.

Je descends de la voiture, ajuste légèrement ma veste et inspire profondément.

Ça va aller.

Je me dirige vers le comptoir d’accueil. Je dois retrouver une étudiante de 3e année ici.

C’est quoi son nom déjà ?

Je prends mon téléphone pour essayer de retrouver son nom dans le message d’information que j’avais reçu.

J’entends derrière moi...

— Camille ?

— Camille Soares ?

Je me retourne.

Devant moi se tient une fille grande, mince, brune. Trop maquillée pour un premier jour d’école. Trop enthousiaste aussi. Elle sourit comme si elle venait de retrouver une amie perdue de vue depuis des années.

— C’est toi, Camille ?

— Oui... c’est moi.

Son sourire s’élargit encore.

— Parfait ! Je suis Elena. Elena Menisa. Je suis ton guide pour te faire découvrir notre magnifique école.

Elle parle vite. Trop vite. Ses mains bougent autant que ses mots. Elle déborde d’énergie, et malgré moi, ça me fait sourire.

Elena continue de parler sans reprendre son souffle.

— Alors on va faire ça vite avant le début de tes cours.

Elle s’engage, puis s’arrête soudain, se retourne vers moi et me tient les mains

— Avant tout, bienvenue !

Elle dit ça avec son plus grand sourire, comme si quelqu’un venait de lui dit de dire tchiiiizzz avant de prendre une photo.

— Viens, suis-moi !

Je la suis comme je peux. Essayant de suivre son rythme de pas.

Elle est vraiment trop rapide.

— L’école est quand même assez grande, tu peux être un peu perdu au début, mais on s’y fait vite. Tu vas voir, c’est incroyable ici. Tu vas adorer. Vraiment.

Je n’en suis pas encore sûre.

Je la suis sans vraiment réfléchir.

Elena parle. Beaucoup. Trop. Elle me montre tout avec une fierté débordante, comme si chaque mur avait été posé par ses propres mains.

— Ici, c’est “la place administrative”. C’est ici que se trouvent les bureaux... Tout ce qui concerne inscription, formulaires, etc. C’est ici.

— Là, les toilettes, mais tu en as sur chaque étage. Celles du dernier sont mieux, crois-moi.

— Oh... Viens, je vais te montrer Le Calme-Si

Je fronce légèrement les sourcils.

— Le calme... quoi ?

Le Calme-Si. Tu verras. C’est un endroit un peu spécial.

Je hoche la tête sans poser plus de questions. Je l’écoute. Je vois ce qu’elle me montre. Les salles de cours, les espaces communs, les panneaux impeccables, les règles affichées partout.

Mais une partie de moi est ailleurs. Coincée entre ce que j’ai quitté et ce que je suis en train de commencer.

On monte les escaliers, passe quelques salles, traverse des corridors.

Puis on s’arrête devant une grande porte peinte en mauve.

Qui a choisi cette couleur?

Elena continue de parler, infatigable.

— Ma mère travaille ici, alors j’ai un peu grandi dans ces couloirs. Enfin, presque.

Ça explique peut-être son aisance. Son assurance. Cette façon qu’elle a de se déplacer comme si tout lui appartenait déjà.

Je souris sans m’en rendre compte.

Elena se retourne et remarque mon sourire.

— Quoi ? me demande-t-elle. Pourquoi tu souris ?

J’ouvre la bouche pour répondre, mais je n’ai même pas le temps.

Son regard glisse derrière moi. Puis elle sourit encore plus.

— Oh.

Elle se rapproche aussitôt et se penche vers mon oreille.

— T’as vu Rafael ?

Je cligne des yeux.

— Qui ?

— Rafael Amorim. Le gars le plus beau que tu ne verras jamais ailleurs. Il termine bientôt ses études. Franchement... je te comprends.

Je tourne la tête dans la direction qu’elle fixe, un peu confuse.

Et c’est là que je le vois.

Un peu plus loin, près du pavillon des salles d’arts, trois garçons sont arrêtés, en pleine discussion. Deux rient. Le troisième écoute, les mains dans les poches. Grand. Droit. Calme...

Rafael Amorim.

Je sens quelque chose se resserrer dans ma poitrine sans raison valable.

— Non, ce n’est pas... je commence, mal à l’aise. Ce n’est pas pour...

— Viens, je te le présente !

Elle ne me laisse pas finir. Déjà, elle m’attrape par le bras et m’entraîne vers eux.

Trop vite.

— Salut Rafael ! Salut les gars !

Les deux autres se tournent vers nous immédiatement.

— Salut, répond celui aux cheveux clairs.

— Camille est nouvelle, annonce Elena avec enthousiasme. Elle est dans le même programme que moi.

— Bienvenue, ajoute l’autre avec un sourire facile. Moi c’est João. Lui, c’est Dinis et lui Rafael.

— Cool, dit Dinis. Tu vas voir, ici c’est sympa.

Je souris poliment.

— Enchantée.

Je souffle doucement, un peu rassurée.

Puis la voix de Rafael coupe l’instant.

—Une nouvelle...

Il ne me regarde même pas.

— Pourquoi tu nous la présentes, Elena ? En quoi cela nous est utile de la connaître ?

Le silence tombe d’un coup.

Je reste figée, la gorge soudain sèche.

Pardon ?

Elena éclate d’un rire nerveux.

— Mais arrête, Rafael...

Elle se tourne vers moi, toujours souriante.

— Bon, allez, on continue la visite. Les gars, je vous laisse.

Elle m’attrape de nouveau le bras et m’éloigne, comme si de rien n’était.

Je marche à côté d’elle, un peu déboussolée.

Pour qui il se prend, sérieux ?

Je serre légèrement les dents.

Avec ses beaux yeux.

Sa voix...

Je chasse aussitôt la pensée.

Ça m’est égal, de toute façon.

Je m’en fous.

...

Enfin, j’essaie.

La visite finit par se terminer.

Les heures s’enchaînent sans que je m’en rende vraiment compte. Un premier cours, puis un autre. Des visages nouveaux. Des noms que j’essaie de retenir. Des professeurs qui parlent avec assurance, comme si tout cela était évident, naturel.

Moi, je flotte encore.

À la pause, je me souviens soudain des mots d’Elena.

Le Calme-Si.

Cette grande porte mauve, on n’y est pas rentrés à cause de l’incompréhension d’Elena au sujet de Rafael. Je décide d’y aller seule.

J’essaie de me retrouver comme je peux. Et je finis par arriver devant cette grande porte mauve.

On devrait l’appeler la grande porte mauve.

J’ouvre et le lieu est plus vaste que ce que j’imaginais. La lumière y est douce, tamisée. Le bruit du reste du campus semble s’arrêter à l’entrée. Ici, tout est feutré. Des compartiments qui contiennent de larges fauteuils rembourrés s’alignent le long des murs et sont cachés par des rideaux, séparant les espaces, créant une sorte d’intimité. Un peu partout dans la pièce, des espaces lecture ont été aménagés. Des étagères basses, remplies de livres et de revues. Certains étudiants sont allongés, casque sur les oreilles, plongés dans leurs lectures. D’autres travaillent en silence, ordinateur posé sur les genoux.

La décoration à l’intérieur est bien plus agencée et harmonieuse. Rien à voir avec ce que cette grande porte mauve laisse présager.

Oui, je sais... Je parle beaucoup de cette grande porte mauve. Mais elle m’intrigue vraiment. Qui a choisi cette couleur? Ça ne m’étonnerait pas que ce soit Elena.

J’avance lentement, observant autour de moi.

C’est... apaisant.

Après cette journée brumeuse, cet endroit ressemble à une parenthèse. Je ne connais pas encore les règles. Je ne sais pas si les espaces sont occupés ou libres. J’hésite, puis aperçois un fauteuil, un peu à l’écart, presque caché dans un coin.

Parfait.

Je m’en approche, ralentis instinctivement. Ma main attrape le rideau. Je l’écarte doucement.

Et tout s’arrête.

Je me retrouve face à lui.

Rafael.

Je n’ai même pas le temps de réagir.

En une fraction de seconde, il m’attrape par le bras et me tire vers lui. Le rideau se referme presque entièrement derrière moi. Mon dos heurte quelque chose de doux, le fauteuil peut-être. Son visage est tout près. Beaucoup trop près.

Nos souffles se mélangent.

Je sens mon cœur s’emballer, cogner violemment contre ma poitrine.

Qu’est-ce que je fais là ?

Qu’est-ce qu’il fait là ?

Qu’est-ce qu’il se passe ?

Son parfum m’enveloppe. Chaud. Intense.

J’adore son parfum.

Je n’ose plus bouger. Mes pensées se bousculent, s’entrechoquent.

Je déglutis. Mon souffle se mélange au sien. Une seconde. Deux secondes.

Je pourrais presque sentir ses lèvres contre les miennes.

Est-ce qu’il va m’embrasser ?