Chapitre 1—Le malentendu
Je n’aurais jamais dû accepter ce service.
— Rose, je te jure que c’est la dernière fois, lança Séverine en attachant son tablier.
Je levai les yeux au ciel.
— Tu dis ça chaque semaine.
Elle me sourit, ce sourire coupable que je connaissais trop bien. Séverine était ma colocataire, ma meilleure amie… et ma partenaire de galère. On partageait le même appartement trop petit, les mêmes cours ratés quand on travaillait trop tard, et le même bar mal fréquenté.
Ce soir-là, le bar était bondé. Trop de bruit. Trop de clients. Trop d’hommes persuadés que servir des verres donnait aussi le droit de servir des sourires.
— Fais attention, murmura Séverine. Le patron a dit qu’un gros client devait passer.
— Ils disent tous ça, répondis-je en attrapant un plateau.
Je ne savais pas encore à quel point j’avais tort.
La porte s’ouvrit quelques minutes plus tard.
Et sans comprendre pourquoi, je relevai la tête.
Il entra comme quelqu’un qui n’avait pas l’habitude d’entrer quelque part sans en être le centre. Pas de sourire. Pas de regard curieux.
Juste cette assurance froide, presque dérangeante.
— Wow… souffla Séverine à côté de moi. Lui, c’est clairement pas un habitué.
Je haussai les épaules.
— Encore un type trop riche qui va se plaindre du bruit.
Il avançait lentement. Costume sombre, parfaitement ajusté. Corps imposant, musclé sans ostentation. Rien d’exagéré. Tout était maîtrisé. Même sa beauté avait quelque chose de dangereux.
Je ne savais pas qui il était.
Je savais juste qu’il me mettait mal à l’aise.
Je me concentrai sur mon travail, mais quand je me retournai, il était là. Trop près. Debout devant le bar, immobile.
— Désolée, lançai-je un peu sèchement. Je suis à vous dans une minute.
Il ne répondit pas.
Il me regardait.
Pas comme les autres hommes.
Pas avec insistance.
Avec analyse.
— Un whisky, dit-il enfin.
Sa voix était grave. Posée. Presque lasse.
— Lequel ? demandai-je sans le regarder.
— Le meilleur.
Je soupirai intérieurement et attrapai la bouteille la plus chère. Quand je posai le verre devant lui, il glissa quelques billets sur le comptoir.
— Je n’ai pas encore fini, dis-je en repoussant l’argent.
Il arqua légèrement un sourcil.
— Bien sûr.
Son ton me fit tiquer. Comme s’il s’attendait à ce que je prenne l’argent. Comme si tout était toujours simple avec les femmes.
Je sentis l’agacement monter.
— Vous voulez autre chose ou… ?
Il se pencha légèrement en avant.
— Comment tu t’appelles ?
Voilà.
On y était.
— Je ne donne pas mon prénom aux clients.
Il me fixa quelques secondes, puis son regard glissa vers mon badge.
— Rose, corrigea-t-il calmement.
Je crispai la mâchoire.
— Écoutez, si vous êtes là pour draguer, je vous conseille de changer de bar.
Un silence tendu s’installa.
Quelque chose changea dans son regard. Plus froid. Plus dur.
— Tu penses que je suis ici pour ça ?
— C’est généralement le cas, répondis-je sans détour.
Il eut un léger rictus. Pas amusé.
— Intéressant.
Il se redressa, attrapa son verre et but une gorgée sans me quitter des yeux.
— Tu n’es pas très subtile, Rose.
— Et vous êtes très présomptueux.
Séverine me lança un regard paniqué de l’autre côté du bar.
— Rose… chuchota-t-elle.
Je l’ignorai.
— Vous avez ce que vous vouliez, ajoutai-je. Si vous n’avez rien d’autre à commander.
— Viens t’asseoir.
Je restai figée.
— Pardon ?
— À ma table, répéta-t-il, plus lentement.
Je lâchai un rire nerveux.
— Vous rêvez.
Ses yeux s’assombrirent.
— Toutes rêvent.
La phrase me gifla.
— Je ne sais pas qui vous êtes, dis-je froidement, mais vous vous trompez complètement sur moi.
Un silence.
Long. Pesant.
Il sembla me regarder pour la première fois autrement. Comme s’il réalisait que quelque chose clochait.
— Tu ne sais vraiment pas qui je suis.
Ce n’était pas une question.
— Et ça devrait m’impressionner ?
Sa mâchoire se contracta. Pour la première fois, il parut… contrarié.
— Non, dit-il finalement. Ça m’intrigue.
Je me tournai pour partir.
— Bonne soirée.
— Damon.
Je m’arrêtai, sans me retourner.
— Je ne t’ai pas donné mon prénom.
Je hochai simplement la tête.
— Félicitations.
Quand je m’éloignai, mon cœur battait trop vite. Pas de désir. Pas de fascination. Juste une étrange tension.
— Rose ! siffla Séverine quand je passai près d’elle. Tu sais qui c’est ?
— Non. Et je m’en fiche.
Elle avala sa salive.
— C’est Damon Blackwell.
Je fronçai les sourcils.
— Et alors ?
— L’homme le plus sexy du pays. Multimilliardaire. Intouchable. Les femmes se battent littéralement pour l’approcher.
Je me retournai vers lui.
Il me regardait toujours.
Et cette fois, je compris.
Il pensait que je jouais un rôle. Que je faisais semblant.
Que j’étais comme toutes les autres.
Et lui…
Il venait de se tromper de femme.