Prologue
En cette nuit sans nuages, alors que la lune dominait le ciel, le calme revenait sur le château qui avait connu l’arrivée du premier enfant du roi. Une naissance sous l’éclat de cet astre était un événement d’une extrême rareté, synonyme de destin exceptionnel.
Les rues de la ville avaient été décorées à l’avance pour célébrer la fête de la Lune d’Argent. Cette célébration, qui avait lieu tous les 24 ans, renouvelait la force et les pouvoirs de tous les membres de la communauté, principalement les lycans, dévots de Séléné, déesse de la lune, et des mages, qui puisaient leurs pouvoirs des éléments.
Dans la chambre royale, le roi contemplait sa femme avec adoration alors qu’elle tenait leur bébé contre son sein. Désormais, la lignée était assurée. Après de nombreuses années d’essai infructueuses, les dieux avaient enfin exaucé leurs vœux. Il s’approcha du lit et caressa doucement la joue de son épouse.
— Repose-toi, mon amour, murmura-t-il en déposant un tendre baiser sur son front. Aujourd’hui, tu m’as offert le plus précieux des présents. Nous devons louanger le ciel pour cette naissance miraculeuse.
— Je dois encore aller déposer notre enfant sur l’autel pour les remercier de nous avoir accordé une descendance, répondit-elle en se levant avec précaution pour se diriger vers la chapelle. Nous n’avons plus beaucoup de temps, la bénédiction doit être prononcée ce soir pour sa protection, insista-t-elle alors que des bras forts la retenaient doucement.
— Es-tu certaine d’avoir encore suffisamment d’énergie pour prendre part au rituel? s’enquit-il soucieux en fronçant les sourcils.
— Ne t’en fais pas, mes sœurs me soutiendront et la grande prêtresse présidera la cérémonie. Elle est aussi puissante que moi et en combinant tous nos pouvoirs, il n’y aura aucun danger, le rassura-t-elle avec un doux sourire.
— Très bien, mais sois prudente en chemin, tu es affaibli par l’accouchement.
— Ma bonne fée Mindy m’accompagnera si cela peut te rassurer, lui répondit-elle avant de l’embrasser et de sortir de la chambre.
Pendant ce temps à l’extérieur, les gardes, visiblement troublés, avertirent le roi qu’un phénomène étrange était en train de se produire. Le souverain, soucieux de ne pas inquiéter son épouse, monta sur les remparts pour vérifier lui-même ce qui se tramait. Il pensa qu’au moins sa famille serait à l’abri en cas d’attaque derrière les puissantes barrières magiques.
Le tumulte des festivités s’était évanoui, remplacé par le silence, un silence oppressant, voire… menaçant. Les sentinelles, postées sur les remparts, scrutaient l’horizon, tendues. Leurs sens lycans, pouvant percevoir le plus infime bruissement de feuille, n’entendaient absolument… rien. Pas le moindre bruit du vent ou craquement de branches. C’est alors que le roi réalisa. Les cigales. Celles qui, en cette saison, emplissaient normalement la nuit de leur chant incessant, avaient complètement cessé leur sérénade. Un frisson glissa le long de son échine. L’atmosphère semblait figée, comme si le monde retenait son souffle.
— Votre majesté, quelque chose d’anormal se passe… quels sont les ordres? demanda le capitaine de la garde.
— Rester à l’affût et boucler tout le périmètre. Il faudrait être fou pour s’attaquer à nous cette nuit, déclara-t-il.
Il crut apercevoir une ombre passer du coin de l’œil. Ses sens étant plus aiguisés que ceux des autres, il repéra à nouveau la silhouette fuyante. Elle longea les murs et se dirigea vers l’intérieur, insaisissable, se fondant dans la pénombre. Puis, d’un souffle glacial, une brise balaya le château et la ville. Une à une les torches et les bougies s’éteignirent, plongeant le monde dans les ténèbres que seuls les rayons de la lune pouvaient chasser.
Le roi se retourna juste à temps pour voir son capitaine s’effondrer. Une lame d’ombre, effilée comme une lance, venait de lui transpercer la poitrine avant de se dissiper en un nuage de fumée noire. Le soldat porta une main tremblante à sa blessure, un gargouillis sanglant s’échappant de ses lèvres, puis son corps s’écroula lourdement sur le sol dans un bruit sourd, privé de vie.
Devant lui, l’entité prit forme, émergeant des ténèbres comme une malédiction vivante. Une silhouette massive, plus haute qu’un homme, oscillait légèrement comme un spectre dérivant entre deux mondes. Contrairement à ses créatures, celle-ci n’avait ni regard ni traits humains. Son corps n’était qu’un amas de fumée opaque d’un noir d’encre tout droit sortie des abysses, un néant incarné, où se devinaient à peine des contours inquiétants. Sa tête, dénuée d’yeux, affichait une bouche indistincte. Deux immenses cornes, recourbées vers l’arrière, accentuaient son apparence infernale. Ses longues jambes disparaissaient dans le sol comme si elles n’étaient qu’un mirage, tandis que ses bras, allongés et décharnés, se terminaient par des griffes d’ombre acérées, vibrantes d’une faim insatiable.
Le roi voulut reculer, appeler à l’aide, se transformer… mais son corps refusa de lui obéir. Une terreur primitive, oppressante, l’écrasait de tout son poids. Son cœur battait furieusement, chaque pulsation résonnant comme un glas funeste. Il connaissait ces légendes. Il savait ce que cela signifiait.
Ses yeux s’écarquillèrent d’horreur lorsqu’il comprit l’ampleur du cauchemar qui prenait forme devant lui. Ces créatures n’étaient pas un mythe. Elles existaient. Et rien… rien ni personne ne pouvait leur échapper.
Le Vorkan se fondit dans l’air et, en une fraction de seconde, réapparut devant le roi. Avant même qu’il ne puisse réagir, des griffes pointues s’enfoncèrent dans sa poitrine, lui enserrant le cœur.
— Des… des… Vor… vorkans…, murmura-t-il dans un souffle brisé.
La créature resserra son emprise et arracha son cœur d’un geste brutal. Son corps se contracta une dernière fois, puis s’affaissa, inerte. Il tomba sur les remparts, rebondit lourdement et disparut dans les profondeurs de la nuit.
De grands cris retentirent à travers la nuit tandis qu’une cohorte d’entités déferlait, massacrant et plongeant la ville dans un mutisme terrifiant. Les gardes, qui avaient réussi à se transformer, tentaient en vain d’atteindre leurs adversaires avec leurs crocs et leurs griffes. Toute résistance était futile. Leur progression fulgurante laissa bientôt place à un silence funèbre.
Les ombres s’infiltrèrent en douceur dans le château, se dirigeant instinctivement vers le lieu où la magie était la plus concentrée, attirées par elle comme des papillons de nuit face à une flamme vacillante.
Accompagnée de la jeune servante Mindy, la reine traversa silencieusement le palais en serrant son nouveau-né dans ses bras afin d’aller rejoindre les prêtresses pour le rituel de protection divine. La chapelle se situait au centre du château sous les jardins intérieurs. Pour y accéder, il fallait passer par de nombreux passages invisibles aux yeux du monde. Seuls les membres ayant des pouvoirs magiques reconnus par la cour pouvaient percevoir ses accès dissimulés. C’est par ce dédale de couloirs sombres pour l’heure qu’elles passèrent pour parvenir jusqu’à l’autel où attendaient les autres.
La reine déposa son bébé emmailloté sur l’autel, prête à accomplir le rituel. Son regard se posa sur la petite tête rousse quand un immense serrement lui étreignit le cœur. Un frisson glacé la parcourut lorsque les hurlements d’agonie de ses sujets résonnèrent dans l’air. Son mari venait d’être assassiné et son peuple était en train d’être massacré. La frayeur que son époux lui avait transmise dans son dernier souffle lui fit comprendre l’ampleur de la menace. L’ennemi qui les attaquait était le plus redoutable de tous.
— Mes sœurs, nous devons accomplir le rituel immédiatement! Nous sommes attaquées par une force maléfique, ordonna la reine sur un ton alarmant.
Les prêtresses se rassemblèrent aussitôt en cercle autour de l’enfant, chacune tenant une bougie allumée. La grande prêtresse et la mère se faisaient face, alors que la fée se plaça à l’une des extrémités du cercle. D’une seule voix, elles entonnèrent un chant rituel, intensifiant la lueur des flammes. Cette lumière, lentement consumée, servait à renforcer la barrière de protection autour du sanctuaire, formant une sphère impénétrable… mais attirant irrémédiablement les entités du Néant. Les incantations de la reine et de la grande prêtresse s’élevèrent alors que les ombres se pressaient contre la barrière. Les créatures commencèrent à en siphonner l’énergie, affaiblissant peu à peu les défenses. La cadence du chant ralentissait, signe que les magiciennes faiblissaient, malgré le soutien des bougies.
— Majesté, nous n’aurons pas le temps d’achever le rituel. Vous devez continuer seule, déclara la grande prêtresse avec gravité. Je vais créer une seconde protection pour les ralentir le temps nécessaire. Mes sœurs, tenez bon! cria-t-elle en créant une sphère de lumière qui enveloppa aussitôt l’autel, isolant l’enfant.
Alarmée par la situation, la reine balaya la salle du regard. Partout, ses sœurs d’armes se tordaient sous l’effet de la douleur et de l’épuisement. La grande prêtresse, malgré ses efforts, montrait des signes de faiblesse. Ces femmes étaient prêtes à donner leur vie face à ces êtres plus terrifiants encore que des abyssars, mais le temps leur échappait. Les bourrasques de magie faisaient danser la chevelure rousse de la souveraine tant l’intensité de la confrontation augmentait.
Déterminée, elle prit son enfant dans ses bras, posa une main protectrice sous sa nuque et entonna un chant dans une langue oubliée de tous. La grande prêtresse la regarda hagarde comprenant la mesure désespérée que prenait la mère pour protéger la vie de son nourrisson. Le rituel touchait à sa fin lorsque la première barrière céda dans un fracas sinistre, réduisant toutes les magiciennes en poussière. Les entités commencèrent aussitôt à aspirer la dernière protection, se rapprochant inexorablement de l’autel. Dans un ultime élan, la reine acheva son incantation, embrassa le front de son bébé et le déposa dans un panier d’osier. Elle tendit ensuite l’enfant à Mindy, la petite fée.
— Partez, vite! Mettez-vous à l’abri aussi loin que possible. Prenez ce portail, il vous mènera hors du royaume. Protégez mon précieux petit être, quoi qu’il en coûte, implora-t-elle, les larmes coulant sur ses joues de porcelaine.
— Je le ferai au péril de ma vie, Votre Majesté, promit la petite fée avant de s’engouffrer dans le vortex scintillant.
De l’autre côté, Mindy fendit l’air entre les arbres, son cœur battant à tout rompre. Une présence oppressante la fit frissonner. Elle était pourchassée par l’une des entités qui l’avaient suivie. La barrière finale avait cédé. L’ombre se rapprochait dangereusement et la fée sut qu’elle n’atteindrait pas le seul territoire protégé contre les forces du néant à temps. Résolue, elle s’arrêta net, créa une bulle lumineuse autour d’elle qui tiendrait les créatures à distance et prononça son serment, scellant à jamais son destin à celui de l’enfant.
— Je donne ma vie pour protéger cet enfant des entités du Néant. Que la flamme éternelle brûle contre les ténèbres et qu’elle ravage de sa lumière l’obscurité persistante.
La bulle se mit à briller d’un éclat aveuglant, consumant l’entité dans un hurlement strident. La créature explosa en un millier d’étoiles et le calme retomba sur la forêt. À l’emplacement de l’explosion, seul un cercle d’herbe calcinée témoignait de l’affrontement.
À des lieues de là, dans un autre royaume, un homme fut tiré de sa torpeur par un bruit à sa porte.Sur ses gardes, il l’ouvrit, scruta les alentours et ne vit personne.
Au moment de refermer le battant, son regard tomba sur un panier d’osier posé sur le seuil. Il s’agenouilla, intrigué et souleva délicatement l’étoffe qui couvrait son contenu. Un nourrisson dormait paisiblement, emmailloté dans une couverture somptueusement brodée d’une lune argentée. Une bougie ornée d’un symbole particulier se trouvait au pied de l’enfant. L’homme sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Avec précaution, il souleva le petit fardeau, regarda une nouvelle fois les alentours et referma sa porte, ignorant encore à quel point cette nuit changerait le cours de l’histoire.
Ceci est un premier jet en attendant de poursuivre l'écriture, merci pour les avis qui seront posté :)
et pour satisfaire votre curiosité, voici un aperçu d'un Vorkan
