Réalité
C’est dans une cité tel un petit village où petit et grand se connaissaient, riche et autonome, entourée par une sublime prairie comme il n’y en a pas deux dans le monde, avec des mines riches, et la pêche et l’élevage qui remplissaient les ventres de tout le monde que je suis né.
J’étais un enfant gâté d’un père qui était assez riche, une mère que j’aimais beaucoup même si beaucoup de personnes à Stageira la traitent d’orgueilleuse, et qu’elle ne méritait pas un homme aimant et un fils aussi noble. Mais selon elle, toute personne qui faisait des commérages à son égard était tout simplement jalouse et envieuse de ce que la Moire Lachésis avait décidé pour elle.
Moi de mon côté, j’étais extrêmement jeune, je n’ai témoigné que trois hivers et six ou huit lunes tout au plus, et pourtant je me souviens de ce qui se disait, je le comprenais, je l’analysais mais je ne pouvais point y répondre concrètement. Souvent, les vieux sages du village venaient compter sur mon berceau l’histoire de la fondation de notre ville, et que cette année sera sa centième moisson, toujours dans la prospérité la plus totale grâce à Zeus, Apollon et un tas d’autres noms.
Du moins, je pouvais déduire que ce sage était un savant qui en connaissait beaucoup sur la vie, car mon père lui demandait conseil. D’ailleurs, d’après ses dires, il lui donnait souvent des esclaves pour aider à la construction de quelques statues ainsi que des Statères, qui étaient des pièces d’argent massif frappées par une roue, un sanglier ou un lion. De ce que disait ma mère, l’argent venait des mines situées à la montagne de la Chalcidique.
Les saisons passent et mon corps se développe. Maintenant que j’ai dix printemps, depuis mes huit printemps je percevais une certaine inquiétude sur le visage de mon père, le vieux sage et beaucoup d’adultes. Ma mère pas trop, même si la majorité d’entre eux portaient un masque de gloire en ma présence. Mais je ne suis point naïf, je me souviens d’eux, de leur caractère... un à un depuis ma naissance, et aucun n’avait cette aire de panique et de stress continu.
Il y avait un homme dont j’ignorais le nom qui, d’après ce que l’on raconte, peut couper un arbre avec un seul coup de hache, il peut briser la roche avec une seule descente de pioche, qu’il pouvait seul et désarmé mettre à genoux une cité. Le vieux sage déclare qu’il a été gracié par Hermès en personne le rendant aussi fort que cent Amazone.
De mon côté, adulte jeune ou vieux, qu’il soit inquiet m’est égal. C’est certainement la mort d’un grand ami ou au pire un champ qui a brûlé, mais la grandeur de Stageira ne sera point affectée. Je me baladais dans les ruelles de la ville, tout le monde était mon ami. J’avais l’occasion de goûter toute sorte de culture, les olives bien qu’amères, leur goût était addictif et puissant. Nos poissons étaient sans égal, surtout quand Zôilos les grillait. Et l’instant que je préférais était sans aucun doute le moment de la baignade dans la belle rivière.
J’ai beau avoir de belles relations avec les habitants, constamment surveillé, et tout le monde assurant ma sécurité, les esclaves me donnent une impression de haine. Et à chaque fois qu’un adulte remarque l’un d’eux me dévisager, il se faisait battre peu importe le propriétaire de celui-ci, et dès que ce dernier était là, il continuait à le punir. Quelques jeunes filles me jalousaient. J’ai déjà entendu l’un des hommes dire que sa fille tentait continuellement de quitter le “Gynécée”. Ce mot m’est inconnu mais de ce que j’ai su comprendre, il n’y a pas véritablement de règle imposable pour les femmes, comme il est le cas des esclaves, mais plutôt une certaine liberté qui dépend des ménages.
C’était l’une de ces journées des plus banales, alors que j’avais enfin mes dix étés. Après quelques heures passées aux côtés de mon précepteur, et au vu de la chaleur, mon père m’autorisa à partir me baigner. Quelques hommes m’accompagnaient, comme à mon habitude. Cependant, cette fois-ci, ils étaient lourdement armés et plus nombreux ; plusieurs d’entre eux, de manière inédite, descendirent même à l’eau avec moi.
Je m’amusais comme un fou quand, tout à coup, des hommes approchèrent. Toute mon escorte se leva et dégaina. En parallèle, d’autres hommes accouraient depuis le cœur de la cité avec des montures, me criant de quitter l’eau et de les rejoindre pour retourner au village. Les visages qui m’entouraient devenaient pâles : même les esclaves à la peau noire paraissaient bruns, et ceux d’entre eux qui étaient blancs ressemblaient à des morts. Comment était-il possible que notre fière Stageira pâlisse devant une poignée d’hommes ?
Ces derniers s’arrêtèrent au village. Je n’entendis point le début de la conversation, car j’étais trop loin. Cependant, plus je m’approchais des hommes les plus influents du village, plus la voix du messager s’éclaircit. Il disait clairement : — Soumettez-vous, et vous serez épargnés. Vous n’êtes pas la priorité du maître Xerxès et du corps principal de l’armée. Fournissez-lui des vivres et de quoi dessécher le gosier, et ce ne sera qu’une simple visite de courtoisie !
Suite à ces termes, je m’attendais à ce que les hommes sur place dégainent et coupent la tête de cet impudent. Pourtant, ils se sont soumis. Ils ont baissé la tête, et l’ont même invité à entrer au cœur de Stageira !
Quelques jours après cette terrible humiliation ; qui me valut d’ailleurs un confinement total sous bonne garde je me rendis compte que notre grand combattant légendaire gracié par Hermès n’était qu’une fable du vieux pour calmer les enfants qui y croyaient naïvement, y compris moi. Mais eux n’ont pas assisté à l’apogée du déclin, ceux qui ont bafoué la fierté de notre grande cité.
Des hommes par milliers arrivaient. Ils broyaient tout sur leur chemin, détruisant des chais, coupant des arbres, tuant les quelques animaux qui attaquaient face à de tels dégâts. Quelques adultes jugeaient le « Médisme » comme une honte, d’autres comme l’unique solution. L’unique solution de quoi ? De l’humiliation et de la honte totale ? Être des traîtres soumis aux Perses ?
Mais il ne me fallut pas longtemps pour comprendre la raison de cette soumission et de l’inquiétude des adultes. Je vis au loin des milliers d’hommes approcher sur un terrain terraformé pour assurer le passage de leurs chariots, de leurs cavaliers et de toute l’armée. Mon père s’avança vers cet homme, accompagné du vieux sage et de plusieurs autres de haut rang y compris ceux qui déclaraient que seuls les dieux méritaient qu’on s’agenouille devant eux. Ils se sont prosternés, pliés en deux. En d’autres termes : ils se sont laissé marcher dessus.
Durant les quelques jours où les Perses furent là, bien qu’ils n’aient rien fait de contraire à leurs engagements, ils violèrent quelques filles qu’ils emportèrent sans que personne ne puisse s’interposer. Ils récupérèrent des esclaves et vidèrent quasiment tous nos stocks, alors que les saisons froides approchaient. Quelques soldats voulurent résister et les affronter, même en infériorité numérique, mais notre propre cité, nos propres hommes, durent les éliminer. C’était nous qui assurions la sécurité de notre envahisseur contre les nôtres.
L’honneur de Stageira n’a de valeur que le nom.
L’armée a rejoint le sud pour continuer ses envahissements, quelques hommes sont restés sur nos terres, l’armée de Xerxès est partie, mais la honte et l’humiliation ne l’ont pas accompagnée, des hommes par dizaines se rendaient visite, soit pour souhaiter les condoléances de leurs enfants morts, ou emportés, ainsi que d’autres qui ont perdu beaucoup de richesses et esclaves à cause de la barbarie perse. D’un autre côté d’autres adultes pensent que la soumission au Perse, fait de notre cité un membre de la grande troupe de Xerxès, et donc nous rend puissants ! mais au prix de quoi ? d’une terrible trahison ? on se retrouve tel ces concubines qui se tournent au plus offrant.
Quelques lunes plus tard, l’armée perse était de retour, après avoir subi des défaites majeures celles de Salamine en mer, puis au niveau terrestre Platées. J’ignore pourquoi, mais les voir en piteux état me fit ressentir une certaine satisfaction, cependant, nos hommes fiers d’il y a quelques mois se rendirent compte qu’ils s’étaient joints au perdant ! au faible !
D’une glorieuse armée, il ne reste que des êtres malades et blessés d’autres aux portes de la mort. L’armée qui a soumis Stageira, vient de s’incliner en guerre ! et nous hommes honteux de notre cité, nous les aidons encore, pour tenir nos engagements, et car on a toujours peur de l’affrontement, on était un ours qui a craint un chien enragé, mais même quand il est malade et calmé, on n’ose pas se prononcer.
Comme on aurait pu s’y attendre à ma douzième moisson, Stageira se retourne contre les Perses dans le cadre de la Ligue de Délos, qui est purement le symbole du retour à l’origine, des Grecs faibles et humiliés qui s’allient, et aident de leurs biens Athènes pour être protégés contre les Perses.
Moi qui jadis, profitais librement des biens des terres dont j’étais fier, me retrouve à avoir du mal à calmer ma faim, tous ceux qui se pensaient riches, se retrouvent à payer de lourds tributs pour soutenir Athènes dans son armement.
La courtisane vient de changer de client ! sans honte ni peine.




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