Chapter 1
Aujourd’hui encore, Aidan m’a exaspérée. Nous étions au lycée, à la cantine, quand, devant tout le monde, il a délibérément renversé son verre d’eau sur mes cheveux — moi qui avais passé tant de temps à les lisser. L’humiliation était totale.
Dans ma chambre, les filles sont encore sous le choc.
Lya : Franchement, c’est un vrai salaud.
Aïcha : Peut-être… mais il est terriblement beau.
Les paroles d’Aïcha m’irritent aussitôt. Elle parle de lui comme si elle le connaissait, alors qu’elle ignore tout.
Je soupire, puis relève brusquement la tête.
Moi : D’ailleurs… les filles, vous pourriez venir dormir chez moi samedi soir ?
Lya et Aïcha : Oui, pourquoi ?
Moi : Parce qu’Aidan sera là. Et si vous êtes avec moi, il ne tentera rien.
Lya et Aïcha : Tu ne préfères pas qu’on vous laisse en tête-à-tête ?
Moi : Non. Surtout pas.
Samedi soir...
J’étais tranquillement installée sur le canapé, entourée de mes amies et de mon frère, lorsque quelqu’un frappa à la porte. Je savais déjà qui c’était. Je laissai échapper un long soupir tandis que mon frère alla ouvrir.
Aidan entra.
Aidan : Hé, frérot. Tu m’as manqué.
Sa voix était calme, presque nonchalante. Puis, comme attiré malgré lui, il s’avança vers moi et mes amies.
Aidan : Salut, grosse conne.
Un sourire narquois étirait ses lèvres — ce même sourire insolent qu’il arborait chaque fois qu’il s’adressait à moi, mélange d’arrogance et de provocation. Cet idiot.
Il détourna ensuite le regard vers mes amies.
Aidan : Salut, les filles.
Lya : Salut.
Aïcha : Coucou, Aidan.
La douceur dans sa voix me crispa aussitôt. La manière dont elle lui parlait… m’agaçait bien plus que je ne voulais l’admettre.
À cet instant, une colère violente me traversa, au point de me donner l’irrésistible envie de la frapper. On aurait dit qu’elle avait oublié tout ce qu’il m’avait fait subir ; je ne comprendrai sans doute jamais ce que certains appellent le « beauty privilege ».
La phrase « and I always find something wrong » prenait, dans cette situation, tout son sens.Je ne parviens jamais à me satisfaire de ce que j’ai. Je pourrais au moins me réjouir d’être entourée de mes amies, mais non : il faut inévitablement que mes pensées reviennent à Aidan. Je n’arrive pas à me concentrer sur ce qu’il y a de bon, seulement sur ce qui ne va pas… c’est, sans doute, un défaut terrible.
J’attendais presque avec impatience le départ d’Aidan, alors même qu’il venait à peine d’arriver. Je sais combien cette pensée est égoïste envers mon frère, mais cet homme est si détestable… pourquoi mon frère l’apprécie-t-il autant ?Peut-être, au fond, ne le connais-je pas si bien… Peut-être ne perçois-je de lui que le pire ? Mon frère, lui, le connaît bien mieux que moi.
Non, ressaisis-toi ! Cet homme est détestable.
Quelle idiote je fais…
Aïcha et Lya me tirèrent brusquement de mes pensées en me proposant de participer à une trend TikTok avec elles. Pour être honnête, je n’en avais aucune envie : je n’aime déjà pas mon corps dans le miroir ni sur les photos, alors devoir l’exposer devant une caméra… très peu pour moi. J’étais bien trop mal à l’aise, et, pour ne rien arranger, je ne sais même pas danser. Pourtant, les filles insistèrent tant que je ne pus refuser.
Nous commençâmes à danser tout en filmant, jusqu’à ce qu’Aidan — cet imbécile — me lance un coussin.
Aidan:Le TikTok serait mieux sans toi, de toute façon
, ricana-t-il.
Moi: Ma vie le serait aussi sans toi
, répondis-je sèchement.
Aidan gloussa. Je ne voyais vraiment pas ce qu’il y avait de drôle. À mes yeux, il n’était rien d’autre qu’un parfait idiot.
Je ne peux me mentir : ses paroles m’ont profondément blessée. Pourtant, au fond, c’était la vérité — il avait raison, le TikTok serait sans doute bien meilleur sans moi.
Les filles recommencèrent à filmer, tandis que je prétextai un malaise pour m’éclipser. Je me réfugiai dans la salle de bain, où je me passai de l’eau froide sur le visage avant de redescendre. Là, je découvris Aidan… en train de cuisiner. Depuis quand sait-il faire à manger ? Le connais-je donc si mal ?
Je l’observai couper lentement des lamelles de poivron. Il paraissait presque… innocent, doux. Serait-il méchant uniquement avec moi ? Pourquoi moi ? Qu’ai-je bien pu lui faire ?
Se défoule-t-il sur moi ?
Ces derniers temps, je me surprends à me perdre dans un flot incessant de questions. Je ne saurais dire pourquoi, mais un étrange vide s’est installé en moi, silencieux et pesant. Autour de moi, tout le monde semble sourire, rire, vivre pleinement, comme si le bonheur leur venait naturellement. Et moi, je reste en retrait, enfermée dans mes pensées, à ruminer seule.
Mille interrogations se bousculent dans mon esprit, sans jamais franchir mes lèvres. Elles tournent, inlassablement, dans le silence de ma tête, m’épuisant peu à peu. Parfois, j’aimerais simplement trouver le repos, faire taire ce tumulte intérieur… mais le calme semble toujours m’échapper.
Je réalisai soudain que je n’avais pas cessé de fixer Aidan, comme suspendue à chacun de ses gestes, sans même m’en rendre compte.
Aidan:Tu me fixes ?
lança-t-il, d’un ton à la fois moqueur et intrigué.
Je fis comme si je n’avais rien entendu. Sans un mot, je détournai le regard, feignant l’indifférence, puis je regagnai le salon où mes amies m’attendaient. Pourtant, malgré moi, une part de mon esprit restait accrochée à lui, comme incapable de s’en détacher complètement.
Je demeurai plongée dans mon téléphone, cherchant une distraction quelconque, tandis que les filles semblaient peu à peu m’oublier. Ou peut-être étais-ce moi qui m’excluais sans même m’en rendre compte ? Je n’en savais rien.
Les rires et les conversations continuaient autour de moi, mais j’avais l’étrange impression d’être à part, comme si une distance invisible s’était installée entre elles et moi. Alors je restais là, silencieuse, les yeux rivés sur mon écran, tentant d’ignorer ce léger sentiment d’isolement qui, doucement, s’installait en moi.
La nuit..
Toute la soirée, j’étais restée scotchée à mon téléphone, n’ayant personne à qui parler. Nous dormions tous dans le salon : j’étais par terre, étendue sur un matelas avec mon frère à mes côtés, Aidan un peu plus loin, et les filles installées sur le canapé. Dans cette configuration, je me sentais encore plus exclue.
Je retirai mes écouteurs et commençai à fermer les yeux. Les filles dormaient déjà. Dans le calme de la pièce, j’entendais mon frère et Aidan chuchoter. C’était compliqué de tout saisir, mais certains mots me parvinrent malgré tout.
Aidan: T’es sûr que ta soeur va bien ? J’aime bien la faire chier mais là elle avait les larmes au yeux toute la soirée.
Je… euh… il se préoccupe de moi ? Il… hum… il a remarqué que j’étais exclue ?
N’importe quoi ! Tu l’es pas idiote ! Les filles t’excluent pas arrêté de te faire passer pour une victime.
Je m’endormis rapidement, le corps et l’esprit épuisés par la fatigue accumulée ces derniers temps. Les heures semblaient s’être écoulées en un souffle, et le sommeil, lourd et profond, m’avait enveloppée sans que je m’en rende compte.
À mon réveil, un petit sourire se dessina sur mes lèvres, involontaire et fragile, en repensant à ce qu’Aidan avait dit la veille. Ces mots simples, mais sincères, résonnaient encore en moi. Cela m’avait profondément touchée, qu’il puisse, ne serait-ce qu’un instant, penser à moi. Une chaleur douce s’installa au creux de ma poitrine, mêlée à une étrange sensation de surprise : je ne m’attendais pas à ce qu’il remarque quelque chose, et pourtant, il l’avait fait.
Je pensais que tout le monde dormait encore, mais soudain, Aidan se pencha vers moi et me chuchota à l’oreille :
Aidan:Tu fais que ronfler, p’tite conne, ferme ta gueule que je puisse dormir.
Je fronçai les sourcils et répondis, à mi-voix :
Moi:C’est pas moi qui ronfle.
Aidan:Je t’assure que si, on n’entend que toi.
Je secouai la tête, légèrement amusée malgré moi :
Moi:C’est Aïcha, pas moi.
Sans un mot, il se leva presque pour aller vérifier, et je vis bien qu’il constata que j’avais raison… mais son ego était sûrement trop gros pour l’admettre.
Aidan:Tu ronflais aussi,
lança-t-il finalement, sur un ton qui se voulait neutre mais qui trahissait un petit sourire.
On y croit…
Pourtant, malgré tout, le simple fait qu’il m’ait parlé, qu’il ait pris la peine de m’adresser la parole, me fit me sentir moins seule. Ce n’était pas de l’attention particulière ou de la gentillesse manifeste ; loin de là. Mais juste ce contact, cette voix familière près de moi, suffisait à créer un lien, aussi subtil soit-il. Et étrangement, ça me réconfortait plus que je ne voulais bien l’admettre.
Je me sens terriblement stupide de m’accrocher ainsi à lui, comme si la moindre parcelle d’attention suffisait à m’ébranler. Il suffit d’un mot, d’un regard, d’une simple présence, et me voilà déjà en train de lui accorder une importance que je devrais sans doute refuser. Parfois, j’ai l’impression d’être trop sensible, trop fragile face à des choses qui ne devraient pas m’atteindre autant.
Un soupir m’échappe. Je n’ai pas envie de réfléchir aujourd’hui, pas envie de me perdre encore dans ce tourbillon de pensées qui ne me mène nulle part. Penser me fatigue, me vide, m’alourdit. Alors je voudrais simplement fermer les yeux, laisser le silence m’envelopper, m’abandonner au sommeil… dormir, et peut-être rêver, loin de tout, loin de moi-même, comme si le monde pouvait enfin se taire pour toujours.
Quelques heures plus tard, je me sentais déjà un peu mieux que la veille. Sans doute en partie grâce aux mots d’Aidan, même s’ils n’étaient pas toujours délicats, mais surtout grâce aux filles, qui avaient su me faire sourire à nouveau, me rappeler que je n’étais pas seule. Hier, je m’étais sentie profondément exclue.
Pourtant, une voix intérieure persistait, murmure incertain : je me fais sans doute beaucoup trop de scénarios, je surinterprète, j’imagine mille choses qui n’existent peut-être que dans ma tête. Suis-je trop chiante ? Trop sensible ? Trop fragile ? Chaque pensée se bouscule, me laissant ce mélange étrange d’inquiétude et de soulagement, comme si je ne savais jamais vraiment qui j’étais dans le regard des autres.
Les filles éclatèrent de rire en proposant :
On joue à Roblox ? Ça pourrait être marrant !
Je hochai la tête, un peu machinalement :
Oui… au jeu des SHAWARMA, comme avant.
Pourquoi ai-je dit ça ? « Avant »… Comme si quelque chose avait changé depuis. Comme si j’avais perdu quelque chose que je n’arrivais même pas à définir. Arrête ça, idiote, me sermonnai-je mentalement.
Nous jouâmes quelques minutes, plongées dans l’écran, quand soudain Aidan me lança un pitch avec un sourire moqueur :
Aidan: Mange ça.
Je secouai la tête, répondant sans réfléchir :
Moi:J’ai pas faim.
Alors que c’était faux. Je mourais de faim. Mais l’idée même de prendre un peu de poids me tétanisait ; l’été approchait, et je me sentais déjà assez grosse. Mon ventre gargouilla à ce moment précis, comme pour me rappeler que je ne pouvais pas mentir à mes besoins. Quel connard ! Cela contredisait exactement ce que j’avais dit à Aidan.
Aidan:Hmm…
t’as vraiment pas faim ? insista-t-il, son ton oscillant entre amusement et curiosité.
Moi:Oui
, assurai-je, ma voix plus ferme que ce que je ressentais vraiment.
Et comme toujours, Aïcha ne pouvait pas s’empêcher de ramener l’attention d’Aidan sur elle.
— Je sais que c’est indiscret mais…
commença-t-elle, sa voix pleine de malice.
Si ça commence comme ça, je n’ose même pas imaginer la suite
.
— Mais quoi !?
demanda Aidan, intrigué.
— T’es musclé et tu sais bien… tu pourrais…
Je retins un grognement. J’espère qu’elle ne va pas dire ça quand même.
— …tu pourrais me porter ?
acheva-t-elle, presque en chuchotant.
— Te quoi ?!
s’étrangla-t-il, surpris.
— Allez, s’il te plaît…
— Pourquoi ?
demanda-t-il, toujours dubitatif.
— Pour une trend TikTok.
Mouais… on y croit. Tout ça pour un garçon qui n’est même pas si intéressant… ou peut-être un peu. Mais elle, elle n’a pas le droit de le voir comme ça, pensa-je, serrant les dents.
Aidan me jeta un rapide coup d’œil avant de répondre :
— D’accord, pour cette fois.
C’est une blague ? Une énorme blague ! Il me refuse son stylo hier, mais là, pour la porter… il dit oui ? Fff.
Ils commencèrent leur trend tandis que je les regardais, sarcastique et soi-disant pas du tout jalouse. Il la souleva avec une facilité déconcertante pour la vidéo, je me disais seulement qu’il ne pourrait jamais me porter de la même façon. Puis il la reposa avant de s’asseoir à côté de moi sur le canapé.
— T’écoutes quoi ?
me demanda-t-il.
— Hmm… Runaway,
répondis-je, les yeux toujours sur l’écran.
— Ok.
Mais, bien sûr, Aïcha ne pouvait pas s’empêcher de ramener encore une fois l’attention sur elle.
— On irait trop bien ensemble avec Tomas, non ?
lança-t-elle, toute fière.
— Ouais, ouais… super couple
, marmonnai-je, un peu blessée.
Je sentais une petite pointe d’amertume. Tous les garçons que j’avais aimés, même ceux auxquels je pensais encore un peu, elle leur parlait comme si mes sentiments n’existaient pas. Et je me demandais… est-ce qu’elle s’en rend seulement compte?
Je ne peux pas lui en vouloir ; après tout, nous avons tous nos défauts. Être trop sensible… c’est le mien, et je sais que je dois l’accepter, même si parfois cela me fait mal.
Le soir venu, tout le monde était parti, me laissant seule face à mes pensées, plus isolée que jamais. Le silence du salon semblait amplifié, et je me sentais comme suspendue dans une bulle où mes émotions tourbillonnaient sans fin.
Je feuilletai TikTok, n’ayant rien d’autre à faire, quand je vis qu’Aidan avait liké ma story. Pourquoi… pourquoi avait-il fait ça ? Mon cœur s’emballa sans raison, et je sentis une étrange chaleur envahir mon ventre, comme des papillons pris au piège. Ce n’était pas normal, pas logique… surtout que je devrais le détester, et pourtant, chaque petit geste de sa part me touchait plus que je ne voulais l’admettre.
Je restai là, immobile, partagée entre la colère et une excitation coupable, incapable de comprendre ce que je ressentais vraiment. Était-ce de l’attirance, de la confusion… ou simplement la fragilité de mon propre cœur sensible qui se laissait piéger par le moindre signe d’attention ?
Je tombe amoureuse si facilement… quelle idiote je suis ! Comme si mon cœur n’avait aucune défense, toujours prêt à s’emballer pour le moindre geste, le moindre regard.
D’ailleurs, tant que j’y pense… mon anniversaire approche à grands pas. Est-ce qu’Aidan va me le souhaiter, lui aussi ? Je ne sais pas pourquoi, mais cette pensée me serre le cœur et me fait à la fois espérer et craindre sa réaction.
Le jour de mon anniversaire...
Ça fait si longtemps que j’attends… Mon regard ne quitte pas l’écran du téléphone. Il est 23h40. Peut-être va-t-il enfin me le souhaiter ? Vingt minutes… dans 20 minutes, ce ne sera plus mon anniversaire. Il ferait mieux de se dépêcher !
Mon cœur bat la chamade, oscillant entre impatience et nervosité. Et si… et s’il oubliait ? L’idée seule me serre la poitrine. Pourtant, au fond, une petite voix m’incite à espérer. Après tout, un simple message de sa part suffirait à illuminer ma soirée… et à me faire sourire malgré tout.
Le lendemain...
Je m’étais finalement endormie, épuisée par l’attente et l’angoisse qui m’avaient tenue éveillée. À mon réveil, encore engourdie, je déverrouillai machinalement mon téléphone, mon cœur battant un peu plus vite à l’idée de découvrir sa notification.
Mais… rien.
Aucun message, aucun signe. Mon souffle se fit plus court, et un poids glacial s’installa dans ma poitrine. Il ne m’avait rien envoyé. Il avait oublié.
Le silence autour de moi semblait soudain plus lourd, comme si le monde entier venait de me rappeler que mes espoirs ne reposaient que sur mon imagination. Et moi, je restai là, le cœur serré, incapable de chasser ce mélange de déception et de tristesse.
Pourquoi ai-je toujours l’impression que tout doit se passer comme dans les films ? Encore une fois, mon imagination a pris le dessus, m’entraînant dans des scénarios que je savais irréels, et j’ai fini par espérer pour rien.
Je me sens à la fois idiote et vulnérable, déçue d’un geste qui n’aurait jamais été obligé de venir. Après tout, il ne me doit rien. Et pourtant… cette petite étincelle d’espoir, née de mon propre cœur fragile, s’est brisée en silence, me laissant avec ce mélange amer de regrets et de solitude.
Encore une fois j’ai été idiote.
Ma mère entra dans ma chambre pour me réveiller et m’annoncer qu’Aidan viendrait à la maison cet après-midi. L’ignorer allait donc être compliqué. Lorsqu’elle sortit, je me levai lentement et me rendis dans la salle de bain.
Mais une fois devant le miroir, je restai figée. Mon regard parcourait mon reflet, s’attardant sur chaque détail, chaque imperfection, comme si mon corps ne pouvait jamais être assez bien, jamais assez parfait.
Les minutes passaient, silencieuses, et je demeurais là, prisonnière de cette image qui semblait peu à peu grignoter toute mon estime de moi. Ce miroir, censé ne montrer qu’un simple reflet, devenait presque un ennemi, nourrissant mes doutes et fragilisant un peu plus mon esprit, jour après jour.
Cette phrase débile ne cesse de me revenir en tête : “I always find something wrong.” Elle vient de ma chanson préférée, Runaway, et je la trouve terriblement vraie pour moi. Que ce soit à propos de mon physique ou dans la vie de tous les jours, rien ne semble jamais assez bien. Je parviens toujours à trouver quelque chose qui cloche, un détail qui me dérange, un défaut que personne ne remarquerait peut-être… mais que je ressens intensément.
C’est comme si mon esprit ne savait pas se satisfaire, comme s’il passait son temps à scruter, critiquer, juger. Et même lorsque tout va bien, cette petite voix persiste, me rappelant que rien n’est parfait à mes yeux.
Je décidai de me peser, presque mécaniquement, comme si le chiffre allait décider de mon humeur, de ma valeur, de tout. Je retenais mon souffle, espérant, sans trop y croire, voir quelque chose changer.
Mais rien.
Le chiffre resta le même.
Une vague lourde me traversa. Déception, colère, lassitude… tout se mélangeait. Pourquoi rien ne changeait ? Pourquoi avais-je toujours l’impression d’être prisonnière de moi-même ?
Je baissai les yeux, incapable de soutenir mon propre regard, et cette pensée revint, brutale, injuste : je me déteste tellement fort.
Je pris ma douche, laissant l’eau couler longuement sur moi, comme si elle pouvait emporter tout ce que je n’aimais pas. Mon regard s’attardait malgré moi sur chacun de mes défauts : ma poitrine trop discrète, mes cheveux indisciplinés, ma peau que je trouvais toujours imparfaite, mon ventre, mes cuisses, mes bras… Rien ne me semblait assez bien.
Pourquoi étais-je ainsi ? Pourquoi ne pouvais-je pas être aussi fine que Lya ?
Une frustration sourde monta en moi. Presque machinalement, j’augmentai la température de l’eau, jusqu’à ce que la chaleur devienne brûlante. Ma peau rougissait, piquait, protestait — mais je restais immobile. Comme une punition silencieuse. Comme si la douleur pouvait apaiser tout le reste.
Lorsque je sortis enfin, ma peau était rouge, marquée par la chaleur. J’enfilai un large pull et un jogging, dissimulant mon corps, puis je pris le temps de sécher et lisser mes cheveux. Peu à peu, les marques s’estompèrent, comme si rien ne s’était passé.
Je quittai ma chambre pour descendre — contrainte, puisque je n’avais pas de toilettes à l’étage.
Et je le vis.
Aidan.
Non… pas lui. Pas maintenant. Il devait venir cet après-midi, pas déjà.
— T’as fait du sport ? demanda-t-il.
Pendant une seconde, mon cœur se serra. J’aimais qu’on me dise ça… parce que cela voulait dire, peut-être, que j’avais minci.
— Parce que t’es toute rouge, ajouta-t-il.
Oh. Ce n’était que ça. Rien de plus.
Pourquoi ne pouvais-je pas simplement être mince ?
— Non, répondis-je.
— Okk… Au fait, joyeux anniversaire.
— T’es en retard, c’était hier.
— Quoi ? Mais ton frère m’a dit que c’était aujourd’hui ! J’en étais sûr que c’était hier…
Alors il m’avait menti. Il m’avait dit qu’Aidan avait oublié.
— Désolé, souffla Aidan.
Un simple mot. Toujours pareil. Un « désolé », un « pardon »… et tout semble s’effacer. Pourquoi étais-je comme ça ?
J’avais l’impression que tout le monde oubliait toujours… quand il s’agissait de moi. Même mes amis.
— Pas grave, dis-je.
Je disais toujours ça.
Alors qu’au fond… ça l’était.
J’étais incapable de lui résister, surtout à lui. Je n’arrivais jamais vraiment à lui en vouloir. Quelque chose en moi cédait toujours, malgré tout. Sans ajouter un mot, je fis demi-tour et regagnai ma chambre, emportant avec moi ce mélange confus de faiblesse et d’émotions inavouées.
Le lendemain, au lycée, je le croisai dans le couloir.
Aidan.
Mais il n’était pas seul.
Une fille se tenait à ses côtés.
Était-ce sa petite amie ?
Une simple amie ?
Une camarade de classe ?
Je n’en savais rien… mais, quoi qu’elle soit pour lui, une pointe de jalousie me serra la poitrine.
Elle était magnifique. De longs cheveux noirs parfaitement lisses, des yeux verts lumineux, une silhouette fine et légère… Tout chez elle semblait naturel, évident, presque irréel.
Et à côté… il y avait moi.
Moi, avec mes doutes, mes insécurités, mon regard trop dur envers moi-même. Je me sentais insignifiante, presque invisible.
Je finis par céder. La curiosité me rongeait trop pour que je l’ignore plus longtemps. J’allai trouver mon frère et, en essayant de paraître détachée, je lui demandai qui était cette fille.
Mon frère, avec son ton habituellement moqueur, me répondit que c’était simplement une fille avec qui Aidan faisait son exposé, du moins, c’est ce qu’il pensait.
Je hochai légèrement la tête, feignant l’indifférence.
— D’accord… Et il a choisi de se mettre avec elle, ou bien c’est le professeur qui a formé les groupes ? demandai-je, comme si la réponse m’importait peu.
Il haussa les épaules avant de me lancer, presque amusé :
— Le prof. Pourquoi ? Tu serais jalouse, par hasard ?
Je répliquai aussitôt, un peu trop vite :
— Jalouse ? De quoi, exactement ?
Mais au fond de moi, la vérité était toute autre. J’étais jalouse. Jalouse de tout ce qu’elle était et de tout ce que je croyais ne pas être. Jalouse de sa silhouette fine, de son visage harmonieux, de l’aisance avec laquelle elle semblait exister à ses côtés. Et surtout, elle partageait sa classe, son quotidien, ses heures, ses regards peut-être… alors que moi, je restais à distance.
Je savais que je ne pourrais jamais être dans sa classe. Aidan avait un an de plus que moi, et cette simple différence creusait un fossé qui me paraissait, à cet instant, immense.
Et malgré moi, une pensée persistait, douloureuse et silencieuse : elle, elle faisait partie de son monde… pas moi.
Elle le connaissait sans doute mieux que moi. Après tout, moi, je le connaissais à peine… et pourtant, j’étais jalouse. Ridicule. Vraiment ridicule.
Je baissai les yeux, presque honteuse de mes propres pensées. Comment pouvais-je ressentir quelque chose d’aussi fort pour quelqu’un qui n’occupait, en réalité, qu’une place minuscule dans ma vie ? Il n’était rien pour moi. Pas officiellement. Pas vraiment. Et pourtant, la simple idée qu’une autre puisse rire avec lui, lui parler, partager ses moments, suffisait à serrer mon cœur.
Quelle fille stupide je faisais.
Je me répétais que cela n’avait aucun sens, que je n’avais aucun droit d’être jalouse, aucun droit de ressentir ce pincement désagréable dans la poitrine. Mais les sentiments n’obéissent pas à la logique. Ils s’imposent, silencieux et tenaces, sans demander la permission.
Alors je restai là, immobile au milieu du couloir, à essayer de me convaincre que tout cela n’avait aucune importance… alors qu’au fond, ça en avait beaucoup trop.
Mon meilleur ami, Jay, m’attendait devant la salle. Adossé contre le mur, les bras croisés, comme s’il était là depuis un moment. Lorsque je m’approchai, il me détailla rapidement du regard.
Jay : Ah… t’as laissé tes cheveux bouclés ? Ça te va mieux quand ils sont lissés.
Je haussai légèrement les épaules, comme si cela n’avait aucune importance. Pourtant, au fond, je savais très bien pourquoi je les avais laissés ainsi.
Moi aussi, je pensais que mes cheveux étaient plus beaux lissés. Plus sages. Plus… acceptables. Mais quand nous étions enfants, Aidan m’avait dit, presque distraitement, qu’il adorait mes cheveux bouclés. Je ne savais même pas s’il le pensait vraiment. Peut-être qu’il avait simplement parlé sans réfléchir. Peut-être qu’il l’avait déjà oublié.
Pas moi.
Alors, parfois, je les laissais naturels. Juste au cas où. Juste parce qu’une part stupide de moi espérait encore que cela puisse lui plaire.
Ridicule, encore une fois.
Je passai une main dans mes boucles, comme pour vérifier qu’elles étaient bien là, puis je détournai le regard, espérant que Jay ne devinerait jamais la véritable raison.