No Roots *

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Summary

À Seattle, rien ne liait vraiment Dacca, Helena, Annlynn et Celeste, si ce n'est une université... et un destin qui n'attendait qu'un détonateur. Le jour où leur campus est frappé par une attaque, quelque chose en elles se réveille. Des dons inexplicables. Des souvenirs enfouis. Et une mission qu'aucune d'elles n'a choisie. Poussées dans un monde souterrain de magie, de mensonges et de démons, les quatre jeunes femmes vont devoir apprendre à se faire confiance. Ensemble, elles détiennent les clés d'un équilibre ancien. Mais si elles échouent, ce ne sont pas seulement leurs vies qui seront réduites en cendres... Quatre filles. Quatre éléments. Une guerre qui commence.

Genre
Fantasy
Author
Goaty
Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

I - Eléments

Les dictionnaires en ligne définissent le mot racine comme la partie souterraine des plantes, celle qui les ancre au sol et leur permet de se nourrir. Au sens figuré, on parle souvent de nos racines comme de nos origines : ce qui nous fonde, ce qui nous définit.

Beaucoup de gens s'inventent des racines. Certains s'accrochent à leur culture, d'autres à leur entourage, ou encore à ce qu'ils auraient aimé être. Mais combien disent la vérité ? Qui sommes-nous vraiment, lorsque l'on gratte la surface des apparences ? Et surtout, que reste-t-il lorsque tout ce que nous pensions savoir de nous s'effondre ? Quand on a tout reconstruit, à force de volonté, loin des souvenirs qu'on voulait fuir... et qu'un jour, on réalise que cette vie nouvelle n'était qu'un décor fragile ? Nos racines, s'effacent-elles aussi ? Et si elles nous avaient menti, elles aussi... alors, que nous reste-t-il ?

- Dacca ! Ce café, c'est pour aujourd'hui ou demain ?!

- Ça arrive !

Dacca attrapa les deux gobelets brûlants, glissa quelques serviettes et des pailles entre ses doigts, puis se hâta vers le comptoir. À la caisse, Helena râlait déjà, tapotant nerveusement sur l'écran. Elle saisit son café avec un air satisfait tandis que la serveuse annonçait les prix. La brune se tourna alors vers son acolyte, un sourire malicieux aux lèvres.

Ezechiel soupira longuement en sortant son portefeuille. Il régla pour les deux boissons, habitué à la manœuvre.

- Tu comptes devenir indépendante un jour ? demanda-t-il en tenant la porte du café.

- Je suis indépendante, c'est toi qui es trop gentil, répliqua Helena avant de boire une gorgée de son café, déjà tiède, sous le regard exaspéré de son ami.

Ils traversèrent la rue et marchèrent vers le campus, leurs pas les ramenant comme toujours vers le grand jardin central. Une agitation familière régnait : la première semaine de la rentrée battait son plein. Partout, des stands colorés tentaient de recruter de nouveaux membres - clubs, associations, options diverses. Helena grogna.

- C'est la foire aux vocations, comme chaque année, marmonna-t-elle.

Le vacarme était assourdissant. Chaque groupe criait plus fort que le voisin pour attirer les étudiants, à tel point qu'on aurait pu se croire dans une poissonnerie bondée un dimanche matin.

Un étudiant athlétique s'approcha d'eux, leur tendant une brochure pour son club de sport. Helena leva un sourcil, l'attrapa, puis fixa le garçon droit dans les yeux.

- J'ai une tête à faire du sport ? lança-t-elle, sèche.

- Euh... Merci beaucoup ! intervint Ezechiel avec un sourire gêné, attrapant la brochure pour éviter un malaise plus grand.

Ils reprirent leur marche.

- T'as choisi tes options cette année ? demanda-t-il.

- J'attends un peu, répondit Helena en baissant ses lunettes de soleil, attirée par une silhouette féminine assise près d'un arbre.

- Si t'attends trop, il n'y aura plus rien.

- Je sais. Mais avec un peu de chance, ça passera encore cette année. Le doyen m'aime bien.

Ezechiel secoua la tête alors qu'elle s'approchait de la jeune femme en question. Helena remonta ses lunettes sur ses cheveux, puis lui fit un petit signe de la main.

La brune, qui semblait absorbée par son livre, regarda autour d'elle avant de comprendre que le salut lui était adressé. Elle répondit, timidement, un sourire discret aux lèvres avant de replonger dans sa lecture.

- C'est qui ? demanda Ezechiel.

- Aucune idée.

- Alors... pourquoi tu la salues ?

- Elle est toute seule, elle est mignonne... et j'adore ses fesses, déclara Helena avec un aplomb désarmant en sirotant son café.

Ezechiel la fixa, à la fois consterné et amusé.

Les deux acolytes avançaient à travers les couloirs lumineux de la faculté, direction leurs casiers. Ezechiel, carnet à la main, continuait de débattre à voix haute entre deux options bénévoles : ateliers lecture dans un centre social ou aide logistique dans une association de défense des otaries.

Helena, elle, pianotait tranquillement sur son téléphone.

- Tu m'écoutes au moins ? grogna-t-il en lui arrachant le portable des mains.

- Mais oui, t'inquiète. T'hésites entre plein de trucs chiants alors que tu bosses déjà à côté, répondit-elle sans le regarder.

- L'association en aide aux otaries est vraiment intéressante, insista-t-il, un peu vexé.

- Rah, mais par pitié Kiki, la seule otarie qui t'intéresse, c'est celle qui dirige l'asso, non ? lança Helena en ouvrant son casier.

Ezechiel recula d'un pas, bras croisés, faussement outré.

- Tout n'est pas toujours une histoire de sexe dans la vie, tu sais.

- C'est vrai. Parfois les hommes dorment aussi. dit-elle en haussant les épaules, un sourire moqueur aux lèvres.

Elle prit ses affaires et s'éloigna d'un pas vif, comme si la discussion était déjà close. Ezechiel la suivit, silencieux.

Helena s'arrêta net, puis se tourna vers lui. Elle poussa un soupir.

Elle savait qu'il n'était pas comme les autres. Pas du genre à collectionner les conquêtes ni à jouer les séducteurs à la va-vite. Ezechiel avait ce truc rare : une douceur presque décalée, un cœur qu'on aurait cru resté dans un autre siècle. Le genre à attendre le bon moment, voire le bon serment. Helena glissa son bras sous le sien, et reprit la marche à ses côtés.

- Écoute, si tu veux vraiment te rapprocher d'elle, ne fais pas semblant de t'intéresser à ce qu'elle aime. C'est le pire plan du monde. Va lui parler, dis-lui que tu veux boire un café avec elle. C'est tout.

- C'est facile pour toi, tu fais ça tout le temps... marmonna Ezechiel.

- Non Kiki, moi je passe l'étape du café, en général, répondit-elle avec un clin d'œil avant de disparaître dans sa salle de classe, le laissant planté là, un sourcil levé, l'autre froncé.

Parfois, contourner les choses avec élégance prenait plus de temps que de foncer dans le tas. C'était ça, la philosophie d'Helena.

Le téléphone de Céleste vibra doucement. Midi pile. L'heure du déjeuner.

Elle fixait l'enseignant en espérant que ses mots s'accélèrent, que le discours se termine. Elle n'écoutait plus. Elle avait faim. Faim au point de visualiser son plateau avant même d'avoir quitté la salle.

Dès que la cloche sonna, elle bondit hors de l'amphithéâtre. Direction : le réfectoire.

La file était déjà formée, mais la salle encore à moitié vide. Peut-être aurait-elle enfin une place aujourd'hui. Ses yeux balayèrent la vitrine. Sushis. Parfait. Son père n'était pas là, elle pouvait en profiter sans entendre un commentaire sur le poisson cru.

Avec son plateau entre les mains, elle chercha un coin tranquille, un espace vide, loin des autres. Comme toujours. Mais encore une fois, rien. Pas une table libre. Elle s'apprêtait à fuir, aller manger seule dans une salle de classe, quand un geste attira son attention.

Une main. Un sourire.

C'était la même fille qui lui avait fait signe le matin. La brune. L'audacieuse.

- Viens t'asseoir avec nous ! Y'a de la place, lança Helena en tapotant la chaise vide à côté d'elle.

Celeste hésita. Juste assez pour se demander si c'était une blague. Puis elle s'approcha, lentement, et s'installa en face d'Helena et d'un garçon qu'elle n'avait jamais vu.

- Merci... murmura-t-elle, les yeux rivés sur son assiette.

Helena lui offrit un sourire amusé, sirotant son soda d'un air désinvolte.

- Tu bois juste de l'eau ? demanda-t-elle, faussement outrée.

Celeste entrouvrit la bouche, prête à répondre, mais aucun son n'en sortit. Son cœur s'emballa. Elle sentit la panique monter. L'envie irrépressible de fuir.

Mais Helena éclata de rire.

- C'est pas un reproche ! Tu bois ce que tu veux. Tu veux goûter le mien ? C'est à la cerise.

Elle tendit son gobelet, paille rouge en avant. Celeste hésita. Puis céda. Elle aspira une gorgée, et ses yeux s'agrandirent instantanément. C'était... divin.

Helena ricana et lui tendit le gobelet.

- Tiens, profite.

- Mais... et toi ? demanda timidement Celeste.

- Moi ? J'ai une nouvelle boisson, dit-elle avec un sourire en attrapant celle d'Ezechiel, parti chercher des serviettes.

Celeste rit malgré elle. Helena lui fit signe de ne rien dire.

Ezechiel revint quelques secondes plus tard, s'arrêta net devant son plateau.

- Où est ma boisson ?

- Un mec est passé et l'a embarquée. Le temps que je réagisse, il avait déjà disparu, répondit Helena, l'air faussement contrarié.

Ezechiel grogna et s'assit, résigné.

- Alors, c'est quoi ton petit nom ? demanda Helena à Celeste en l'observant attaquer ses sushis comme si elle n'avait pas mangé depuis deux jours.

- Hum... Celeste, répondit-elle, entre deux bouchées.

- Moi c'est Helena. Enchantée, dit-elle en tendant la main.

Celeste allait la saisir, un sourire timide aux lèvres, quand soudain un vacarme éclata à l'autre bout de la salle.

Un brouhaha, des cris... quelque chose venait de troubler la tranquille pause déjeuner.

Un fracas métallique fendit le silence du réfectoire.

Le plateau d'Annlynn venait de s'écraser au sol, envoyant son contenu valser au pied des tables. Une seconde de silence, puis une salve d'applaudissements moqueurs éclata, comme une vague bien rôdée. Annlynn leva les yeux au ciel.

- Si vous faisiez un geste pour la planète aussi vite que vous applaudissez ce genre de bêtises, on aurait déjà une Terre toute neuve ! lança-t-elle d'une voix forte, plantée au milieu du désastre, le regard flamboyant.

- Je vais l'aider, dit précipitamment Ezechiel, qui se leva d'un bond pour lui prêter main forte.

Helena, quant à elle, ne perdit pas une seconde. Elle attrapa discrètement le dessert de son meilleur ami, le faisant glisser jusqu'à son plateau.

- Hum, t'en veux ? Leurs gâteaux au chocolat sont sublimes, dit-elle en tendant l'assiette à Celeste, un petit sourire aux lèvres.

Mais Celeste, qui s'apprêtait à répondre, se figea. Son regard se posa sur le gâteau, puis sur son assiette presque vide. Quelque chose s'était éteint dans ses yeux. Elle baissa la tête, se racla doucement la gorge.

- Je... je dois y aller, murmura-t-elle en attrapant son sac.

Avant même qu'Helena ait le temps de dire quoi que ce soit, Celeste s'était levée et filait hors du réfectoire. Elle marchait vite, presque en courant, les épaules tremblantes, les yeux brillants.

Helena la suivit du regard, le front plissé. Ce genre de fuite silencieuse, elle connaissait.

- Canon, mais bizarre, souffla-t-elle en croquant dans le gâteau d'Ezechiel.

Dacca courait à perdre haleine à travers le campus, ses baskets frappant le sol avec l'énergie du désespoir. Une casquette noire ornée d'un ourson jaune dépassait de son sac, ballotant à chaque foulée.

Elle devait s'inscrire au groupe de lecture, son préféré, et les places partaient comme des petits pains depuis que des auteurs connus venaient y faire des apparitions. Il ne restait qu'un nom à inscrire. Une seule place.

Elle arriva enfin à hauteur du stand, haletante, et tendit la main vers le stylo... au même moment qu'une autre main s'en saisissait. Elle leva les yeux.

Savana.

Toujours Savana. Toujours là. Toujours au mauvais moment. Cela faisait cinq ans qu'elles se retrouvaient en compétition, sur tout. Concours, clubs, stages, même pour les meilleures places à la bibliothèque.

- J'attends depuis une semaine de m'inscrire à ce stand, grogna Dacca, menaçante.

- Tu t'étais perdue ? rétorqua Savana, un petit rire dans la voix.

- Non, je travaille. On ne vend pas toutes nos dents pour s'acheter des boucles d'oreilles.

Le regard que lui lança Savana aurait pu glacer un volcan.

La fille derrière le stand toussota, mal à l'aise d'être prise en otage dans ce duel.

- Hum... mesdemoiselles, il faut se décider. Le stand ferme dans cinq minutes.

- Je ne bouge pas tant que mon nom n'est pas sur cette liste, déclara Savana, bras croisés.

- Alors moi non plus, répliqua Dacca, le regard planté dans le sien.

La recruteuse leva les mains, résignée.

- Je suis désolée... Revenez demain ?

Elle reprit le stylo et la feuille, refermant le dossier d'un air dépité.

Dacca laissa échapper un long soupir et se pencha pour récupérer son sac. Elle n'avait plus l'énergie de se battre. Elle s'éloignait déjà quand une voix familière l'interpella :

- Eh, toi ! Inscris-toi dans notre asso ! Les otaries ont besoin de toi !

Annlynn, énergique, lui tendait une brochure.

Dacca s'approcha, la prit, et balaya les objectifs du regard. La cause avait l'air noble.

- Oh oui, les otaries, très bonne idée... Entre sœurs, faut bien s'entraider, lança Savana derrière elle avec un rire sec.

Dacca ne répondit pas. Elle reposa la brochure sur la table, pivota et s'éloigna sans un mot, soufflant longuement par le nez comme pour expulser la tension. Encore une fois, Savana lui avait volé quelque chose, même l'envie de s'amuser.

Elle traversa la cour, épuisée par sa journée de boulot au café, et poussa la première porte ouverte qu'elle trouva.

Le réfectoire, vide. Enfin.

Elle alla s'asseoir tout au fond, dans l'ombre des fenêtres, et lâcha son sac sur la chaise d'à côté. Elle se massa les tempes, les sourcils froncés.

Puis, sans prévenir, un sanglot lui échappa.

Dacca détourna le visage vers la vitre, par fierté, pour cacher ce qui montait en elle, mais ses épaules, elles, tremblaient trop fort pour mentir.

Un léger bruit fit sursauter Dacca. Elle leva brusquement la tête, le cœur battant, les sourcils froncés. Un gobelet venait d'être posé devant elle.

Face à elle se tenait une silhouette fine, en robe bleue, baignée de lumière par la grande baie vitrée. Celeste.

Helena l'avait déjà décrite comme une beauté étrange, toute en douceur. Ce jour-là, elle ressemblait à une peinture.

- Il était pour moi... mais je crois que tu en as plus besoin, dit Celeste, d'une voix douce. C'est du décaféiné. Sinon je ne dors pas.

Un sourire timide fendit le visage encore humide de Dacca. Elle hocha la tête et saisit le café avec reconnaissance.

- Merci... vraiment. Tu veux t'asseoir ? proposa-t-elle en désignant la chaise en face d'elle.

Celeste accepta en silence. Un moment passa.

- C'est toi, sur le tableau d'honneur de Droit, non ? demanda Celeste, admirative. Je suis impressionnée !

- Merci... t'es adorable. Mais je veux pas t'embêter, répondit Dacca avec un sourire pudique.

- Oh non, t'en fais pas. J'ai pas très envie de rentrer non plus. Il fait encore beau, non ?

Un hochement de tête, un coin de ciel visible à travers la fenêtre. Elles burent en silence, partageant une bulle de répit inattendue.

La porte s'ouvrit, brisant la bulle.

Annlynn fit son entrée, vêtue d'un large t-shirt jaune à l'effigie de son association, glissé sur un jeans vert pomme. Elle se dirigea au comptoir pour commander un plateau rempli de boissons. Dacca leva les yeux vers elle, la reconnaissant immédiatement. Mais ce fut une autre silhouette qui attira son regard.

Une brune au haut orange éclatant, contrastant avec le reste de ses vêtements noirs. Helena.

Elle commandait un milkshake au chocolat, faisait un petit signe rapide à son meilleur ami. Visiblement, elle avait retenu sa commande. Ezechiel, au loin, rougit instantanément, payback affectif après sa petite vengeance du matin.

Annlynn, qui guettait aussi discrètement le jeune homme, lui adressa un clin d'œil et Ezechiel devint presque cramoisi.

À l'autre bout de la salle, les discussions se poursuivaient, les voix se mêlaient, le quotidien reprenait son cours.

Jusqu'à ce qu'il entre.

Un jeune homme. Le regard rouge, fiévreux. L'allure agitée. Il balaya la pièce du regard, chaque mouvement de sa tête trahissant un état de panique sous pression.

Helena, d'abord absorbée dans ses pensées, sentit le trouble. Son regard se posa sur lui... et se figea.

Une arme.

Elle la vit, nette, froide, serrée dans sa main.

Son cœur se mit à battre si fort qu'elle crut qu'il allait éclater. Son instinct hurlait de rester immobile, de ne pas réagir. Mais son fichu tempérament... voulait juste lui écraser le pied et fuir.

Elle recula légèrement, écarquilla les yeux et tourna doucement la tête vers Annlynn, juste à côté, concentrée sur Ezechiel.

Elle était la seule à l'avoir vu.

Mais Ezechiel perçut aussitôt son changement d'expression. Le froncement de sourcils, la panique dans les yeux de son amie. Il se retourna lentement, vit l'arme. Son corps se tendit. Annlynn comprit à son tour. Elle blanchit.

Elle allait faire un pas vers la sortie, mais Helena la retint par le bras.

- Non. Surtout pas, murmura-t-elle, urgente, en relâchant aussitôt son étreinte.

Un frisson étrange la parcourut, comme une décharge. Annlynn tressaillit et posa sa main sur la zone touchée.

Ezechiel s'élança discrètement vers la porte, essayant de vérifier si elle était encore ouverte.

Mais trop tard.

L'homme leva son bras, l'arme bien visible à la lumière des néons.

- Tout se passera bien si vous faites ce que je dis ! hurla-t-il.

Le silence se fit immédiatement. Celeste, face à Dacca, se retourna lentement. Son visage perdit toutes ses couleurs. Ses doigts tremblèrent contre le bord de la table.

Dacca tendit doucement la main vers Celeste pour la rassurer, ses doigts effleurant les siens avec délicatesse. Mais à peine le contact établi qu'un picotement étrange, presque électrique, les fit toutes deux tressaillir.

Celeste retira sa main aussitôt, grimaçante. Leurs regards se croisèrent, surpris, presque effrayés, mais elles n'eurent pas le temps de comprendre. Le drame se déployait sous leurs yeux.

- Tous au fond de la salle ! hurla l'homme à l'arme, agité, les mains tremblantes.

Il pointa le groupe du canon, les forçant à se regrouper. Les quatre filles, l'employée de caisse et les deux cuisiniers obéirent, sous le choc. Il poussa violemment Annlynn, qui perdit l'équilibre, mais Dacca la rattrapa de justesse.

Encore une fois, un choc électrique traversa leurs bras, mais cette fois, ni l'une ni l'autre ne le remarqua, l'adrénaline saturait tout.

Les otages s'assirent au sol, dans un silence brisé uniquement par le bruit des sanglots de Céleste. Elle s'était recroquevillée sur elle-même, les genoux serrés contre sa poitrine, les épaules secouées.

Helena la regarda, bouleversée. Lentement, elle tenta de s'approcher pour la prendre dans ses bras, mais une voix brutale la stoppa net.

- Bouge pas, toi ! vociféra l'homme, l'arme braquée sur elle.

Helena leva les mains, soupira avec agacement et retourna à sa place. Elle replia ses jambes, s'enlaça elle-même dans un geste de défense instinctif. Annlynn, de son côté, s'adossa au mur, bras croisés, les yeux rivés au sol, figée dans un mutisme étrange.

Mais Dacca, elle, restait debout. Fixant l'homme droit dans les yeux.

- Qui es-tu ? demanda-t-elle calmement.

Helena et Annlynn levèrent la tête vers elle, interloquées.

- Pourquoi ? répondit-il sèchement. J'essaie juste d'obtenir ce que je mérite !

- Et qu'est-ce que tu veux ?

Il secoua la tête, nerveux, marchant de long en large, les traits déformés par la rage.

- Cette foutue fac ! Elle n'accepte que les gosses de riches ! Ceux avec un papa comptable, une maman médecin ! Toujours les mêmes ! Les autres, on nous laisse crever !

Helena souffla bruyamment du nez, un ricanement ironique. Tous les regards se tournèrent vers elle.

- Donc... tu pointes une arme sur des gens que tu connais même pas parce que t'as pas été accepté ? Sérieusement ?

- Il faut que ça change ! hurla-t-il.

- Ah oui, bien sûr. J'avais oublié que les dossiers d'inscription étaient rangés entre les pâtes et le fromage râpé du self, lança-t-elle en levant les yeux au ciel.

- Tais-toi ! gronda Dacca en lui lançant un regard noir, sentant le danger imminent.

Mais Helena se leva, inflexible.

- Non ! Ce mec est dérangé. Tu n'as pas été accepté ? C'est dur, ouais. Mais ça ne te donne pas le droit de braquer une arme sur six personnes innocentes. On a tous nos galères. Tu crois qu'on vient d'un monde rose et pailleté ? Tu veux te faire entendre ? Très bien. Mais ça, c'est pas la solution. Chacun ici a ses démons. Et tu n'as pas le droit d'ajouter les tiens aux nôtres.

Dacca ferma les yeux, craignant une explosion de violence. Mais à la surprise générale, l'homme resta immobile. Il fixa Helena, un long instant. Puis, lentement, il baissa son arme.

- D'accord... Sortez.

L'air se chargea d'incrédulité. Annlynn fronça les sourcils, les yeux sur les autres. L'employée de la cafétéria et les deux cuisiniers se levèrent en hâte, courant vers la sortie.

Mais quand Annlynn fit un pas en avant, le canon se leva de nouveau.

- Pas vous, dit-il. Vous, vous restez.

- C'est une blague ?! s'indigna Helena, mais il la fit reculer d'un geste sec de l'arme.

Un sanglot s'échappa de la bouche de Celeste. Le visage rouge, trempé de larmes, elle leva timidement la main.

- S'il vous plaît... je dois aller aux toilettes. C'est urgent...

Le jeune homme la regarda, nerveux, puis tourna les yeux vers Helena.

- Accompagne-la. Dépêchez-vous.

Helena fit un bref signe de tête, silencieuse. Elle se leva et rejoignit Celeste, l'encadrant jusqu'aux toilettes du réfectoire. Une fois les portes refermées derrière elles, le calme sembla presque irréel.

Celeste s'avança vers les cabines. Mais Helena, elle, se précipita vers la petite fenêtre au fond de la pièce. Elle l'ouvrit en silence.

- Qu'est-ce que tu fais... ? souffla Celeste, la voix tremblante.

- Sors. Passe par là.

Celeste écarquilla les yeux. Elle s'approcha, jeta un œil dehors.

- Quoi ? Mais je passe pas là-dedans ! Et vous ?

- Tu passes. Ton corps de guêpe le permet. Nous, on s'en sortira. Mais toi, tu dois partir. Tout de suite.

Helena la regarda droit dans les yeux, avec une tendresse inattendue. Celeste hésita.

- VOUS VOUS MAGNEZ, LÀ-DEDANS ?! hurla l'homme à travers la porte.

Helena recula d'un pas, laissant la voie libre.

Mais Celeste secoua la tête.

- Non, murmura-t-elle en prenant la main d'Helena. Je reste avec toi.

Helena serra la main de Celeste un peu plus fort, lui adressant un sourire doux malgré le chaos. Elle ne comprenait pas pourquoi elle se sentait aussi connectée à elle, comme si un fil invisible les liait. Une certitude instinctive qu'elle devait la protéger, quoi qu'il en coûte.

Mais à peine leurs doigts se serrèrent qu'un nouveau choc les traversa. Elles sursautèrent toutes les deux et reculèrent, stupéfaites.

- C'est vraiment bizarre... murmura Helena, les sourcils froncés, en scrutant leurs mains comme si une réponse pouvait y apparaître.

La poignée de la porte bougea brusquement.

Helena claqua la fenêtre juste à temps. L'instant d'après, le ravisseur surgit, arme levée. Sans un mot, les deux jeunes femmes regagnèrent la salle, Helena tenant Celeste contre elle, sentant sa peur grandir.

La plus jeune enfouit son visage dans l'épaule d'Helena, tremblante. Helena recula prudemment, à l'écoute du moindre faux mouvement du preneur d'otage, son instinct lui criant qu'il était sur le point de perdre totalement le contrôle.

Annlynn, contre le mur, jeta des coups d'œil furtifs vers l'entrée, espérant qu'Ezechiel arrive avec de l'aide. Dacca, elle, ne dit plus un mot. Elle avait la main sur sa bouche, les yeux rivés sur le ravisseur, la mâchoire contractée. Sa patience était au bord de l'explosion.

Helena plaça Celeste derrière elle, tentant de faire barrage de son propre corps. Annlynn approcha pour la soutenir et caressa le dos de Celeste pour l'apaiser, mais au contact, une nouvelle décharge surgit.

Celeste sursauta, glissa de quelques pas et, sans le vouloir, poussa Helena vers l'homme armé.

- ÉLOIGNEZ-VOUS DE MOI ! hurla-t-il en braquant son arme tour à tour sur chacune d'elles.

Celeste et Annlynn se retrouvèrent l'une à côté de l'autre, tétanisées. Helena recula derrière Dacca, qui, elle, semblait bouillonner de l'intérieur.

Helena ferma les yeux, se massa la tempe. Quelque chose dans l'air clochait. Il y avait trop de coïncidences. Trop de... sensations.

Elle tourna légèrement la tête vers Dacca, vit ses poings serrés, la tension dans ses bras. L'air autour d'elle semblait vibrer.

Un appel, une intuition lui traversa l'esprit.

Elle tendit la main vers le bras de Dacca et y posa ses doigts.

Une autre décharge. Plus intense cette fois.

- Aïe ! Qu'est-ce que tu m'as fait ?! s'écria Dacca en se retournant d'un coup, lui agrippant le bras par réflexe.

- ÇA SUFFIT ! ARRETEZ DE PARLER ! beugla le ravisseur, l'arme à la main, hors de lui.

Dacca se tourna lentement vers lui. Son regard, noir, brûlait de rage contenue.

- Arrête de hurler... tu fais peur à tout le monde !

Un souffle.

Puis, sans prévenir, un énorme courant d'air balaya la pièce.

Le ravisseur fût projeté violemment à travers la salle, son corps s'écrasa contre les tables et glissa jusqu'au mur. L'impact fût brutal. Les filles sursautèrent, figées.

Helena resta bouche bée, les yeux rivés sur Dacca. Celle-ci fixa le corps au sol, choquée. Son regard se posa ensuite, lentement, sur les autres.

- Je... Ce n'est pas moi...?

- On s'en fout, on s'en va ! réagit Helena, reprenant ses esprits, saisissant leurs mains une à une.

Elles coururent vers la sortie. Mais déjà, le ravisseur grogna, releva la tête, leva l'arme.

Un tir.

La balle explosa une vitre, les éclats volèrent, provoquant un hurlement de panique général. Les filles se jetèrent au sol, protégeant instinctivement leurs têtes.

Celeste, paniquée, saisit le premier objet devant elle : un verre d'eau.

Elle le lança.

Mais ce ne fût pas un simple jet d'eau.

Un véritable torrent s'échappa du verre, comme propulsé par une force invisible. L'homme fût littéralement plaqué contre le mur par la puissance de l'eau. Il suffoqua, toussa, tenta de respirer.

Celeste lâcha le verre, regardant ses mains, incrédule.

- Wow, c'est trop classe ! lança Helena, un sourire d'enfant sur le visage.

- Qu'est-ce qu'il se passe... ? murmura Dacca, l'esprit en vrac, fixant le ravisseur trempé qui luttait pour reprendre son souffle.

- VOS GUEULES ! J'EN AI MARRE ! hurla-t-il d'une voix rauque.

Titubant, il se releva tant bien que mal, les traits déformés par la haine et la peur.

L'arme toujours en main, il les força à reculer vers la trappe au fond du réfectoire. Son doigt tremblait sur la gâchette.

- À la cave. TOUTES. MAINTENANT.

Les filles descendèrent les marches une à une, poussées sans ménagement par leur ravisseur qui referma la porte derrière eux à double tour. Dacca, en tête du petit groupe, balaya les lieux du regard. La cave était vaste, impeccablement entretenue... et étrangement luxueuse pour un sous-sol.

Helena gardait Celeste tout contre elle, jetant elle aussi un coup d'œil circulaire.

« Même leur cave pue le fric », pensa-t-elle, mais elle se mordit la langue pour ne pas le dire à voix haute. Elle se sentait déjà bien assez bavarde pour tout le mois.

Le ravisseur, lui, semblait au bord de la rupture. Ses mains tremblaient, ses mouvements étaient brusques, et ses soupirs trahissaient une nervosité grandissante. Maintenant que les sirènes de police hurlaient tout près du campus, la panique gagnait du terrain. Il savait qu'il n'avait plus beaucoup de temps.

- Maintenant que t'es célèbre, tu pourras peut-être demander une inscription à l'université, lança Helena, le ton aussi sec que son humour.

- Mais c'est quoi ton problème ? s'agaça Dacca.

- Oh rien, j'avais juste oublié de noter dans mon agenda "kidnapping par un étudiant frustré", répondit Helena avec une ironie lasse.

- On est toutes coincées ici, t'es pas la seule ! Alors arrête de le provoquer, tu nous mets en danger, toutes les quatre !

La tension monta d'un cran, mais un bruit sourd interrompit net leur dispute. Les têtes se tournèrent en même temps vers le fond de la cave. Le ravisseur venait de s'écrouler au sol, complètement sonné.

À côté de lui se tenait Annlynn, les bras encore entourés d'un énorme sac de farine qu'elle venait manifestement d'utiliser comme arme de fortune. Elle le laissa tomber dans un nuage blanc, son visage pâle mais déterminé.

- Wow... Petite mais costaud, souffla Dacca en regardant le corps inerte.

- Tu veux pas faire de mal aux otaries, mais t'éclates le crâne d'un mec sans cligner des yeux ? Je t'aime bien, t'es pas si plan-plan que je croyais, ajouta Helena en croisant les bras.

- Assommer un imbécile ne contribue pas au réchauffement climatique, répondit Annlynn en haussant les épaules, déclenchant un éclat de rire d'Helena.

- Allez, trêve de stand-up, on se tire ! lança Dacca en attrapant Annlynn par le bras et en poussant doucement Celeste vers la sortie. Helena les suivit de près, jetant un dernier regard au corps au sol.

Elles sortirent de la cave en courant, leurs pas résonnant dans l'escalier. À peine avaient-elles franchi la porte qu'elles furent encerclées par une équipe du S.W.A.T, armes levées, prêtes à intervenir. Quelques secondes plus tard, les hommes descendirent dans la cave pour sécuriser les lieux.

Annlynn, toujours aux côtés de Celeste, la tenait fermement par les épaules. La jeune fille tremblait de tous ses membres, les yeux perdus, presque absente.

Dacca suivait juste derrière, les yeux plissés par les flashs qui crépitaient tout autour d'elles. La presse était déjà là, attirée par l'agitation.

Helena, quant à elle, soupira bruyamment en apercevant les caméras. Sans un mot, elle sortit ses lunettes de soleil de la poche de sa veste, et les enfila d'un geste théâtral.

Les quatre jeunes femmes étaient couvertes de poussière noire, frigorifiées jusqu'aux os. Le vent qui balayait la place et l'eau engendrée par les événements dans le réfectoire avaient glacé l'air, ajoutant une touche presque irréelle à leur sortie. Un frisson collectif les traversa.

Elles étaient libres. Mais à quel prix ?

Couvertures sur les épaules, chocolats chauds, cafés et thés en main, Dacca, Annlynn, Celeste et Helena étaient assises à l'intérieur du Feel Right, le café où Dacca travaillait. Il était fermé ce soir-là et la Colombienne, qui s'entendait bien avec le patron, avait pu y emmener les filles pour se réchauffer et reprendre leurs esprits.

- Imaginez s'il parle de ce qu'il s'est passé dans le réfectoire à la police ? murmura Annlynn en regardant les trois autres filles.

- Nous-mêmes on ne sait pas ce qu'il s'est passé, Annlynn, la rassura Dacca.

- Puis quoi ? Ils vont venir nous arrêter et nous brûler au bûcher pour sorcellerie ? lâcha Helena, l'air désabusé.

Dacca et Annlynn la fixèrent, peu amusées. Dacca plissa les yeux, tandis qu'Annlynn resta muette, visiblement perplexe.

- Je plaisante, ajouta Helena en leur lançant un regard appuyé, les yeux grands ouverts.

- On a une ville pas mal connue pour ces méfaits... glissa Annlynn.

- Arrêtez, c'est incomparable. La plupart des victimes de Salem étaient soit des scientifiques, soit des herboristes. On n'a aucune preuve qu'il y avait des vrais sorciers là-bas.

- Ah, parce qu'il y a des vrais sorciers, maintenant ? Dacca rit jaune en se massant les tempes.

- Bien sûr ! Certains pratiquent leur religion, d'autres la sorcellerie.

- Comment tu sais tout ça ? demanda Annlynn, en prenant une gorgée de son thé noir agrémenté de pétales de roses rouges, d'épluchures de clémentines et de citron.

- Chacun ses passe-temps : toi tu transformes un thé en mélange d'égout, moi je lis, répliqua Helena en grimaçant à chaque gorgée qu'Annlynn prenait de son breuvage.

Annlynn lui lança un regard noir, mais ne répondit pas.

- Donc quoi, maintenant on est des sorcières ? C'est ridicule ! reprit Dacca en se levant pour se faire un autre café. Quelqu'un veut quelque chose ?

- Je veux bien un autre thé noir !

- Amène-lui une tasse d'égout, ça ira plus vite, lança Helena en souriant, sous le regard assassin d'Annlynn. Et moi, si tu as un shot de vodka, je suis preneuse.

- C'est un café, pas un bar. Tu iras te soûler ailleurs, Dacca roula des yeux.

Les trois tournèrent alors leur regard vers Celeste.

- Cece ? Tu veux quelque chose ? demanda Helena, d'une voix étonnamment douce.

La jeune fille ne quittait pas des yeux son chocolat chaud. Elle murmura, à peine audible :

- On est quoi, nous... ? Des sorcières ou juste des monstres... ?

Ses doigts tremblèrent contre la tasse chaude, ses yeux se remplirent de larmes. Le silence tomba. Les trois autres jeunes femmes se figèrent, incapables de répondre.

Elles se contentèrent de finir leurs boissons, dans un calme presque solennel.

Et dans un coin du café, la flamme d'une bougie vacilla sans raison. Comme si, elle aussi, avait entendu la question.