Chapitre 1
On dit que les fleurs du printemps sont les plus précieuses. Moi, je suis née en hiver.
Dans la résidence des Qin, l’air du matin est toujours frais, porteur d’une rosée glaciale, et chargé de parfums de pin et de bois humide. Le silence n’est jamais complet : les domestiques se hâtent dans les couloirs de pierre, les portes coulissantes grincent, les oiseaux chantent timidement entre les branches des pruniers. Les pas résonnent, rapides, importants. Mais ces pas ne sont jamais pour moi.
Je suis Qin Ruyin, la troisième fille du ministre Qin. Née d’une concubine morte sans nom, élevée dans un coin oublié de la résidence principale. Une ombre dans une maison pleine de lumière. Une erreur de naissance.
J’habite un petit pavillon au nord-est de la propriété, derrière le jardin de bambous. Il y fait sombre l’hiver, étouffant l’été. Seule une servante y loge avec moi : Xiaodie, une fille maigre au regard vif, plus espiègle que prudente.
-Mademoiselle ! Si la gouvernante vous trouve ici à traîner, elle va encore dire que vous volez son riz !
Je souris faiblement en serrant contre moi le panier de linge propre.
-On dit ça tous les jours, Xiaodie. Et je suis toujours là.
-Justement ! siffle-t-elle en me poussant du coude. C’est que les jours où vous serez beaucoup plus qu’une servante ne viendront jamais si vous continuez à balayer les feuilles sans bruit.
Je ne réponds pas. Que pourrais-je dire ? Qu’un jour, le regard de mon père se posera enfin sur moi ? Que mes sœurs cesseront de me traiter comme une chose ? Je suis née de la mauvaise mère. Et dans ce monde, cela suffit à vous effacer. Au détour d’un corridor, un claquement sec me fige. Une voix aigrie nous happe comme un crochet.
-Qin Ruyin ! Tu n’as pas encore lavé les marches du pavillon d’étude ?!
La gouvernante Lin approche d’un pas sec, son visage tendu comme un tambour. Elle m’inspecte de la tête aux pieds, comme si elle espérait trouver une excuse pour me gifler.
-Pardonnez-moi, gouvernante Lin. Je m’y rends.
Elle renifle avec mépris.
-Ne me parle pas sur ce ton. Tu as toujours cet air suffisant. Comme si tu valais mieux que les autres. Tu n’es qu’un accident.
Ses mots glissent dans mes oreilles comme des aiguilles. Xiaodie serre les poings, mais ne dit rien.
-Je vais nettoyer les marches, dis-je simplement.
-Fais vite. Et qu’elles brillent. Les invités arrivent demain pour la démonstration musicale. Ce n’est pas toi qu’on regardera, mais au moins que ton ombre ne salisse pas les dalles.
Elle tourne les talons. Je me penche, sans attendre, et commence à frotter les marches en silence. L’eau est froide. Mes doigts engourdis. Le pavillon est grand, les marches sont longues. Le vent me mord les joues. Quand je lève la tête, je vois au loin mes demi-sœurs s’entraîner à la cithare, à la poésie, à l’art de la révérence. L’une rit, l’autre déclame. Moi, je frotte la pierre.
Plus tard, seule dans le jardin arrière, je m’accorde une pause. Xiaodie m’a apporté une boule de riz aux haricots rouges, tiède, que je partage avec elle sous les branches d’un prunier presque nu.
-Vous devriez chanter, me souffle-t-elle. Vous avez une voix douce et triste à la fois.
Je souris sans la regarder. Puis je ferme les yeux. Et je chante. C’est une chanson ancienne. Un air oublié que ma mère me chantait quand j’étais toute petite. Ma voix est faible au début, puis elle s’élève doucement, portée par le vent entre les bambous. Personne ne m’écoute. Et pourtant, je chante. Car c’est justement dans ces moments d’oubli que l’âme respire.
Le reste de la journée s’écoule lentement, comme un voile qui s’étire. Après le petit-déjeuner, je retourne à mes tâches, mais mes pensées sont ailleurs. Xiaodie ne cesse de me lancer des regards complices, comme si elle voulait me dire quelque chose, mais elle retient ses mots.
Le soleil darde ses rayons à travers les vitres des fenêtres, dessinant des formes dorées sur le parquet. Je balaie, je nettoie, j’écoute les rires et les conversations joyeuses qui montent des pièces voisines où mes demi-sœurs répètent leurs prestations pour le grand soir.
-Ruyin, range donc ces balais et va plutôt nettoyer le salon d’honneur !
La voix aiguë de ma demie-soeur, Qin Yuelan me coupe dans mes pensées.
-Oui, madame.
Je m’exécute sans un mot.
Les servantes s’activent, les parfums de jasmin et de lotus envahissent les couloirs. Les meubles sont polies, les lampions suspendus, les tapis déroulés avec soin. La demeure s’apprête à recevoir la haute société de Chang’an. Des ministres, des généraux, des lettrés, des nobles sont attendus. Et, selon ce que j’entends au détour d’un couloir, un membre de la famille impériale pourrait même s’y inviter.
Le soir tombe sur Chang’an, et la résidence Qin s’illumine de mille feux. Le banquet bat son plein dans la grande salle, richement décorée, où les convives rient, discutent, boivent du thé et dégustent des plats raffinés.
Mais moi, je ne suis pas là.
-Ruyin, reste ici. Tu n’as pas ta place parmi eux.
Ma belle-mère, la première épouse de mon père, me lance un regard glacial avant de s’éloigner vers le salon.
-Mais... je peux au moins écouter ? demandai-je timidement.
Elle ricane, méprisante.
-Écoute derrière la porte, si tu veux. Mais surtout, ne fais pas honte à la maison.
Je m’éloigne donc, me réfugiant derrière une fenêtre. La grande salle de la résidence Qin est baignée d’une lumière dorée, chaude et vibrante. Des lanternes en soie rouge ornent chaque pilier, des guirlandes de fleurs embaument l’air, et un orchestre de musiciens discrets emplit l’espace d’une mélodie légère. Le banquet bat son plein. Les invités s’échangent des paroles mesurées, des sourires feints, des regards de curiosité. Au centre, mon père, le ministre Qin, discute avec des lettrés et des généraux. Mes demi-sœurs brillent sous les lampions, fières de leur rôle, vêtues de soies raffinées et parées de bijoux scintillants.
Xiaodie, fidèle, s’assied près de moi, les yeux brillants d’une lueur d’indignation.
-Ils ne savent pas ce qu’ils perdent, mademoiselle.
Mais l’arrivée d’une personnalité importante fait soudain taire la pièce.
Fin du Chapitre !!