Chapitre 1 - Willow
Ma voix résonne dans la salle aux murs décorés d’œuvres d’art. Suspendu à mes lèvres – littéralement –, mon public donne l’impression de ne pas respirer.
— Nous voici arrivés devant le célèbre tableau d’Henri Matisse, « Le bonheur de vivre ».
Je croise les chevilles et, d’un mouvement sûr, me tourne face aux visages qui attendent avidement la suite du parcours. Les deux index pointés sur mon public, je les interroge :
— Vous aimez les anecdotes ? Moi aussi. Et celle-ci est assez dingue : saviez-vous que cette peinture est restée accrochée pendant 47 jours… à l’envers ?
Les yeux rivés sur moi s’agrandissent puis une vague d’hilarité s’empare de mon petit groupe hétéroclite.
— Ne me demandez pas comment personne n’a rien remarqué durant plus d’un mois. Les personnages marchaient au plafond mais tout va bien, tranquille.
Je lève les deux bras au-dessus de ma tête dans un geste volontairement théâtral. Un sourire en coin m’échappe.
Je traverse la galerie 506 et, comme chaque matin, un frisson idiot me parcourt. Qui aurait cru que je finirais par me sentir plus à ma place entre un Monet et un Rodin que sur une scène ? Ici, je peux être moi-même tout en déambulant dans les couloirs d’un des plus beaux musées d’art du monde.
Rien n’est trop beau pour Willow.
Avant que le tour ne se poursuive, je laisse quelques minutes aux visiteurs pour admirer les compositions artistiques. J’en profite pour m’approcher de ma toile préférée : The Lovers de Magritte. Je la vois tous les jours, pourtant cette représentation me scotche à chaque fois. Les détails, ce qui se dégage des visages drapés…
— Encore en train de fabuler ?
Le timbre grave et moqueur de mon collègue et meilleur ami me tire un rictus. Évidemment, il faut toujours qu’il ramène sa grande gueule au pire moment.
— T’es pas censé être en visite, Jazz ? Au lieu de me casser le popotin, je veux dire.
— Je profite de chaque seconde de libre pour t’emmerder, mec. Faut bien entretenir la tradition.
Sa paume s’abat sur mon épaule en toute fraternité. Je lâche un soupir avant de le repousser d’un revers de la main.
— T’es insupportable. Va voir ailleurs si j’y suis, ok ?
— Et toi, toujours aussi aimable.
Il m’envoie une pichenette à l’arrière du crâne avant de rejoindre son groupe, hilare. Je lève les yeux au ciel, les coins de ma bouche relevés malgré moi. Jason Mayer dans toute sa splendeur.
Un peu plus tard, les visiteurs me remercient et s’en vont. Ils semblent contents de leur découverte, ce qui me met de bonne humeur. Un micro imaginaire dans mon poing, je me lance dans une choré improvisée jusqu’à la réception.
— My loneliness is killin' me, and I, I must confess, I still believe, stiiiill beliiiieve…
Jason, qui n’est jamais loin, bondit à mes côtés :
— When I'm not with you, I lose my mind…
Chacun d’un côté du comptoir, on entame les fameuses paroles, mettant toute notre énergie dans l’interprétation. On se croirait presque un spectacle à Vegas. Version musée désert.
— GIVE ME A SIIIIIIGN…
— Hit me baby one more… Oh merde ! J’ai déjà un autre créneau, je m’écrie en consultant l’agenda. A plus, mon loup !
Sans perdre une minute, je détale jusqu’au lieu de rendez-vous. J’entends vaguement Jason renseigner une nouvelle arrivante mais n’y fais pas attention. Mes pieds frappent le sol plus durement quand je grimpe les marches quatre à quatre. Accueillir les touristes avec du retard est ma hantise. Alors hors de question de ralentir, même si ma respiration se fait sifflante.
Enfin, le haut de l’escalier n’est plus très loin. Aux portes de la galerie 501, une famille de quatre personnes patientent.
— Bienvenue au MoMA ! je les reçois avec engouement. J’espère que vous êtes motivés et prêts à passer les deux prochaines heures en ma compagnie ! Je m’appelle Willow et je serai votre guide.
Mon laïus de présentation habituel coule de source. Rodé oui, identique jamais. La seule constante dans mes présentations, c’est l’ordre chronologique des œuvres. Le reste, je l’improvise. Pendant que je parle, mon regard balaie machinalement le groupe. Un couple d’une cinquantaine d’années, accompagné de leurs deux ados.
— Si vous avez des questions au cours du tour, n’hésitez pas à m’interrompre. Je ne mords – en principe – pas.
Des rires polis résonnent.
Allez au boulot, Willow. Tu as un show à assurer.
J’emmène mes clients dans les différentes pièces. Pour une fois, le quatrième étage n’est pas bondé. Seule une femme, un carnet et un crayon violet à pompon dans la main, observe une œuvre contemporaine.
Tandis que j’explique le procédé d’un célèbre peintre impressionniste, les adultes boivent mes paroles. Même les ados semblent captivés. Malgré mon implication, mon regard est irrémédiablement attiré par la silhouette immobile. Sans que je ne comprenne pourquoi, mon cœur rate un battement quand son visage se tourne.
Je suis juste surpris par… par sa beauté, voilà. Super, bravo Willow.
Je détourne les yeux et me concentre sur ma tâche : donner des informations sur la galerie à la famille que je guide. Malgré ma volonté, mes prunelles glissent sans arrêt sur la visiteuse toujours figée devant le tableau. Mes neurones m’abandonnent lâchement et je suppose que je dis une conne rie parce que mes hôtes s’esclaffent.
J’ai besoin d’une pause.
— Je vous laisse admirer les œuvres quelques minutes et on reprend ensuite.
En espérant que ça suffise à me remettre les idées en place…
Mes pas me mènent vers une fontaine à eau. Je me sers un gobelet puis m’adosse au mur. Sans aucune résistance, je laisse mon attention retourner là où elle en a envie : sur cette fille. A quoi bon lutter ?
A présent, elle se déplace vers une autre toile, son carnet serré contre sa poitrine. Ses mouvements sont gracieux, presque aériens. Je reste suspendu à la scène tel un idiot jusqu’à ce qu’une voix me fasse sursauter.
— Tu comptes laisser pourrir tes touristes dans cette salle ou tu cherches à leur faire payer un supplément pour dépassement d’honoraires ?
Jason s’est matérialisé derrière moi, son éternel sourire en coin accroché aux lèvres. Il me fatigue à apparaitre comme ça, sans préambule. En même temps, nos horaires se suivent. On est souvent collés l’un à l’autre.
— Tu peux reprendre la main ?
— Quoi ? Non ! J’ai un groupe. Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Tu sais qui c’est, cette fille ?
Mon collègue émet un son approbateur et se penche poursuivre ma ligne de mire.
— Jamais vue avant aujourd’hui. Je m’en souviendrais si c’était le cas.
— Ouais… moi aussi, je marmonne.
— C’est pour ça que tu veux que je termine ta visite ?
— Laisse tomber, c’était débile.
— Willow ?
— Oublie, allez à plus.
Sans lui laisser le temps de répliquer, je me barre. Je rassemble la famille et poursuis le circuit comme si tout était sous contrôle. Spoiler alert : rien n’est sous contrôle. C’est ridicule.
Ri-di-cule.
J’allais laisser mon job en plan pour… une nana ? Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi, au juste ? Cette période de ma vie est révolue. Terminée. La ligne de conduite maintenant c’est métro, boulot,dodo. Ou presque. Un petit plaisir de temps en temps, rien qui ne puisse troubler ma vie de liberté.
Pourtant, mon corps ne semble pas comprendre la consigne car, quand je relève les yeux espérant la regarder une dernière fois, ma poitrine se serre de voir qu’elle s’est fait la malle.
Tant mieux, ça m’évitera des problèmes.
Pas vrai ?