Le poids du silence
Naoura
Le restaurant est saturé par le brouhaha des conversations et le cliquetis métallique des couverts.
Je soupire deux fois, l’odeur de grillade me monte au nez, je m’assois à côté de mon frère et j’attends. Après cinq minutes, je commence à stresser.
Mes doigts tambourinent nerveusement sur la nappe en papier.
— Nawfal, j’ai un truc au visage ? Il me regarde, l’air calme au milieu de l’agitation.
— Non.
— Et mon voile, il est bien attaché ? Je touche nerveusement le tissu soyeux de mon hijab.
— Mais je stresse de ouf ! Ça fait déjà cinq minutes !
— Tu es tellement pressée de le voir, alors que quand il sera là, tu n’oseras même pas lui parler, tellement tu es timide.
— J’ai trop peur de parler aux inconnus.
On entend un “Salam” sonore derrière nous. Mon cœur rate un battement, puis se met à cogner si fort contre mes côtes que j’ai peur qu’on l’entende.
— Excusez-moi, vous êtes les Murat ? dit une voix d’homme, profonde et calme.
Une bouffée de chaleur me monte aux joues. Je sens mes paumes devenir moites, alors je les frotte nerveusement contre le tissu de ma jupe. Mon frère, sentant ma panique, glisse sa main sur la mienne. Sa poigne est solide, ancrée, mais cela ne suffit pas à calmer le tremblement de mes doigts.
— Oui, c’est nous, répond Nawfal.
L’homme s’assoit en face de nous. Un parfum léger de bois de santal et de pluie s’installe à notre table, remplaçant l’odeur de friture du restaurant. Je n’ose pas lever les yeux ; je fixe la petite rayure sur le vernis de la table en bois comme si ma vie en dépendait.
— Désolé du retard, je ne trouvais pas de place pour me garer, explique-t-il. Sa voix a un accent léger, chantant, qui me fait frissonner malgré moi.
— C’est pas grave, lui répond mon frère.
— Je m’appelle Saiful Rajah, j’ai 32 ans.
— Moi, c’est Nawfal, 30 ans, et elle, c’est ma petite sœur Naoura, 27 ans.
Un silence s’étire, lourd et épais comme du velours. Le brouhaha du restaurant le cliquetis des fourchettes, les rires au loin semble s’être évaporé. Il n’y a plus que ce silence. Nawfal presse mamain pour m’encourager, mais je reste figée, le regard rivé au sol.
— Il y a un problème ? demande Saiful.
— Non, répond mon frère, un peu gêné.
— J’ai l’impression de mettre votre sœur mal à l’aise. Je pense que j’aurais dû annuler depuis le début.
Le pincement de Nawfal sur ma main est plus sec cette fois. C’est le signal : je dois relever la tête. Je prends une grande inspiration, sentant l’air frais entrer dans mes poumons, et je relève lentement le visage.
Nos regards se croisent une fraction de seconde. Il a des yeux couleur noisette, chauds et intenses, qui semblent lire en moi comme dans un livre ouvert. Aussitôt, par pudeur, il baisse les yeux vers la table, respectant mon trouble.
— Vous faites quoi dans la vie et vous venez d’où ? demande mon frère.
— Je viens de Malaisie, je suis militaire mais là je suis en congé pour l’instant. Et toi ?
— Elle…
— C’est à elle que j’ai demandé.
Le son ferme de sa voix me fait sursauter. Je regarde mon frère, il évite mon regard.
— Vous n’êtes pas muette ? me demande-t-il. Je dirige mon regard vers lui, son regard est toujours baissé par pudeur.
— J’habite à Londres même et je suis traductrice.
— Vous faites quoi exactement en tant que traductrice, et quelles langues ?
— Je traduis des sous-titres de télé-réalité et des produits étrangers en anglais, français, espagnol, arabe, et allemand. Je suis de Londres, je suis née ici.
— Vous faites quoi quand vous ne travaillez pas ?
— J’essaie d’améliorer mon italien. Et vous ?
— Quand je ne travaille pas, c’est que je suis en congé, je pars en voyage.
— Vous n’avez jamais de pose ? demande mon frère.
— Le week-end. J’ai une question, sans être discret : pourquoi avez-vous accepté ce rendez-vous alors que vous n’êtes pas à l’aise ?
Je le regarde.
— C’est une casanière, elle sort jamais, répond Nawfal. Notre mère a commencé à paniquer parce que sa meilleure amie de 25 ans s’est mariée, et elle, à 27 ans, est toujours célibataire.
Il fallait vraiment qu’il raconte toute ma vie !
— Ah, je comprends. Vous n’êtes pas habituée à parler avec des inconnus, c’est pour ça que c’est ton frère qui parle à ta place. Mais si à chaque rendez-vous c’est comme ça, l’homme va penser que tu ne t’intéresses pas à lui et il va partir.
— C’est ce que vous allez faire ? Je le dis en relevant la tête pour le regarder. Le bruit des voitures dehors semble s’effacer. Il me regarde, puis baisse les yeux.
— Non, je ne vais pas fuir. Je vais essayer. Après, on verra si on est faits pour être ensemble ou pas. Seul Dieu sait.
On échange nos contacts. Mes doigts tremblent sur l’écran lisse de son téléphone.
Le serveur s’approche, rompant enfin le silence avec le parfum alléchant des plats chauds. Mon frère commande pour nous, puis Saiful fait de même. Lorsqu’on nous sert, la table est rapidement envahie par l’odeur réconfortante des pommes de terre frites et du sel.
Je meurs de faim, mais la gorge nouée par le stress, chaque bouchée me semble difficile à avaler. Pourtant, par réflexe de survie face à mon anxiété, je me mets à manger. Rapidement.
— À ce que je vois, vous mangez beaucoup.
Sa voix me fige, une frite à mi-chemin de la bouche. Je baisse les yeux sur mon assiette : elle est effectivement bien remplie. Je jette un coup d’œil furtif aux leurs ; ils ont pris exactement la même chose, mais chez moi, cela semble soudain... excessif. La honte me brûle la poitrine, une chaleur rouge qui me monte jusqu’aux oreilles sous mon voile.
— Ça vous pose un problème ? demandé-je d’une voix un peu trop aiguë.
— Non, répond-il avec un calme olympien. La majorité des femmes qui mangent beaucoup ne savent pas cuisiner.
Un silence de mort s’installe à notre table, seulement brisé par l’éclat de rire soudain de mon frère. Le son du rire de Nawfal me fait l’effet d’une gifle. Je reste pétrifiée, les doigts serrés sur ma fourchette. L’humiliation est telle que le goût des frites me paraît soudain fade, comme de la cendre.
D’un geste sec, je repousse mon assiette. Le bruit du métal contre la table résonne plus fort que prévu. Je dépose ma fourchette, range mon téléphone, bois de l’eau et me lève, prête à fuir.
— Assieds-toi, me dit-il simplement.
Je ne bouge pas, mais Nawfal me force à me rasseoir.
— Je sais cuisiner, moi, reprend Saiful d’un ton neutre. Si ça marche entre nous, je laisserai ma carte à la maison. Quand je serai au travail, tu commanderas, et quand je serai là, je ferai moi-même la cuisine.
Malgré la honte qui me colle à la peau, il ramène doucement l’assiette vers moi. Le geste est lent, délibéré. Il me tend la fourchette. Nos doigts ne se touchent pas, mais je sens la chaleur de sa main à quelques centimètres de la mienne.
— Mange, Naoura. Ne te prive pas pour une remarque.
A la fin quand je sort dehors, le vent frais de Londres me fouette le visage. Saiful m’a suivie près de la voiture.
— Je suis désolé si je t’ai mise mal à l’aise.
— Ce n’est pas de ta faute, c’est moi et mes crises.
La portière claque. Je m’engouffre dans la voiture, le souffle court. Je pose mon front contre la vitre fraîche, tentant de calmer les battements erratiques de mon cœur. À travers le verre, je vois Nawfal échanger quelques derniers mots avec lui, puis il monte à son tour. L’odeur de l’habitacle, un mélange de cuir et du désodorisant à la vanille de mon frère, m’étouffe un peu.
— Nawfal, c’est fichu, je vais finir ma vie célibataire, je lâche dans un souffle.
— Arrête de dire ça ! Il a dit qu’il ne va pas fuir.
Le trajet me paraît durer une éternité. Dès que nous arrivons, je file directement dans ma chambre. C’est mon refuge. L’odeur familière de ma bougie à la fleur d’oranger m’accueille, mais même cela ne suffit pas à m’apaiser. Je me laisse tomber sur mon lit, les yeux fixés sur le plafond blanc.
On frappe à la porte.
— Entrez.
C’est Laila. Elle apporte avec elle une énergie légère qui contraste avec mon humeur sombre. Elle vient s’asseoir à côté de moi et m’entoure de ses bras. Son pull en laine est doux contre ma joue.
— Alors, c’était comment ?
— Horrible. J’ai fait une crise d’angoisse. C’est foutu, Laila. Je suis sûre qu’il va nous bloquer.
— Calme-toi, Nana. Dis-moi, il est comment ?
— Malaisien, 32 ans, militaire... Il repart dans deux mois.
Je lui raconte l’histoire des frites, la honte qui m’a submergée, et sa proposition étrange sur la cuisine. Laila éclate d’un petit rire complice.
— Je trouve ça mignon ! C’est pas comme ton frère qui est radin. Il ne me donne jamais sa carte, lui.
Soudain, la porte s’ouvre à la volée. C’est ma mère. Elle dégage cette odeur de lessive fraîche et de cuisine qui la suit partout. Ses yeux brillent d’une excitation que je ne partage pas du tout.
— Ma fille ! Alors, ce Saiful ? Tu sais que c’est le fils d’une amie ? Je l’avais vu il y a trois ans, je pensais qu’il se marierait avec sa cousine, mais le destin en a décidé autrement. C’est peut-être toi, son Mektoub.
— On devrait l’inviter demain pour le Miʿrāj ! lance Laila avec un sourire malicieux.
Le stress me reprend aussitôt. Je sens mes mains recommencer à trembler.
— C’est une mauvaise idée, je ne serai pas à l’aise ! Et mon avis dans tout ça ?
Ma mère se lève déjà, ignorant mes protestations avec ce geste de la main qui veut tout dire.
— On s’en fiche de ton avis, je vais l’appeler.
Elle quitte la pièce, me laissant seule avec Laila et mon anxiété qui grimpe en flèche. Demain. Il vient demain. L’idée même de recroiser ses yeux noisette me donne le vertige.