Nos péchés sur leurs murs (mxm)

All Rights Reserved ©

Summary

Dans la principauté de Valaura, les murs appartiennent à l'Église d'Albâtre. Les histoires peintes dessus, elles, appartiennent aux artistes. Lucian Caldone, jeune peintre prodige issu de la haute bourgeoisie, est choisi pour réaliser une fresque monumentale qui doit faire entrer le temple de l'Incréé dans la postérité. Cassiel Vartanelli, sculpteur sulfureux et apathique, n'a accepté de travailler pour l'Église que pour une seule raison : l'argent. Ils viennent de deux mondes différents, mais partagent un point commun : un talent insolent. Forcés de partager un atelier et une même œuvre, ils apprennent à composer ensemble : avec l'inexpérience de Lucian sur les projets d'envergure, les humeurs de Cassiel, les apprentis maladroits, les rumeurs qui enflent... et ce désir têtu qui s'obstine à naître entre eux, à l'ombre des regards. L'un se bat pour survivre, l'autre cherche la reconnaissance : leurs ambitions se heurteront-elles, ou tisseront-elles un lien indestructible malgré la foi qui les condamne ?

Genre
Lgbtq
Author
Kat
Status
Ongoing
Chapters
4
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 : Lucian

La première chose que remarqua Lucian à Valaura fut sa lumière. Dorée, vivace. Elle glissait sur les dômes de la cité, scintillait sur le marbre des façades des hautes bâtisses, s’infiltrait jusque dans chaque fissure des fresques écaillées des maisons les plus humbles.

Ici, même les murs les plus anciens révélaient des fragments d’art. Fasciné, le jeune homme en oublia presque le poids de sa malle neuve posée sur ses genoux. Elle lui avait été offerte par son père et il la traînait depuis Camo, sa ville natale.

— Maître Caldone ?

Lucian s’arracha à sa contemplation et sourit au cocher derrière la porte de la diligence.

— Nous sommes arrivés, annonça l’homme. Tout va bien ?

— À merveille, sourit Lucian.

Il allait plus que bien. Il se sentait enthousiaste. Exalté. Et un peu anxieux, aussi. La porte s’ouvrit sur sa droite et il saisit la main du cocher pour descendre de la voiture. L’odeur d’argile, de térébenthine et d’eau stagnante le frappa dès qu’il posa pied sur les pavés de la cité.

— Nous ne pouvons pas aller plus loin à cause des travaux du temple, expliqua le cocher. Je vous accompagne jusqu’à l’entrée avec votre bagage.

— Merci, vous êtes bien aimable.

Lucian suivit son guide jusque dans une ruelle pour accéder à la Grand Place. Des artistes et des apprentis en blouse de travail y pullulaient en transportant avec eux des rouleaux de toile et leur matériel. Quelques peintres travaillaient déjà sur leur chevalet, sans prêter la moindre attention à ce qui les entouraient.

Au centre de la Grand-Place, une fontaine l’arrêta net dans ses observations. Un ange de pierre d’au moins un mètre s’élevait au-dessus du bassin, ailes déployées. Toutefois, ce n’était ni la grâce de la pose ni la draperie impeccable qui le frappèrent mais plutôt la manière dont la lumière glissait sur les muscles du bras, les détails des plumes... Et aussi la tension presque douloureuse des doigts serrés sur le bord d’une urne renversée. L’eau en jaillissait en nappe fine, épousant chaque éclat de marbre avant de retomber en cascade dans le bassin. Lucian sentit une pointe d’envie et d’admiration lui étreindre le cœur : si la première fontaine qu’il voyait à Valaura dégageait déjà une telle force, qu’attendre du reste des recoins de la cité qu’il n’avait pas encore visité ?

À Valaura, l’art ne restaient pas cantonné entre quatre murs d’un salon bourgeois.

Les cloches sonnèrent l’heure du déjeuner. L’estomac de Lucian était trop noué pour qu’il y pense, alors il se fraya un chemin jusqu’aux portes du temple. Par réflexe, il porta la main à la poche de sa veste pour s’assurer que la lettre de la Guilde des Arts s’y trouvait toujours.

Ils l’avaient appelé. Lucian avait travaillé dur pour arriver jusqu’ici. Ce titre de Maître, il l’avait mérité. Bien que son statut privilégié l’ait aidé à l’obtenir, il ne doutait pas de son talent. À vingt-trois ans, la vie lui tendait les bras.

— Bonjour, Maître ! Veuillez me suivre s’il vous plaît.

Lucian sursauta lorsqu’il vit un apprenti devant lui. Perdu dans la contemplation du tympan au-dessus de la porte, il ne l’avait pas entendu arriver. Un autre pris son bagage et quitta son champ de vision. Ils empruntèrent une succession de corridors et on le fit patienter dans une galerie. Une partie du mur arborait d’anciennes fresques défraîchies mettant en scène l’Incréé, le dieu unique, ainsi que des saints au visage inexpressif. Lucian les observa avec attention en contournant les colonnes de l’immense pièce. Il tomba sur un échafaud où des œuvres avaient été restaurées de façon admirable. À quelques pas de lui, deux hommes discutaient à voix basse : un vieux maître et son apprenti.

La curiosité de Lucian le poussa à s’approcher pour observer leur tâche. Le bras du vieil homme allait et venait péniblement, sous l’œil attentif de son élève. Quand son pinceau repassa au même endroit, Lucian se risqua à intervenir :

— À force de repeindre par-dessus, votre ombré risque de manquer de profondeur.

Si le vieil homme ne réagit pas, son apprenti en revanche, si. Il se tourna vers lui pour le jauger d’un air aussi noir que ses cheveux.

— Je vous demande pardon ?

Sa voix grave contrastait avec son apparence un peu frêle.

— Excusez-moi, je n’ai pas pu m’en empêcher, sourit aimablement Lucian.

Le feu lui monta aux joues face à son impertinence. Il avait été admirablement bien éduqué, mais quand cela touchait l’art, une force le poussait à exprimer son opinion, même non sollicitée. Il ne se démonta pas pour autant :

— L’ombre, juste ici, indiqua-t-il. Elle monte trop haut. Si vous l’éclaircissez un peu, le prophète ne s’en portera que mieux.

— Ah ? réagit enfin le maitre. Peut-être. Il faut dire que je n’y vois plus très clair avec l’âge.

L’apprenti le fusillait ouvertement du regard. C’était de bonne guerre, Lucian avait commis l’imprudence de juger le travail d’un maître aguerri devant son élève. Quel manque de tact, se morigéna-t-il.

— Et vous êtes… ? demanda l’homme aux cheveux sombres.

— Lucian Caldone. Maître Caldone. La Guilde m’a nommé depuis peu.

— Tu entends cela, Sarto ? Maître Carbone en personne, railla-t-il.

— C’est Cald…

— Eh bien, Maître, appuya son interlocuteur hostile. Lorsque Ferrini ou un quelconque mécène décidera de retoucher cette ombre que vous abhorrez tant, on vous sonnera. En attendant, allez donc donner votre avis d’expert à ceux qui le demandent.

Grossier personnage, s’indigna Lucian en s’éloignant. Il n’osa pas répliquer. Inutile de se faire remarquer davantage dès son arrivée. Il se plaça à bonne distance du duo en se répétant quelques piques bien senties, celles que sa mère qualifierait d’indécentes et indignes de son rang, mais au moins, cela lui évitait de les répéter à voix haute.

— Maître Caldone !

Un vieil homme émergea d’une colonne. La cinquantaine, couvert de velours rouge et doré.

— Doyen Ferrini, le salua Lucian. Enchanté de vous rencontrer enfin.

— De même, jeune prodige ! Allons dans mon bureau, voulez-vous ? Elias va se charger d’acheminer votre malle dans vos quartiers. Elias !

Un adolescent surgit de nulle part et arracha presque le précieux bien au peintre. Il le regarda s’éloigner à contrecœur puis suivit Ferrini dans un autre dédale de couloirs. Cet endroit est un vrai labyrinthe, pensa-t-il.

Arrivés à leur destination, il fut époustouflé par la beauté du bureau du Doyen. Le plafond arborait des peintures à couper le souffle et diverses sculptures décoraient la pièce avec goût. Son regard s’attarda longuement sur le drapé sculpté dans le plafond, juste au-dessus de la fenêtre derrière le bureau. Le vieil homme l’invita à s’asseoir.

— Votre travail à Camo a beaucoup circulé. Les portraits de la maison La Roca, notamment. De très belles mains, si vous me permettez.

Lucian sentit ses épaules se détendre d’un cran. Ce terrain-là, il le connaissait.

— Je vous remercie.

Ferrini tapota une liasse de feuilles devant lui.

— Vous comprenez que vous avez été nommé maître ici plus tôt que ne l’exige d’ordinaire notre règlement. Certains de nos membres plus… âgés… ont grincé des dents. Mais Valaura a besoin de sang neuf. Et de talent comme le vôtre. Surtout avec ce qui nous attend.

Il fit glisser vers lui un plan sommaire du chœur du Grand Temple, avec des annotations.

— Nous avons obtenu du Siège d’Albâtre la permission, et les fonds, pour refaire entièrement la grande fresque de la galerie principale. Le mur est prêt. La cité regarde. L’Incréé observe. Vous voyez l’idée ?

Le cœur de Lucian fit un bond.

Une grande fresque. Dès son arrivée. Une opportunité inespérée.

— Vous… songea-t-il à haute voix, vous me confieriez un tel chantier ?

Ferrini laissa planer un silence. Ses yeux clairs, au-dessus de ses lunettes en demi-lune, le détaillèrent longuement.

— Oui. Et non. Vous avez la composition, la lumière, l’harmonie, reprit le doyen. Et, surtout, la faveur de certains… cercles proches de l’Incréé. Ce qui n’est pas négligeable. Mais la guilde a insisté pour que vous ne portiez pas ce projet seul. Nous voulons un chef-d’œuvre. Pour cela, nous aimerions faire collaborer deux mains… ou plutôt deux ateliers.

Il fit rouler entre ses petits doigts épais un petit galet de marbre, comme si le geste l’aidait à réfléchir.

— Vous collaborerez avec un autre maître déjà installé. Il s’occupera des corps, principalement. Du mouvement, de la chair, si je puis dire. Vous de la composition, des détails et de la cohérence d’ensemble. Deux regards sur un même mur. Valaura raffole de ce genre de collaboration entre deux artistes en vue.

Lucian sentit son enthousiasme se fendiller. Il avait travaillé avec d’autres artistes, bien sûr, mais jamais en étant mis dans un jeu de rivalités aussi évident. Que cherchait-on à provoquer exactement ?

Lucian repoussa son appréhension. Il devait considérer cela comme une aubaine pour démontrer tout le talent dont il faisait preuve plutôt qu’une façon de le mettre en difficulté.

— Puis-je savoir de quel maître il s’agit ? demanda-t-il.

Ferrini eut un sourire qui tenait plus de la grimace amusée.

— J’allais y venir.

Il fit signe à l’huissier près de la porte.

— Faites entrer maître Vartanelli, je vous prie.

Le nom lui était familier. Il l’avait entendu, murmuré dans quelques salons : Vartanelli le scandaleux, l’homme qui peignait les saints comme des modèles de nus. Il repensa au vieil homme de la galerie et il comprit pourquoi il devait collaborer avec un autre maître à la gloire passée. Mais alors qu’il élaborait des théories plus fantasques les unes que les autres sur les motifs de cette association, son cœur dégringola au fond de son estomac quand il vit la porte s’ouvrir.

La chemise sombre. Les cheveux noirs. Le regard sévère. L’odeur d’argile qu’il avait déjà sentie au pied de l’échafaud.

Maître Vartanelli franchit le seuil du bureau et laissa un sourire infime, vaguement carnassier, étirer un coin de sa bouche.

— Ah, fit-il. Le sauveur de saints.

Le souffle de Lucian se bloqua un instant dans sa gorge. Il hésita entre disparaître sous terre ou fuir le bureau à toutes jambes. Il avait beau être sûr de son talent, en revanche, pour la première fois depuis sa nomination, il perdit toute certitude sur la manière exacte dont sa journée — ou sa carrière — allait se terminer.