Le miroir Brisé
Chapitre 1 – Le Miroir Brisé
Vingt huit ans. Le chiffre résonne dans le silence de ma salle de bain comme un verdict. Dans le miroir, je cherche la jeune fille de vingt ans qui riait aux éclats, celle qui avait des rêves. Je ne trouve qu’une étrangère aux yeux cernés, une poupée de porcelaine dont le vernis se craquelle.
Il y a huit ans, j’ai épousé un conte de fées. Jonathan. L’héritier, le prince, l’homme que toutes convoitaient. Mes parents pleuraient de joie ; ils ne mariaient pas leur fille, ils signaient une alliance. Au début, je m'y suis laissé prendre. Jonathan était protecteur. Trop, peut-être ? Je prenais sa jalousie pour de la passion, ses directives pour de la sollicitude. J'étais sa chose précieuse.
Mais la valeur d’une chose dépend de son utilité. Et la mienne était simple : produire un héritier.
huit ans de silence utérin. Huit ans de courbes de température, d’espoirs mensuels broyés dans la céramique blanche des toilettes.
Ce soir, le dîner d’anniversaire a un goût de cendre. Ma belle-mère, Éléonore, trône en bout de table. Elle ne me regarde pas, elle me scrute. Vingt huit ans, Flore… murmure-t-elle entre deux bouchées. L’horloge tourne. Il serait temps d’arrêter de jouer à la femme d’affaires et de devenir une femme, tout court.
Jonathan ne lève pas les yeux de son assiette. Avant, il m’aurait pris la main. Il aurait dit : « Laisse-la, Maman ». Ce soir, il se contente de se resservir du vin. C’est ce silence-là qui me tue. Plus que les piques de sa mère, c’est sa démission à lui. Il a changé de camp.
Dans la voiture, au retour, il lâche, glacial :
— Ma mère a raison. J’ai pris rendez-vous pour toi chez un nouveau spécialiste. Le Dr Klein. Il paraît qu’il fait des miracles avec les cas… désespérés.
— Et toi ? ai-je osé demander, la gorge nouée. Et si le problème ne venait pas de moi, Jonathan ?
Le freinage a été brutal. Il s’est tourné vers moi, le regard noir, un regard que je ne lui connaissais pas.
— Ne dis plus jamais ça. Jamais. Un homme de ma famille n’a pas de "problème".
J’ai compris à cet instant que la vérité importait peu. Il fallait un coupable. Et ce serait moi.