Prologue
—J’ai envoyé vos lettres aux douze rois et au-delà, monsieur, annonça Odis.
—Bien, Odis. Je peux toujours compter sur toi, merci, répondit le vieil homme d’une voix fatiguée.
Un silence pesant s’installa. Odis hésita avant de poser la question qui lui brûlait les lèvres.
—Pensez-vous... pensez-vous qu’ils vont vous écouter ?
Le vieil homme eut un sourire las.
—De cela, nous ne pouvons qu’espérer. Le monde des hommes a oublié son passé et s’est conforté dans cette paix passagère.
—Paix ? s’étonna Odis.
—Tu vois bien ce que je veux dire.
Le vieil homme fut pris d’une quinte de toux qui secoua son corps frêle.
—Vous devriez vous reposer, mons...
—Nous ne faisons que parler, l’interrompit-il avec un geste faible de la main. Personne n’est jamais mort de parole.
Il toussa à nouveau, plus violemment cette fois.
Odis l’observait avec inquiétude et terreur mêlées. Que deviendrait le Culte sans la présence de cet homme ? Il n’arrivait pas à l’imaginer. Il savait pourtant que le Culte avait existé avant lui et continuerait — se devait de continuer — après lui.
L’Éminence Osvalle, dit Osvalle le Clairvoyant, était connu aux quatre coins du continent. Il était respecté de tous les peuples. Grâce à sa vision claire, il avait permis d’éviter de nombreuses catastrophes, tant humaines que naturelles. Son nom était devenu synonyme du Culte lui-même, et sa renommée s’était étendue jusqu’aux terres délaissées durant ces cent années à la tête de l’ordre.
Aujourd’hui, l’Éminence Osvalle avait cent cinquante ans. Il était fatigué, pouvait à peine marcher, avait perdu la vue. Et Odis craignait que trop parler ne lui fasse rendre son dernier souffle.
—Avez-vous vu ce qui va arriver, monsieur ? demanda-t-il prudemment.
—Ooooh... rien de bien surprenant, mon jeune ami. Tout âge est un cycle, et tout cycle doit s’achever. Tout simplement.
—Vous voulez dire qu’une Marque est de retour ?
—Je crains que ce ne soit plus grave que cela.
Odis regarda le vieil homme sans parvenir à comprendre ce qu’il voulait dire. Son regard balaya la pièce, cherchant une réponse.
—Que voulez-vous...
Il comprit soudain. Son regard s’était posé sur la bibliothèque et le livre qu’il aperçut là, le seul qu’il avait lu plus d’une centaine de fois parce que Son Éminence lui avait demandé de le mémoriser.
—Est-ce que le moment est venu ? dit-il, la voix blanche de peur.
—Oui, affirma Son Éminence d’un ton grave. Oui, le temps est venu. Mais tu n’as pas besoin d’avoir peur. Il fallait bien que cela arrive. L’ancienne ère n’a jamais pris fin. Elle s’est étendue tout au long des différents âges qui l’ont succédée, et le moment est venu pour la fin de rejoindre son début.
—Tout finit toujours comme ça commence, murmura Odis.
—Tout finit toujours comme ça commence, répéta l’Éminence.
Il marqua une pause, puis ajouta pour répondre réellement à la question initiale d’Odis :
—Je ne pense pas que les rois et reines me prendront au sérieux.
—Pourquoi dites-vous cela ?
—Voyons, mon ami, voyons, ricana faiblement l’Éminence. Au cours des six derniers âges, le monde des hommes s’est déchiré en guerres de territoire encore et encore, jusqu’à aujourd’hui. Chacun des âges a vu naître une séparation. La dernière a donné naissance aux états vampires. Leur dire que nous débutons le septième âge alors que le précédent ne date que de deux cents années ne fera sans doute que les tendre davantage. Pendant ce temps, le Mal ne fera que progresser.
—Je suis désolé, monsieur, murmura Odis d’une voix brisée.
L’Éminence tenta de se redresser, mais son corps était trop faible. La voix d’Odis était encore plus triste que tous les sons qu’il avait pu émettre jusqu’à présent.
—Pourquoi t’excuser, mon ami ?
—J’ai trahi votre confiance.
L’Éminence ne dit rien, lui laissant le temps de s’expliquer.
—Dans la lettre que vous m’avez dictée... j’ai ajouté l’annonce de la Marque à Eltanin. Pour forcer les rois à se réunir.
À sa grande surprise, l’Éminence se mit à rire.
—C’est pour cela que je t’ai désigné comme mon successeur, Odis. C’est une excellente initiative.
—Mais cela ne causera-t-il pas plutôt des conflits ?
—Au début, sans doute. Mais nous entamons le septième âge, celui de l’Illumination. Alors vois-tu, ils devront obligatoirement se parler. Ils n’auront pas le choix. C’est leur survie à tous qui est en jeu.
—Merci, monsieur.
—Garde tes remerciements pour toi, mon cher. Je n’ai rien fait pour les mériter. Au contraire. Je vais m’en aller en te laissant la charge de l’époque la plus tourmentée depuis le Premier Âge. Je dois avouer que j’aurais aimé voir cela, mais il en a été décidé autrement.
—Vous n’allez pas mourir, protesta Odis faiblement.
—Voilà une affirmation que mon état est ravi de te contredire. Tout le monde meurt un jour. Tout finit toujours comme ça a commencé. Je retourne simplement d’où je viens, mon ami.
Odis dut faire un effort surhumain pour ne pas pleurer.
—Que... que devons-nous faire de l’Œuf ? demanda-t-il. Le détruire ?
—Le détruire... Le détruire, balbutia l’Éminence. Nous n’en avons pas la capacité. Et même si c’était le cas, ce serait idiot de détruire une essence de notre monde.
—Mais s’ils s’en emparent...
—Ce ne sera que ce qui doit arriver. N’oublie pas : tout...
—...finira comme ça a commencé, termina Odis.
—Oui, c’est bien ça. Maintenant, va.
—Comment ça, « va » ?
—Va, répéta l’Éminence d’un ton plus dur.
Mais Odis n’eut pas le temps de bouger. La pièce devint soudain sombre. Une silhouette drapée de noir et portant un masque blanc sur le visage apparut dans l’encadrement de la porte. Sa voix était un râle de créature morte :
—Où est l’Œuf ?
Odis voulut réagir, mais son corps refusa de lui obéir. Il ne pouvait pas bouger et respirait à peine. Une douleur fulgurante explosa dans son ventre. Le sol se recouvrit du liquide chaud qui coulait hors de lui.
—Ne le tuez pas et vous l’aurez ! gémit l’Éminence.
Puis tout devint noir et Odis s’évanouit.