Chapitre 1 : Les monstres de papier
On dit que certains écrivains inventent des mondes pour s’y réfugier.
Moi, j’écris pour les enfermer.
Je voyage légère, malgré le poids invisible que je porte. Une besace en cuir bât contre ma hanche à chacun de mes pas, à l’intérieur, des carnets s’entrechoquent comme des os polis. Le cuir de leurs couvertures avait pris l’odeur du temps cire, poussière, pluie séchée, et cette note plus âpre, plus métallique, qui ne venait jamais de l’encre.
Certains diront que j’avais l’air d’une fille comme les autres.
C’est une habitude qu’a le monde croire qu’une silhouette fine ne peut pas contenir la mort.
Je traverse les royaumes comme on traverse les saisons. Les mêmes villages, les mêmes visages tournés vers le sol, les mêmes lanternes allumées trop tôt, les mêmes prières murmurées dans les angles des maisons. Partout, des mères qui serraient leurs enfants plus fort, des hommes qui mentent en disant qu’ils n’ont pas peur, des vieillards qui savent exactement où se trouve la forêt… et qui refusent de la regarder.
Ils viennent me chercher lorsque la rumeur ne suffit plus à couvrir les disparitions.
Ils m’appellent quand les portes sont griffées au matin, quand les bêtes du troupeau sont retrouvées ouvertes comme des livres, quand les chiens refusent de sortir, la queue basse et le regard creux.
« Il y a un monstre. »
Ils prononcent ce mot comme on jette une pierre au fond d’un puits : pour entendre l’écho et croire que quelque chose répondra.
Ils ne savaient pas que j’avais passé ma vie à écouter ce genre d’échos.
Je ne demande jamais combien il y a eu de morts. Les chiffres n’ont aucune valeur. Une mort, dix morts… c’est toujours la même chose un trou dans le monde, une absence qui se met à hurler la nuit.
Je demande seulement
— Montrez-moi où.
Alors, quelqu’un me guide jusqu’à la limite. Toujours la même scène. Les maisons derrière, serrées comme des prières. Devant, la ligne noire des arbres, épaisse, immobile. Et entre les deux, ce mince espace où l’air semble hésiter à rester humain.
Je ne tremble pas. Ce n’est pas du courage. C’est de l’habitude.
La première fois, j’avais dix-sept ans. Mes mains tremblaient tellement que j’avais taché mon carnet, et l’encre, au lieu de se répandre en fleur, s’était contractée comme un œil.
La première fois, la créature avait ri.
Elle n’avait pas de bouche humaine, pourtant je n’oublierai jamais ce rire-là. Il me suivit pendant des semaines, glissé sous ma peau comme une écharde.
Après cette nuit, j’ai compris une vérité simple le monde ne voulait pas de héros. Le monde voulait des barrières. Je suis devenue une barrière.
Au fil des années, j’ai appris à écrire des cages. Des phrases qui ne sont pas des phrases, des lignes qui ressemblent à des prières, des paragraphes qui claquent comme des serrures. Je ne décrivais pas, je commandais. Je n’invente pas, je suis celle qui les scelle dans les pages.
Les villageois, eux, ne voient que le geste une jeune femme qui trempe sa plume et referme un carnet.
Ils ne voient pas la lutte, l’arrachement, le tiraillement de l’air lorsque la chose se débat. Ils ne voient pas non plus que mes carnets… respirent parfois.
Certains soirs, quand la lune est trop ronde, je sens la besace se soulever légèrement, comme si une poitrine cherchait de l’air. J’entend un frottement infime contre le cuir, un ongle, une dent, un souffle. Et quand je pose ma paume sur la couverture, le battement cesse.
Je sais que je n’ai pas capturer des bêtes. J’ai capturé des affamés. Des damnés. Des douleurs trop longues pour rentrer dans une peau normale. Je loge leurs monstruosités dans des pages, et j’appelle ça de la victoire.
C’est plus simple ainsi. Il y eut le Sanglier Noir, dont le dos portait encore les flèches des chasseurs qu’il avait mangés.
Il y eut la Dame aux doigts de verre, qui chantait avec la voix des enfants perdus. Il y eut le Loup sans ombre, qui s’approchait des maisons quand les lampes s’éteignaient et qui ne laissait derrière lui que des lits froids.
Je les ai tous écrits. Je les ai tous scellés.
Et à chaque fois, je sens le même frisson pas celui de la peur, non… celui du contrôle. Cette sensation sèche, presque délicieuse, d’être la main qui ferme la porte au lieu d’être celle qui la subit.
Pourtant, malgré mon efficacité, un mal demeure.
Quand je retourne en ville, quand je m’assois sous la lumière trop douce d’une auberge, quand je tente par habitude, par obstination de mettre ces histoires entre les mains des autres, je me heurte au même mur.
On sourit. On plisse les yeux. On soupir.
« C’est trop sombre. »
« C’est trop violent. »
« Ce n’est pas crédible. »
Crédible.
Le mot m’a toujours fait rire intérieurement.
Les mêmes gens qui croyaient aux saints, aux miracles, aux étoiles qui exaucent les vœux… refusent d’admettre que le monde peut contenir des monstres. Ils veulent que la peur reste une fiction, parce qu’une fiction se referme en fin de chapitre.
Ils ne comprennent pas qu’il existe des histoires qui ne se referment jamais.
Une fois, un éditeur au ventre rond et aux doigts gras m’avait rendu mon manuscrit sans même le terminer.
— Votre imagination est… particulière, avait-il dit en cherchant le mot comme on cherche une excuse. Mais il faut penser au public. Les gens aiment les contes. Ils aiment… les fins douces.
Ses yeux avaient glissé sur mes pages comme sur une plaie.
— Vous pourriez écrire… une histoire d’amour, peut-être. Cela rendrait la bête plus… acceptable.
J’avais retenu ma respiration un instant. Parce que j’aurais pu le lui montrer, ce jour-là.
J’aurais pu ouvrir ma besace et le laisser entendre ce qui grattait derrière les couvertures. J’aurais pu lui offrir une preuve, une vraie, irrécusable, vivante. J’aurais pu le faire taire.
Mais je ne l’ai pas fait. Je n’étais pas venue pour convaincre. Je n’avais jamais cherché à être comprise. J’avais cherché à être utile.
Alors j’avais repris mes pages, calmement, et je lui avais souri avec cette politesse froide que je réserve aux ignorants.
— Il n’y aura pas d’amour, avais-je dit.
Le mot lui-même me semblait sale, utilisé ainsi, comme un ruban posé sur une gorge pour cacher la marque du couteau. Je m’étais levée, et j’étais partie avant qu’il ne puisse répondre.
Cette nuit-là, dans ma chambre, j’avais allumé une seule bougie. J’avais posé mes carnets sur le lit, un par un, comme on aligne des cercueils. Ma plume était restée immobile au-dessus de l’encrier.
Je les regardais. Et je sentais ce qu’ils contenaient. La rage. La faim. Le silence d’avant la morsure.
J’eus, pour la première fois depuis longtemps, une pensée que je n’avais jamais osé laisser entrer.
Et si je me trompais ? Pas sur leur existence. Sur mon geste. Je capturais. Je scellais. Je refermais. Mais je n’apprends rien. Je ne cherchais pas la cause. Je ne cherchais pas le commencement.
Je n’écrivais que la fin. Une bourrasque fit trembler la flamme de la bougie, et les couvertures de cuir frémirent doucement, comme si mes livres, eux aussi, respiraient la même question.
Je pose ma main sur le premier carnet. Le cuir était tiède. Un battement sourd répondit sous ma paume. Comme un cœur. Je murmure, presque sans voix.
— Je ne vous sauve pas.
Il y eut un frottement dans ma besace, une impatience, une présence. Je serrai les doigts, et le battement se calma.
— Je vous garde.
Puis je soufflais la bougie. Dans le noir, j’entendis le papier se tendre, quelque part, comme une peau. Et je compris alors que je n’avais pas seulement écrit des prisons. J’avais écrit des attentes. Parce que les monstres… ne dorment jamais vraiment.
Ils se contentent de patienter. Et ce soir-là, sans que je sache encore pourquoi, je sentis une certitude froide s’asseoir au fond de moi, lourde comme une prophétie
Un jour, l’un d’eux répondrait autrement. Un jour, une bête assez vieille, assez maligne, assez consciente… ne se laisserait pas enfermer.
Un jour, ma plume rencontrerait une faim plus grande qu’elle. Et ce jour-là… ce n’est pas le monstre qui serait prisonnier








