Chapitre 1- Sous le même toit que l’ombre
Le manoir n’était jamais vraiment calme.
Même au petit matin, quand la brume s’accrochait encore aux fenêtres et que la maison semblait endormie, Sky savait que le silence était trompeur. Ici, le calme n’était qu’une pause avant la prochaine exigence, la prochaine remarque, le prochain regard chargé de mépris.
— Tu comptes rester plantée là longtemps ?
La voix de Karine fendit l’air comme une lame.
Sky sursauta légèrement et descendit la dernière marche de l’escalier, les épaules déjà tendues.
— Le sol n’est pas fait. La vaisselle d’hier non plus. Et la lessive… inutile d’en parler.
Karine se tenait près du comptoir, parfaitement coiffée, impeccablement vêtue. Rien ne dépassait. Tout, chez elle, respirait le contrôle.
Sky hocha la tête.
— Je m’en occupe.
Pas d’excuse. Pas de protestation. Elle avait appris depuis longtemps que répondre ne faisait qu’empirer les choses.
Patrick, son père adoptif, entra à ce moment-là dans la cuisine. Son regard passa de Karine à Sky, et quelque chose se crispa dans ses traits.
— Elle a cours ce matin, dit-il doucement. Elle va être en retard.
Karine esquissa un sourire froid.
— Les études n’empêchent pas de contribuer. Si elle veut rester ici, elle fait sa part.
Sky baissa les yeux et se mit au travail. L’eau froide sur ses mains, le balai contre le sol, le poids du temps qui s’accumulait. Chaque minute qui passait la rapprochait du retard… et Karine le savait parfaitement.
Quand enfin Sky put attraper son sac et ses clés, le regard de Karine la suivit jusqu’à la porte.
— Essaie au moins d’être utile quelque part aujourd’hui.
La porte se referma derrière elle.
Dans la voiture, Sky inspira profondément. Elle se regarda dans le rétroviseur. Elle n’était pas faible. Elle survivait. Et parfois, quand elle fermait les yeux, elle sentait quelque chose en elle… une présence douce, lumineuse, prête à se lever si on la poussait trop loin.
Elle arriva à l’université en retard.
Très en retard.
Le campus bourdonnait déjà d’activité quand elle gara sa Plymouth Barracuda 1970. À peine eut-elle mis le pied à l’intérieur que Maeve l’aperçut et s’approcha d’elle, les bras croisés.
— Sky… t’es en retard, dit-elle sans reproche, mais avec inquiétude.
Sky soupira.
— Les tâches. Encore.
Maeve serra les lèvres.
— Ta belle-mère ?
Sky acquiesça.
— Toujours.
Elles se dirigèrent ensemble vers la bibliothèque. Sky tentait de se concentrer sur la voix de Maeve, sur ses notes, sur la normalité de cette scène… mais quelque chose clochait.
L’air semblait plus lourd. Plus dense.
— Tu le sens ? murmura Maeve en s’arrêtant net.
Sky fronça les sourcils.
— Sentir quoi ?
Avant que Maeve ne puisse répondre, la porte de la bibliothèque s’ouvrit lentement.
Il entra.
Azaël.
Le Ténébreux.
Il ne fit rien de particulier. Aucun geste brusque. Aucun mot. Et pourtant, la pièce entière sembla retenir son souffle. Son aura sombre happait l’espace, comme une ombre vivante. Ses yeux noirs balayèrent la salle… puis s’arrêtèrent sur Sky.
Le choc fut immédiat.
Sa lumière intérieure réagit sans qu’elle le veuille. Un frisson parcourut sa peau. Elle détourna les yeux, trop tard. Le lien s’était déjà tendu, invisible mais puissant.
Dans une rangée éloignée, deux autres présences observaient.
Silas, immobile, calme, protecteur.
Ézéchiel, le regard froid, calculateur, déjà en train de mesurer ce que Sky représentait.
Et sans le savoir, Sky venait de franchir une ligne invisible.
L’université n’était pas ce qu’elle semblait.
Et elle non plus.