Tenir la route

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Summary

Roman vit pour son travail. À trente ans, il dirige l’entreprise familiale de transports routiers avec la conviction qu’on ne tient debout qu’en gardant le contrôle. Les sentiments, il les a mis de côté depuis longtemps. Trop risqués. Trop instables. Giulia, elle, a choisi la route. Chauffeuse routière dans un milieu qui ne lui fait aucun cadeau, elle avance seule, méfiante, habituée à se battre pour qu’on la prenne au sérieux. Elle n’attend rien de personne — surtout pas d’un homme persuadé de savoir mieux qu’elle. Quand une panne inexpliquée les met face à face sur le bas-côté d’une autoroute, rien ne se passe comme prévu. Entre eux, le ton monte. Les certitudes s’entrechoquent. Et pourtant, quelque chose s’installe. Alors que des accidents et des retards mystérieux fragilisent l’entreprise de Roman, les soupçons de sabotage se multiplient. La tension monte, sur la route comme entre eux. Roman veut protéger. Giulia refuse de se laisser diriger. Leur attirance devient aussi dangereuse que nécessaire. Dans un monde où tout peut dérailler à tout moment, ils vont devoir apprendre à faire confiance, à lâcher prise… et à avancer ensemble. Parce que tenir la route, ce n’est pas éviter les imprévus. C’est accepter de ne plus les affronter seul.

Status
Ongoing
Chapters
24
Rating
n/a
Age Rating
18+

Prologue

Roman

Je comprends que quelque chose ne va pas quand le camion devant moi ralentit sans raison apparente. Ce n’est pas un freinage brutal ni une manœuvre maladroite, juste une perte de rythme, un flottement ; le genre de détail que la plupart des gens ne verraient pas mais que des années sur la route m’ont appris à repérer dès que cela dévie. Le poids lourd se décale lentement vers la bande d’arrêt d’urgence alors que les feux de détresse s’allument déjà.

Je jure à voix basse et lève le pied. Je pourrais continuer, je suis en retard et j’ai bien d’autre chose à faire, mais mes mains tournent le volant avant même que j’aie pris une décision. Je me gare quelques mètres derrière le camion et, quand j’arrive à hauteur de la cabine, elle est déjà descendue.

Elle n’est pas grande mais athlétique, campée sur ses appuis comme quelqu’un qui a l’habitude de tenir tête au poids des choses, qu’il s’agisse des machines, des routes ou des regards. Elle porte un jean usé, des bottines solides et un sweat sombre taché de cambouis. Ses cheveux noirs sont attachés à la va-vite, laissant quelques mèches rebelles collées à sa tempe par la chaleur. Chez elle, rien n’est calculé ni décoratif : tout est fonctionnel, direct et efficace. Les bras croisés devant le capot ouvert, elle n’a pas l’air affolée ni perdue, elle est simplement en colère.

Porca miseria… lâche-t-elle entre ses dents.

Sa voix est grave, légèrement voilée, avec cet accent roulant qui accroche l’oreille. Italienne, sans doute, et clairement pas destinée à être comprise par moi. Je m’approche sans me presser pour lui demander s’il s’agit d’un problème mécanique. Elle se retourne d’un coup et son regard me percute de plein fouet. Ce sont des yeux sombres et francs, soulignés par des sourcils épais qui ne cherchent pas à adoucir quoi que ce soit. Son visage possède des traits marqués et expressifs où chaque émotion semble passer sans filtre. Elle est belle, oui, mais pas dans un sens fragile ; c’est une beauté brute, indiscutable.

— Non, répond-elle d’un mot sec.

— D’accord, je dis calmement. Je voulais juste…

— J’ai appelé l’assistance.

Je hoche la tête alors qu’elle me jauge comme si j’étais un problème de plus à régler. Je jette un œil rapide sous le capot— trop rapide, visiblement — pourtant, quelque chose cloche. Il n’y a pas de pièce arrachée ni de durite éclatée, rien de visible. C’est propre, trop propre, le genre de panne qui ne ressemble pas à une panne.

— Je n’ai pas besoin d’un expert improvisé, ajoute-t-elle.

— Ce n’était pas mon intention.

Elle ricane sans humour.

— Bien sûr que si.

Elle a l’habitude, ça se voit : des types qui s’arrêtent pour expliquer et qui croient toujours savoir mieux qu’elle. Je tente quand même de savoir si le moteur a calé d’un coup.

— Oui. Et avant que vous demandiez : non, je n’ai rien fait de travers.

Elle essuie ses mains sur son jean d’un geste agacé et nerveux avant de pester :

— Si c’est encore un coup de ces enfoirés…

Elle se reprend en italien, plus sec encore : [1] Che vadano al diavolo[2].

Je ne comprends pas les mots, mais je comprends la rage. Je me redresse lentement parce que ce n’est peut-être pas qu’une simple panne. Parce que cette femme, que je ne connais pas, n’a clairement pas l’habitude de reculer. Et parce que, sans le savoir, elle vient peut-être de mettre un pied dans quelque chose qui dépasse largement une histoire de camion immobilisé.

La route, je croyais la connaître, mais aujourd’hui elle vient de m’apprendre une chose simple : on ne maîtrise jamais vraiment ce qui déraille.


[1] Putain de merde

[2] Qu’ils aillent au diable