Chapter 0
Le premier souvenir que Ken gardait de Karma…
était une défaite.
Salle de classe de primaire.
Le professeur tenait une feuille en souriant.
« Premier du test… Ken. »
Applaudissements.
Ken, petit garçon silencieux aux yeux concentrés, se leva calmement. Il ne souriait pas. Il observait simplement.
Puis le professeur continua :
« Et premier en sport… Karma. »
Un garçon énergique, couvert de poussière après la récréation, leva le poing avec enthousiasme sous les cris des autres élèves.Leurs regards se croisèrent.
Pas d’hostilité.
Pas encore.Juste un défi silencieux.
Les années passèrent.
Ken dominait les examens, les concours académiques, les débats.
Karma dominait les compétitions sportives, les activités sociales, les jeux d’équipe.
Ils étaient constamment comparés.
« Vous êtes vraiment impressionnants tous les deux. »
« Vous formez un duo parfait. »
Ils répondaient toujours par un sourire poli.
Puis une fille entra dans leur vie.
Elle était spontanée, gentille et incapable de comprendre leur rivalité.
Elle les considérait comme ses deux meilleurs amis.
Avec elle…
Ils riaient ensemble.
Travaillaient ensemble.
Aidaient les autres élèves ensemble.
Elle disait souvent :
« Vous êtes inséparables. »
Ils ne répondaient jamais.
Au lycée, ils devinrent célèbres.
Ken :
Président de club
Major de promotion
Réputation irréprochable
Karma :
Capitaine sportif
Leader naturel
Idolâtré par les élèves
Ils rivalisaient dans tout.
Même dans la gentillesse.
Même dans la générosité.
Même dans les actions bénévoles.
Chaque compliment adressé à l’un devenait une blessure pour l’autre.
Chaque victoire devenait une défaite personnelle.
Pourtant…
Devant leur amie, ils jouaient toujours le rôle parfait.
Un jour, après une cérémonie scolaire où ils furent encore félicités ensemble…
Ken resta seul dans un couloir vide.
Il observa un tableau d’honneur affichant leurs deux noms côte à côte.
Il murmura :
« Pourquoi est-il toujours là… »
Au même moment, dans le gymnase vide…
Karma frappait un sac d’entraînement avec rage.
Il s’arrêta brusquement.
« Pourquoi je dois toujours courir derrière lui… »
Pour la première fois…
Ils commencèrent à imaginer un monde sans l’autre.
Les jours suivants furent étrangement calmes.
Ils restaient polis.Efficaces.Respectés.
Mais chacun préparait silencieusement sa propre solution.
Sans savoir que l’autre faisait exactement la même chose.
Le lycée baignait dans la lumière du coucher de soleil.
Les élèves rentraient chez eux.
Les clubs se terminaient.
L’atmosphère était paisible.
Ken regarda sa montre.
Puis il monta les escaliers menant au toit.
Quand il ouvrit la porte…
Karma était déjà là.
Adossé au grillage.Silence.
Le vent soufflait doucement.
Karma parla en premier.
« J’avais l’impression que tu viendrais. »
Ken s’approcha lentement.
« Je pourrais dire la même chose. »
Ils se fixèrent.Longtemps.Puis Karma soupira.
« Tu l’as fait aussi, pas vrai ? »
Ken répondit calmement :
« Oui. »
Aucune surprise.
Aucune panique.
Juste une étrange certitude partagée.Karma regarda le ciel.
« Tu sais ce qui est le pire ? »
Il serra légèrement les poings.
« Tout le monde pense qu’on est amis. »
Ken baissa légèrement les yeux.
« C’est plus simple ainsi. »
Karma ricana.
« Simple ? J’ai passé ma vie à essayer de te battre. »
Ken répondit immédiatement :
« Parce que tu refusais d’accepter que je sois meilleur. »
Karma tourna la tête brusquement.
« Tu vois ? C’est exactement ça que je déteste chez toi. »
Le vent se leva.
Ken parla plus doucement.
« Je ne sais même pas qui je serais… si tu n’avais jamais existé. »
Karma resta silencieux.
Puis il répondit :
« Moi non plus. »
Ils s’assirent tous les deux, dos au grillage.Pour la première fois depuis des années…
Ils parlaient sans jouer de rôle.
Ils avouèrent :
Leur jalousie
Leur frustration
Leur besoin constant de comparaison
Leur incapacité à se définir sans rivalité
Le soleil disparaissait lentement.
Karma murmura :
« Au moins… ça s’arrête ici. »
Ken répondit après un moment :
« Oui… »
Un silence paisible s’installa.Étrangement paisible.
Ils levèrent les yeux vers le ciel assombri.
Puis…
Le monde devint flou.
Le vent sembla disparaître.Le temps sembla ralentir.
Leurs regards se croisèrent une dernière fois.
Pas de haine.Juste une fatigue immense.Et l’obscurité les engloutit.
Silence total.
Puis…
Un bruit de papier qu’on feuillette.