Nouveau départ
La pluie tombait en rideaux obliques sur l’autoroute 95, transformant les phares des voitures en halos tremblants. Elisabeth Tran serrait le volant de la Honda CR-V comme si elle pouvait, par la seule force de ses doigts, empêcher le monde de glisser plus loin. À côté d’elle, James Hartley fredonnait un air de Springsteen sans vraiment l’entendre, les yeux perdus dans le paysage qui défilait : champs de maïs jaunissants, panneaux publicitaires pour des diners oubliés, silhouettes floues de silos qui semblaient monter la garde sur une Amérique qu’elle ne reconnaissait plus.
Ils roulaient depuis Boston depuis l’aube. Sept heures de route, deux arrêts essence, un sandwich triangle au thon avalé en silence sur une aire de repos où l’odeur de friture stagnait comme un reproche. Elisabeth avait conduit les trois quarts du trajet. James avait proposé de prendre le relais à deux reprises ; à chaque fois elle avait répondu « Ça va, je gère », d’une voix plate qui ne laissait aucune place à la discussion. Il n’avait pas insisté. C’était leur nouveau mode de communication : des phrases courtes, des silences longs, des regards qui évitaient de se croiser trop longtemps.
La ville apparut enfin, nichée au creux d’une vallée bordée de collines boisées. Rivemont , Connecticut. Population : 28 742 âmes selon le dernier recensement que James avait lu à voix haute sur son téléphone, comme si le chiffre pouvait rendre l’endroit plus réel. Les premières maisons apparurent après un virage : grandes, blanches, volets noirs, pelouses impeccables même en octobre. Des drapeaux américains flottaient mollement aux porches. Des citrouilles sculptées attendaient Halloween sur les perrons. Tout respirait l’ordre, la prospérité discrète, le genre de tranquillité qui fait peur quand on vient d’une ville où le bruit ne s’arrête jamais.
« C’est joli, non ? » tenta James.
Elisabeth hocha la tête sans conviction. Elle ne voyait pas « joli ». Elle voyait une cage dorée.
Ils tournèrent dans Maple Lane, la rue que l’agence immobilière avait qualifiée de « charmante et familiale ». La maison qu’ils avaient louée une coloniale à deux étages, façade en brique rouge, garage pour deux voitures se dressait au numéro 47, exactement comme sur les photos. James avait signé le bail trois semaines plus tôt, sans qu’elle ait jamais mis les pieds ici. « C’est une opportunité en or, Liz. Le salaire est doublé, les bonus sont dingues, et on pourra enfin penser à un enfant sans stresser pour l’argent. » Elle avait dit oui parce que dire non aurait signifié une dispute plus longue, plus douloureuse, et qu’elle n’avait plus la force.
Il gara la voiture dans l’allée. Le moteur s’éteignit. Le silence s’installa, seulement troublé par les gouttes qui tambourinaient sur le toit.
« On y est », murmura-t-il.
Elle ne répondit pas. Elle regardait la maison comme on regarde un étranger qui vous tend la main.
Ils déchargèrent les cartons sous la pluie fine qui refusait de s’arrêter. James portait les gros cartons ceux marqués « LIVRES », « VAISSELLE », « VÊTEMENTS JAMES » avec une énergie presque théâtrale, comme s’il pouvait conjurer la morosité par la seule force de son enthousiasme. Elisabeth prenait les sacs plus légers, les valises à roulettes, les plantes en pot enveloppées dans du papier bulle. Elle montait les marches du perron, ouvrait la porte d’entrée avec la clé que l’agent avait laissée dans la boîte aux lettres, et déposait chaque charge dans le hall sans un mot.
À l’intérieur, l’odeur était celle des maisons vides depuis trop longtemps : bois ciré, moquette neuve, un soupçon de peinture fraîche. Les murs étaient beiges, impersonnels. Le salon donnait sur un jardin arrière bordé d’une haie de thuyas taillés au cordeau. Une cuisine américaine ouverte sur une salle à manger où trônait déjà une table en chêne massif cadeau des anciens locataires, avait précisé l’agent.
James siffla d’admiration en posant un carton sur le plan de travail.
« Regarde-moi cette cuisine. On va pouvoir faire des brunchs de folie ici. Pancakes aux myrtilles, bacon croustillant, mimosas… »
Elisabeth esquissa un sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux.
« Oui. Des brunchs. »
Il s’approcha, glissa les bras autour de sa taille par derrière. Elle se raidit imperceptiblement.
« Hé… Ça va aller, tu sais. On va s’installer, on va se faire des amis, on va redécouvrir pourquoi on s’est mariés. »
Elle se retourna lentement dans ses bras. Leurs regards se croisèrent enfin. Les yeux de James étaient toujours les mêmes : noisette, rieurs, pleins d’une confiance qu’elle lui enviait parfois.
« Tu crois vraiment que c’est aussi simple ? » demanda-t-elle doucement.
Il haussa les épaules, un sourire en coin.
« Pas simple. Mais possible. On a survécu à Boston, aux loyers insensés, aux nuits blanches quand tu bossais sur tes traductions et moi sur mes pitches. On survivra à cette ville . »
Elle posa son front contre le sien une seconde, puis s’écarta.
« Allons décharger le reste avant qu’il pleuve plus fort. »
Ils continuèrent en silence. À un moment, alors qu’elle transportait une caisse de livres presque tous des romans vietnamiens en traduction anglaise, des recueils de poésie, des essais sur l’identité diasporique , elle s’arrêta devant la fenêtre du salon. De l’autre côté de la rue, une femme d’une trentaine d’années promenait un golden retriever. Elle portait un imperméable kaki, des bottes en caoutchouc vert, et un sourire automatique quand elle croisa le regard d’Elisabeth. Elle leva la main en un petit salut de bienvenue. Elisabeth répondit d’un hochement de tête crispé.
La femme s’éloigna. Le chien trottinait joyeusement. Elisabeth sentit une boule se former dans sa gorge.
Elle n’avait jamais été douée pour les nouvelles rencontres. À Boston, elle avait ses amis Linh, qui travaillait au musée des Beaux-Arts ; Marco, le barista italien qui lui gardait toujours un latte au matcha ; sa cousine Mai qui passait tous les dimanches avec des bánh mì faits maison. Ici, elle n’avait personne. Sa famille était à cinq heures d’avion, de l’autre côté du pays. Ses amis restaient là-bas, dans les rues bruyantes, dans les cafés où on pouvait parler vietnamien sans qu’on vous regarde de travers.