La Fuite
Il ne lui fallut pas plus d’une seconde pour qu’il dégaine sa lame et la plaque sur son cou.
— Je savais bien que je ne pouvais pas te faire confiance.
Elle lut dans ses yeux la douleur. Si seulement, elle pouvait lui dire pourquoi elle avait ainsi agi. Les mots restaient coincés dans sa gorge scellée.
Le jeune homme s’était toujours montré implacable, voire cruel, et pourtant. Il avait beau s’être toujours débarrassé des traîtres et des espions sans un second regard pour son maître. Il semblait incapable de lui faire du mal.
Face à lui, elle se retrouvait totalement désarmée. Son regard le provoquant presque. Dans ses iris dansait une lueur dangereuse que ni l’un ni l’autre ne pouvait risquer d’embrasser.
Elle hocha la tête de manière résolue. Quelque chose de déterminé.
— Fais-le. Elle prononça sans qu’aucun son ne s’échappe véritablement de ses lèvres entrouvertes.
Quand il se contenta de reculer, la surprise de la jeune femme fut évidente, mais il ne pouvait agir ainsi.
Ce n’était pas juste.
— Je ne peux pas. Articula-t-il finalement.
Elle avança vers lui, prenant son poignet pour guider le plat de la lame sur sa propre gorge.
— Tu le dois, ou nous serons tous les deux condamnés.Après tous les sacrifices qu’il avait faits, il était hors de question qu’elle le laisse tout abandonner ainsi. Il se défit de sa poigne, lâchant l’arme qui se ficha dans le sol.
Il était impossible, rustre et têtu. Elle se détestait encore plus de trouver cette ténacité si attirante dans ce moment crucial.
— Ainsi soit-il.
Un râle de frustration échappa à la jeune femme. Elle s’éloigna pour monter sur le rebord en pierre de la fenêtre. La lumière cendrée de la lune l’entourant, projetant son ombre sur les murs à l’intérieur du château.
— Viens. Elle déclara face à son air buté, lui offrant sa main. Avec une hésitation qui ne dura pas plus d’une seconde, il s’en empara, et les deux sautèrent.
— Tu ne peux pas finir ton histoire comme ça.
La phrase résonna dans la petite pièce vitrée me forçant à la réalité alors que Claire refermait l’ordinateur presque brutalement tandis que je finissais de lui lire ce que j’avais écris.
— Pourquoi pas ?
Je fronçais des sourcils alors que la femme se relevait, glissant son ordinateur portable sous son bras avant de sortir d’un pas pressé. Je rattrapais maladroitement la tasse qu’elle avait bousculée en faisant le tour de son bureau avant de la suivre dehors.
— Ça laisse place à l’imagination. Est-ce qu’ils sont vivants ? Ou morts ?
— C’est insatisfaisant. Personne ne voudra lire une fin si amère. Elle asséna en passant à côté de Charlotte qui me regarda inquiète.
Je lui souris pour faire semblant que tout allait bien tout en suivant ma supérieure comme une sangsue déterminée.
— C’est le but. Ça laisse la place pour un tome deux potentiel.
Nous arrivions au abord de la salle de réunion et je manquais de me prendre la femme de pleine face puisqu’elle s’arrêta brutalement.
— Ton rêve est très beau. Malheureusement, pour convaincre quelqu’un de te publier, il te faudra faire mieux que ça.
Je sentis ses mots me décomposer petit à petit. Triturant mes mains je repensais aux nuits vides de sommeil, les pauses zappées pour griffonner des idées de scènes ou des noms de personnages, les sorties manquées pour faire cohabiter ma passion et ce travail alimentaire.
J’avais beau tout donné, c’était comme si personne d’autre que moi n’y croyait. Qu’est-ce qui me manquait réellement ?
— Je peux toujours réécrire.
— Très bien mais alors il te faudra trouver quelqu’un d’autre pour lire et corriger. Moi je n’ai plus du tout le temps avec les nouvelles responsabilités.
Mes épaules s’affaissèrent d’avantages mais je ne laissais pas mon sourire s’écrouler.
— Pas de soucis. Tu en as déjà fait beaucoup. Je comprends… Je hochais la tête et elle ferma la porte. Le bruit du loquet se faisant aussitôt entendre de l’autre côté du battant.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Questionna Charlotte en arrivant dans mon dos.
Je secouais la tête, essayant de ravaler ma déception.
— Elle n’a pas aimé la fin.
— J’ai trouvé ça super. Elle répondit du tac au tac.
Je lui souris, pleine de gratitude.
— Tout ce que je fais, tu trouves ça super. Je la taquinais et ma collègue et amie prit un faux air offusqué.
—- Est-ce que tu essaies de dire que je ne suis pas objective ? Lire c’est mon métier je te signale. Alors, gaffe aux conséquences.
La fausse menace causa tout de même pour effet de me vriller la poitrine. L’idée de perdre ma seule lectrice engagée était assez douloureuse.
— Merci pour le soutien. J’apprécie vraiment. Je soupirais finalement et elle passa un bras autour de mes épaules.
— Baisses pas les bras comme ça. Tu es jeune, t’auras plein d’autres occasions de te faire remarquer. En plus, Claire c’est une pouffe qui porte bien son prénom.
Elle prononça la suite à voix basse.
— C’est comme avec les rapports, si c’est pas net, clair et évident elle n’aimera pas.
Loin de moi l’idée d’être ingrate car la cadre avait pris le temps de lire ce que j’écrivais mais je me devais d’avouer qu’elle n’en avait jamais tiré un seul compliment. Juste des points à améliorer.
— Elle a peut-être raison finalement. C’est elle la professionnelle après tout.
Je me mordis la lèvre mais confessais tout de même :
— Je devrais peut-être me contenter d’une présence en ligne et pas tenter de devenir la prochaine star de la fantaisie.
— Oh oui, repose toi sur ta foule de fans anonymes. Combien d’abonnés tu as déjà ? Elle me taquina et je la repoussai.
— Treize et c’est un très bon début je te ferais dire.
Enfin, même si cela faisait cinq mois que je publiais des chapitres sur la plateforme de lecture et que sur le nombre il y avait ma mère, ma grand-mère, Charlotte, sa petite soeur…
— Ne te prends pas la tête pour ça. Je suis sûre que quelqu’un qui pèse dans le métier remarquera ton talent.
Je soupirais une fois de plus avant de relever le menton.
— Tu sais quoi ? T’as raison.
Je pris une profonde inspiration.
— J’écris depuis que j’ai dix ans, c’est pas maintenant que je vais me laisser démonter.
Le sourire plein de dents impeccables de la jeune femme s’élargit sur son visage, à l’image d’un croissant de lune déchirant la constellation de tâches de rousseurs qu’était sa face.
Je restais à la fixer puisque la comparaison ne semblait pas juste mais elle m’encouragea, brisant ma réflexion.
— C’est cet esprit qu’il faut garder.
Je m’apprêtais à la remercier pour son soutien une nouvelle fois mais une remarque beaucoup moins agréable résonna.
— Charlotte ! Pénélope ! Je la trouve bien longue votre pause ! Râla Samuel en ouvrant la porte de son bureau.
— Désolée ! Répondit ma collègue avant de repartir à sa place et j’en fis de même, regagnant mon espace de travail alors que l’homme restait à nous observer comme pour s’assurer que nous nous remettions bien au travail.
Ses lunettes rondes étaient perchés sur le bout de son nez. Ses verres de correction grossissant ses yeux de manière presque comique. Il ressemblait à un patron pas très aimable tout droit sorti d’une bande dessinée avec son pantalon beige et sa chemise blanche et bleue.
— Tu n’as pas du travail ? Il renchérit alors que je m’attardais sur son apparence.
Je hochais la tête, plongeant dans ma boîte mail pour répondre aux messages reçus. Cependant, je restais à fixer l’horloge bien trop souvent. Comptant les minutes avant que je ne puisse rentrer pour retourner peaufiner mon manuscrit.
Quand enfin l’heure sonna je ne traînais pas. J’attrapais mon sac à main et ma veste avant de me diriger vers la sortie. Et ce même si Samuel suivait mon départ depuis la fenêtre de son bureau. Claire m’avait fait plus d’une fois comprendre que partir pile à l’heure me donnait mauvaise réputation. Un certain manque d’engagement auprès de l’entreprise, mais les horaires, c’étaient les horaires. Je devais me sauver, pour enfin pouvoir faire ce que j’aime.
En dehors du bâtiment, j’eus enfin l’impression de pouvoir relâcher la pression. Je n’étais plus surveillée alors mon sourire figé tomba alors que je me noyais dans mes ruminations sans fin. Les mots, les phrases tournoyaient dans mon esprit, les possibilités, voltigeant avec elle. Fallait-il que je réponde à plus de questions sur les personnages ? Que je réduise l’intrigue ? Ou au contraire est-ce que celle-ci ne montrait pas assez les enjeux que couraient toujours mes protagonistes ?
Je manquais de rater le bus en gardant la tête vers le trottoir, personne d’autre ne faisant signe au chauffeur de s’arrêter. Je fis donc un geste au dernier moment et l’homme roula des yeux avant de se mettre sur le bas-côté.
Je le remerciais à voix basse, honteuse, avant de mettre ma carte à la borne avec la détestable impression d’être observé, jugé.
Ces gens devaient bien se moquer de mon erreur, mais la sensation se fit tout de même un nid au creux de mon ventre. Sans faire attention à ceux qui m’entourait, je m’engageais dans l’allée avant de trouver une place au fond, près d’une vieille femme avec un chariot de course et mis mes écouteurs pour éclipser le monde un instant. Puis, je fis ce dont je détestais être le sujet, je fis des gens sur les trottoirs par la fenêtre le centre de mon attention. Que venait faire cette famille en ciré ici ? Avait-il vu la météo venir pour être si bien préparé ? Et ce monsieur si élégamment habillé, quel genre de métier faisait-il pour être si bien apprêté ? Je restais à imaginer, la vie de ces inconnus, sans doute bien moins palpitantes que celle que je leur attribuais.
Le ciel s’assombrit et il commença à pleuvoir alors les habitants se pressaient, s’abritant sous les auvents ou rentrant dans les magasins.
Je ne pouvais m’empêcher d’être amusé par cette quête d’échapper à la météo capricieuse. La pluie redoublant d’effort pour tremper tous les passants.
— Quel temps, hein ? S’enquit ma voisine de siège alors que le bruit de l’eau qui s’écrasait sur le toit du véhicule résonnait dans tout l’habitacle. Je ne pus qu’acquiescer et la vieille dame replongea son nez dans son livre d’un air satisfait.
Au moment où nous tournions à mon repère, je jetais un coup d’œil dans le bus pour voir si quelqu’un appuyait sur le bouton d’arrêt avant de me résoudre à le faire moi-même. Je me penchais dans l’allée pour l’atteindre sans pour autant y parvenir. Je mis maladroitement un pied à terre, toujours à moitié assise pour pousser le fichu bitonio quand un jeune homme de mon âge le fit. Je lui souris gênée avant de remarquer que ma jupe était remontée, sans aucun doute accrochée par le siège. Le bus enfin arrêté pas loin de chez moi, je descendis, très embarrassée non sans croiser le regard du beau garçon qui semblait amusé.
En marchant, je maudis mon amusement de plus tôt à l’égard des passants, la pluie était glacée. Je tapais le code de l’immeuble sur le perron glissant, les doigts trempés et gelés avant de me faufiler à l’intérieur du hall.
L’intérieur émanait toujours la même odeur, un genre d’humidité si particulière. Ce qui n’était pas étonnant puisque la porte de l’entrée était ouverte et fermée de nombreuses fois par jour. Tous les résidents de l’immeuble empruntant la même entrée et sortie inlassablement. Le bâtiment était vieux mais avait quelque chose de réconfortant. J’avais mis du temps à m’y sentir chez moi mais j’avais eu un véritable coup de cœur pour l’appartement que mes parents m’avaient trouvé. Un trois pièces étroit, dont la salle de bain pouvait plutôt être considérée comme un placard mais que je trouvais bizarrement confortable. Après tout, j’étais seule, je n’avais pas besoin de plus.
Les marches jusqu’à mon étage grinçaient à chacun de mes pas, comme un écho de ceux passés avant moi tandis qu’au-dessus, l’ampoule dénudée grésillait.
L’immeuble auraient pu paraître désaffecter si l’on s’arrêtait à tout cela, mais les appartements eux étaient propres, témoins du luxe abandonné avec quelques moulures au plafond et de trop grandes fenêtres. Le propriétaire ne s’intéressait juste pas aux parties communes si ce n’était la porte qui était sécurisée. Après tout, ce n’était pas le hall et le perron qu’il louait.
J’atteignis enfin mon logement, sur la porte d’un blanc cassé, un petit quatre métallique tenait difficilement avec un clou que j’avais essayé de mieux enfoncer plusieurs fois. Malheureusement, le talon de mes bottines préférées n’était pas aussi efficace qu’un bon vieux marteau. A l’intérieur tout était silencieux si on omettait le glougloutement discret des vieux radiateurs dont il fallait que je change l’eau. Ma petite cuisine se tenait là, quelques miettes traînant toujours, discret reste d’un petit déjeuner vite englouti. Je me débarrassais de mes godasses trempées sous un radiateur avant d’allumer ma bouilloire pour me faire un thé. Un maigre réconfort contre le mauvais temps qui m’avait trempé jusqu’aux os. Je profitais du délai pour rentrer dans ma chambre, tirant le rideau fin qui couvrait la fenêtre coincé dans une petite niche. C’était ce coin si particulier qui m’avait donné l’envie de m’installer ici. Blottie dans ce petit coin, je restais souvent à observer la ville endormie lors de mes insomnies.
Bien qu’il ne soit pas tard, je mis tout de même mon pyjama. Une combinaison entière toute douce que j’enfilais comme une seconde peau. En jetant un coup d’œil en passant à côté de la vitre, je remarquais que l’appartement en face du mien était allumé. Un voisin ou une voisine que je ne connaissais pas et qui vivait si prêt et pourtant si loin de moi.
De nouveau dans la cuisine je me versais un grand thé à la grenade, ayant l’impression de me servir une grande dose de sang bien liquide. Enfin, c’est ce que j’aimais m’imaginer quand j’en buvais tout en écrivant des histoires de vampires.
Je me réfugiais ensuite au creux de ma petite alcôve vitrée, observant les cieux capricieux et les nuages agités. Je consultais mon téléphone d’une main, ma boisson chaude dans l’autre, distraite, ne parvenant pas à fixer mon attention sur quoique ce soit après avoir vérifié que personne n’avait jeté un coup d’œil à mes écrits. Quand de l’autre côté de la vitre, quelque chose attira mon attention.
Quelque chose ou plutôt quelqu’un. Le jeune homme du bus, semblait être mon voisin.