L'ombre d' un Anniversaire
La villa brillait comme si rien de mauvais ne pouvait s’y produire. Des lumières dorées glissaient sur les murs immaculés, tandis que la musique se mêlait aux rires, au cliquetis des verres qui s’entrechoquaient et aux conversations légères. Tout était parfaitement orchestré. Trop parfait.
C’était sa fête d’anniversaire. Vingt-et-un ans. Un âge censé symboliser la liberté.
Chelsea portait une robe choisie pour elle, ajustée à ce qu’on attendait qu’elle soit : élégante, calme, souriante. Chaque geste était observé, chaque sourire mesuré. Elle jouait son rôle. La fille Anoar. L’héritière. Le joyau qu’on exhibe sans jamais le toucher.
Les regards glissaient sur elle comme des mains invisibles, certains admiratifs, d’autres calculateurs. Aucun ne voyait ce qu’elle cachait sous la soie et le maquillage : la fatigue, la peur, et cette tension constante qui lui broyait la poitrine. Elle souriait quand on lui parlait, elle riait quand il le fallait, elle remerciait pour les cadeaux qu’elle n’avait pas demandés. À l’intérieur, pourtant, quelque chose se fissurait.
La musique lui donnait la nausée. Les rires lui semblaient trop forts, trop faux. Chaque compliment sonnait comme une réplique apprise par cœur. Elle cherchait de l’air.
C’est alors qu’elle le trouva du regard. Lévi.
Il se tenait légèrement en retrait, un verre à la main, silhouette sombre dans son costume parfaitement taillé. Il souriait lui aussi, mais pas comme les autres. Son sourire était un masque maîtrisé, une arme de précision. Ses yeux, eux, ne lâchaient rien. Il ne fêtait pas son anniversaire : il la surveillait.
Quand son regard croisa le sien, Chelsea comprit que la soirée venait de changer de sens.
Il s’approcha sans se presser, traversant la foule comme si elle s’écartait naturellement devant lui. Lorsqu’il fut assez près, il pencha légèrement la tête vers elle, son parfum boisé chassant l’odeur entêtante des fleurs de la salle.
— Tu as assez joué ton rôle, dit-il à voix basse.
Sa voix n’était ni dure, ni douce. Juste définitive. Un frisson remonta le long de la nuque de la jeune femme.
— Suis-moi.
Ce n’était pas une invitation. Elle posa son verre sans réfléchir, ses mains tremblant à peine. Personne ne sembla remarquer leur départ. Ou peut-être que tout le monde préférait détourner les yeux.
Ils traversèrent la salle ensemble. Les rires continuaient derrière elle, comme si elle quittait une scène dont elle n’était finalement qu’une doublure. Giulia les observa, surprise.
— Déjà ? demanda-t-elle avec un sourire forcé.
Lévi répondit avant que Chelsea ne puisse ouvrir la bouche, sa main se posant dans le bas de son dos.
— Un moment entre père et fille.
Le geste paraissait tendre, mais la pression était ferme, impérieuse. Elle ne se retourna pas. La musique s’éloigna peu à peu, étouffée par le silence lourd du couloir. Lorsque les portes vitrées furent franchies, l’air nocturne lui frappa le visage, pur et glacial.
Cam les attendait déjà près de la Mercedes-Maybach S600 noire, moteur tournant. Il leva les yeux vers elle et son regard s’adoucit une fraction de seconde. Il savait. Il avait toujours su. Il ouvrit la portière arrière, et Chelsea se glissa dans l’habitacle sombre. Lévi s’installa à ses côtés.
La voiture démarra. Les lumières de Valdoren s’effacèrent derrière eux, remplacées par des routes plus étroites, plus sombres. La ville se dépouillait peu à peu de ses artifices.
— Peu de gens connaissent ce quartier, dit Lévi après un long silence. Et ceux qui le connaissent n’en parlent pas.
Noirfall. Le nom résonna en Chelsea comme une promesse qu’elle n’avait jamais demandée. La voiture s’arrêta devant un bâtiment de pierre sombre, presque banal. Une vieille enseigne grinçait doucement sous l’effet du vent : La Taverne. Rien ne laissait deviner ce qui se cachait derrière ces murs.
Pourtant, elle sut, à cet instant précis, qu’elle ne repartirait pas intacte. Lévi posa la main sur la poignée.
— Bienvenue, Chelsea.
La porte s’ouvrit. Et pour la première fois de sa vie, elle sentit que le monde qu’elle connaissait venait de se refermer derrière elle.