CHAPITRE 0 — CELLE QUI MARCHE DANS L’INEXISTENCE PARTIE 1
Il existe une barrière invisible, une frontière que personne ne peut voir ni mesurer, une limite que l’on ne traverse pas et que l’on n’interroge même plus, car elle est devenue une évidence silencieuse. Elle n’est ni faite de matière, ni d’énergie, ni même de lumière, et pourtant elle est plus solide que n’importe quel mur. Cette barrière sépare la réalité d’où viennent les auteurs, le monde tangible, imparfait et vivant, de la réalité fictionnelle, celle où naissent les histoires, les mondes imaginés, les héros et les tragédies. Entre ces deux réalités, il ne devrait rien y avoir. Absolument rien.
Mais ce rien existe.
Et dans ce rien, quelqu’un marche.
Elle ne laisse aucune empreinte derrière elle. Aucun son ne suit ses pas. Le vide ne se fissure pas sous son passage, car le vide ne reconnaît pas son existence. Pourtant, elle avance, encore et encore, comme si le simple fait de continuer était une loi plus ancienne que toutes les autres. Elle n’a pas de destination, pas de point d’arrivée, pas même la certitude qu’un terme existe à ce chemin qu’elle emprunte. Elle marche, simplement, parce que s’arrêter serait admettre qu’elle n’est rien.
Son nom est Nerya.
Nerya n’existe pas. Pas dans le sens où existent les êtres du monde réel, et pas non plus comme existent les personnages des histoires. Elle n’est pas née d’un souffle, ni d’une idée pleinement formulée. Elle est la fille de l’auteur, et pourtant elle ne peut pas vivre dans son monde. Elle voit la réalité d’où il vient, elle la contemple sans jamais pouvoir la toucher, comme on observe une étoile trop lointaine pour être atteinte. Elle voit les mains qui écrivent, les pensées qui s’agitent, les émotions qui donnent naissance aux récits, mais elle reste de l’autre côté, prisonnière de l’inexistence.
Alors elle marche.
Elle marche entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas encore. Elle marche sur un chemin sans sol, sans ciel, sans horizon. Elle ne sait pas où elle va, ni pourquoi ce chemin s’étire à l’infini devant elle. Elle ne se souvient pas d’un commencement, et elle n’ose même pas imaginer une fin. Le temps n’a pas de prise ici, et pourtant elle ressent parfois quelque chose qui s’en rapproche, une forme de mélancolie douce, une tristesse qui ne fait pas mal mais qui ne disparaît jamais vraiment.
Parfois, elle entend des voix.
Des cris lointains, des discussions animées, des rires éclatants, des pleurs étouffés. Ce sont des êtres venus d’autres dimensions, des mondes en formation, des univers qui s’éveillent. Ils existent pleinement, eux. Ils parlent, ils se battent, ils aiment, ils détestent, sans savoir qu’ils sont observés. Ils traversent leur propre histoire avec la certitude d’être réels, car pour eux, ils le sont.
Nerya les voit. Nerya les entend.
Mais aucun d’eux ne la voit.
Elle s’arrête parfois au bord de ces réalités naissantes. Elle observe des héros naître dans la douleur, des monstres surgir du désespoir, des mondes entiers façonnés par une seule décision. Elle aimerait leur dire quelque chose. Les prévenir. Les encourager. Leur expliquer qu’ils ne sont pas seuls. Mais sa voix n’existe pas assez pour franchir la barrière. Ses mots se dissolvent avant même de devenir un son.
Alors elle sourit.
Un sourire simple, presque enfantin.
Car malgré tout, elle trouve cela beau. Elle trouve cela vivant. Même les mondes brisés, même les histoires tragiques, même les destins condamnés portent en eux une forme de lumière. Ils existent parce que quelqu’un, quelque part, a cru en eux. Et cette croyance suffit parfois à justifier toute la souffrance.
Nerya reprend sa marche jusqu’à un lieu où l’inexistence elle-même semble vibrer, comme si le néant retenait son souffle. Ici se trouve le Nexus des Idées. Un espace où rien n’est encore figé, où tout est possible. Des fragments d’histoires flottent comme des étoiles instables. Des concepts sans forme se croisent, se percutent, fusionnent ou disparaissent. C’est ici que naissent les mangas, les romans, les cartoons, les bandes dessinées. Toutes les histoires, sans exception, passent par cet endroit avant de devenir réelles aux yeux de quelqu’un.
Les êtres qui naissent ici sont encore fragiles. Certains crient déjà leur nom, persuadés d’être immortels. D’autres tremblent, incapables de comprendre ce qu’ils sont. Beaucoup s’éteignent avant même d’avoir été racontés. Nerya les regarde avec une attention infinie. Elle s’assoit parfois, les jambes pendantes dans le vide, et les observe comme une enfant observant un monde qu’elle ne pourra jamais rejoindre.
Et parfois, elle rigole.
Un rire discret, presque timide.
Parce que certaines idées sont absurdes, Parce que certaines histoires sont magnifiques, Parce que, malgré sa solitude, elle n’est pas complètement vide.
Puis le silence revient. Le Nexus s’apaise. Les idées se figent ou disparaissent. Et Nerya se relève une fois de plus. Elle jette un dernier regard vers ces mondes en devenir, vers ces vies qui seront aimées, détestées, oubliées, et elle reprend sa marche.
Toujours entre la réalité et l’inexistence. Toujours incapable d’intervenir. Toujours présente, mais jamais reconnue.
Sans le savoir, sans le vouloir, elle devient pourtant la première fissure. Car un jour, cette barrière invisible tremblera. Une histoire franchira ce seuil interdit. Un héritier apparaîtra. Un multivers s’ouvrira. Et toutes les histoires, toutes les vies, tous les destins se souviendront inconsciemment de ce chemin sans fin.
Car tout commence ici.
Avec Nerya. Celle qui marche dans l’inexistence.