Chapter 1
Les tambours résonnaient, lourds et puissants, brisant le silence pesant de la nuit qui enveloppait la commune de Baradères d'un charme mystique. Chaque battement vibrait dans l'air, se mêlant à l'odeur âcre du clairin et de la fumée, réveillant les ombres tapies dans l'obscurité.
Sous la lueur vacillante des torches, un groupe d'individus se tenait là, immobile et silencieux. Des chefs d'assemblée, drapés dans leurs tenues traditionnelles, faisaient face aux hommes politiques en costumes trois pièces impeccables. Oligarques et élites haïtiennes se tenaient aux côtés de diplomates aux visages impassibles, tous figés dans l'attente. L'atmosphère était lourde, presque irréelle, comme si le temps lui-même retenait son souffle.
Autour d'eux, des danseurs vêtus de longues robes blanches ou d'étoffes rouges se livraient à des danses ancestrales. Leurs visages, recouverts de poudre blanche, leur donnaient une aura occulte sous la lumière tremblotante des torches.
Au centre du cercle, un houngan s'avança. Sa posture imposante inondait la salle. Il balaya l'assemblée du regard, scrutant chaque visage avec sérieux.
Il s'arrêta devant un vaste vêvê tracé au sol et leva lentement les mains vers le ciel. Un silence assourdissant tomba sur la foule. Seuls les tambours continuaient leur mélopée envoûtante.
D'une voix rauque, presque caverneuse, il entonna les premiers chants incantatoires :
— Papa Legba, met chimen pitit ou yo. Vinn mande w pasaj pou renouvle pacte la.
Les danseurs s'agitaient comme possédés, leurs mouvements devenaient de plus en plus frénétiques. Leurs corps se mouvaient avec une aisance folle, transcendés par les Guédés.
Puis, un souffle étrange traversa l'assemblée, suivi d'un vent glacial renforçant la tension suffocante de la nuit.
Le passage venait d'être ouvert.
L'houngan poursuivit, sa voix s'élevant avec puissance :
— Baron ! Baron ! Baron ! Mèt lanmò, tande apèl nou an !
Un rugissement dévastateur retentit, accompagné d'un rire mêlant pitié et moquerie. Il semblait venir de partout et de nulle part à la fois. L'odeur du tabac et du rhum, apportés en offrande au Baron, devint plus pesante, enveloppant les esprits et les âmes.
Alors, dans un spasme brutal, une jeune fille s'effondra au sol. Son corps tressaillait sous une force inconnue, enveloppé d'une aura sombre et ancienne. Ses yeux virèrent au blanc, tandis que sur ses lèvres se dessinait un sourire tordu faisant frissonner l'assemblée.
L'houngan, surpris car la manifestation de cet esprit était différente de celle du Barons Samedi s'avança et interpella l'esprit d'une voix ferme :
— Kiyès ou ye ?
Aucune réponse. Juste un rire. Un rire glaçant, venu de nulle part.
L'houngan raffermit sa prise sur son bâton et gronda :
— Sa w vin fè la ?
Cette fois, l'esprit parla. Mais il ne fit que répéter, encore et encore, dans une boucle macabre :
— Sang gen pou koule... Sang gen pou koupe... Sang gen pou koule...
Une onde saisissante parcourut l'assemblée. Certains firent un pas en arrière ; d'autres portèrent discrètement la main à leur chapelet. D'autres se mirent à réciter des prières.
L'houngan inspira profondément et s'écria, sa voix tranchante comme une lame :
— Ki sang ?
Un silence pesant prit place. Puis, dans une voix distordue, l'esprit répondit :
— Depi plizyè lane nap siyen yon pacte ak Ginen yo, nou fèmen je nou pou toufe ti pèp sa...
— Eben fwa sa, san pral koule.
Les flammes des torches vacillaient, comme prises dans un souffle invisible.
— Nan kèk ane ankò, gen yon timoun ki gen pou fèt...
Sa voix s'amplifia en un son tonitruant.
— Lap yon mouton ak dan yon sepan. Lap yon sepan ak po mouton. Li gen pou kraze sistèm nan pou kreye pal.
Un murmure de frayeur parcourut l'assemblée.
— Lè sa a...
L'esprit éclata de rire, un rire empli de pitié.
— Sang gen pou koule.
— Sang fanmi.
— Sang chèf.
Un dernier spasme secoua la jeune fille. Puis, d'un coup sec, son corps retomba sans vie sur la terre battue.
Les tambours s'étaient tus.
L'assemblée, figée, retenait son souffle.
Pour la première fois en deux siècles, le pacte ne fut pas renouvelé.
En ce 8 octobre 2006 une page de l'histoire d'Haiti fut définitivement tourné
