Disparition

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Summary

Que feriez-vous si votre fidèle familier disparaissait du jour au lendemain sans laisser de trace ? Auriez-vous la force de vous battre pour le sauver ?

Status
Complete
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
13+

Chapitre 1

Des jours que je le cherchais, que je retournais la maison encore et encore. Une bonne vingtaine de fois au moins, et encore, j’ai vite perdu le compte ! Pas la moindre trace de sa présence et sa gamelle demeurait intouchée. L’odeur pourtant alléchante -- pour les animaux uniquement -- emplissait là cuisine à chaque fois que je remplaçais le contenu de sa gamelle. Jamais une miette ne disparaissait, le brillant de la gelée restait parfait et je ne distinguais absolument rien de par mes sortilèges de surveillances.

Les interrogatoires de mon maigre voisinage sur cette disparition inquiétante ne renvoyais aucune réponse rassurante. Je doutais qu’il eut trouvé un autre foyer car personne, dans ce petit village paumé, ne l’avait aperçu depuis un moment. Et aucun d’eux n’était malintentionné au point de me voler mon précieux animal.

Ils savaient que, malgré ma réputation agréable et bénéfique, ma colère laisserait des traces. On ne provoque pas impunément une sorcière, après tout. J’avais, certes, le cœur bon, je ne me laissais pas faire pour autant. D’ailleurs, l’ex petit ami de la fille du maire se souvenait encore de sa “mésaventure”. Quelle idée aussi de me subtiliser, de manière assez peu discrète, mon balais supersonique afin de prouver qu’il ne craignait personne. Curieusement, dès qu’il me croisait désormais, il changeait de trottoir, le visage blême et les yeux exorbités.

Que lui avais-je fait ? Oh rien de bien méchant. Il avait tout simplement fait le tour du village solidement harnaché sur mon balais. Gratuitement. À une certaine hauteur vertigineuse. La tête vers le bas.

Non, aucun d’eux n’oseraient enlever mon familier et je commençais à perdre la tête. Je l’entendais, le soir, miauler à la porte de ma chambre. Je percevais des signaux bestiaux m’intimant de me presser de le rejoindre. Et lorsque je tentais de repérer, de quelque manière que ce soit, la source de ces appels, seul le vide me répondait. Le vide et l’absence.

Des rêves étranges peuplaient mes nuits saccadées. J’évoluais entre nuit noire, brume persistante, cris de détresse familiers et lumière inconnue mais accueillantes qui restait inaccessible quelque fut mes efforts.

Alors que je fouillais une nouvelle fois la maison, en pleine après-midi ensoleillée, son miaulement grave retentit au loin. Mon cœur se mit à battre à tout rompre et je tombais à la renverse dans les escaliers dans mon empressement. Les ténèbres prirent place comme dans mes rêves, froides et sinueuses, s’agrippant à chaque parcelle de mon corps étrangement si peu vêtu. Je ne distinguais absolument rien et mes pas ne semblait pas porter le moindre fruit. J’errais dans cette atmosphère peu accueillante, aveugle et sourde, gelée jusqu’aux os et désespérée jusqu’à ce qu’une lumière pointe le bout de son nez.

D’abord timide et à peine perceptive, tel un faible rail de lumière échappé d’une tenture entrouverte, puis de plus en plus consistant. Je faisais toujours du sur-place mais mon salut rayonnait davantage et je cru, un instant de folie dans cet aberration temporelle, voir mon cher familier m’appeler à lui. Je n’étais plus si loin, je devinais le contour de son corps dans ce vif éclairage chaud et accueillant. Encore quelques efforts et nous serions de nouveau réunis !

Puis le big bang brisa ce doux rêve. Mon corps vaporeux fut projeté au loin, à l’opposé de mon cher ami poilu et j’ouvris les yeux sur un autre type de silhouette embrumée. Deux paires d’yeux humides me scrutaient, l’une d’elle à quelques dizaines de centimètre de mon visage. Un élan de vinaigre, de chaussette moisie oubliée depuis trois ans dans un tuyau d’égout, de piment corsé et d’ail me brula les narines, forçant le peu d’air que je possédais encore à crachoter hors de mes poumons calcinés. Ma vision se précisa lentement mais surement, offrant à ma vue incrédule le chaos causé par ma chute. Je repoussais ces intrus d’une main molle, la bile aux bords des lèvres, la tête tambourinant tel une batterie à un concert de heavy metal et me redressais tant bien que mal. Plus mal que bien.

On m’expliqua la raison de mon état peu ordonnée et je constatais, avec dégoût, que certains de mes ossements avaient décidés de jouer à Twister. Rien d’irréparable mais grandement contraignant, surtout sans baguette magique ou potion de soin à portée de main. Ma voix n’était pas en meilleure forme mais suffisante pour faire comprendre à ces abrutis l’urgence de ma situation, là, maintenant. Et alors que la guérison se faisait, toujours trop lentement lorsqu’on l’expérimentait, les images éparses de mon expérience de mort imminente me revinrent.

Car je ne doutais pas de mon sort. Une telle chute s’accompagnait des conséquences plus importantes que des os déplacés. Comment m’avaient-ils ranimée, je l’ignorais et décidais que là n’était pas le moment. Le contenu de mes étagères dilapidés, les fioles vides à mes côtés me donnait suffisamment d’indices. Je n’entendais plus les appels de mon félin, même lorsque j’ordonnais d’un ton, plus proche du croassement que d’un quelconque glas, qu’ils se taisent. Je paraissais sans doute folle à leurs yeux, trainant mon puzzle de corps jusqu’à ce qu’il accepte enfin de se tenir à la verticale. Je claudiquais ensuite jusqu’à la porte, sorti comme je pouvais en repoussant toute aide jusqu’au jardin afin de constater ce que mon cœur avait déjà compris. Son emplacement favori demeurait vide. Sa gamelle, sortie le matin même au cas où, s’entêtait à rester intouchée. Après deux semaines, il y avait fort à parier qu’il ne reviendrait jamais.

Trois jours plus tard, une nouvelle vint éclater l’illusion que je m’efforçais de maintenir. Ils l’avaient retrouvé. Son petit corps reposait sur une dalle de marbre, au pied du monument étrange de la partie haute du cimetière. Une arche des plus insolite car elle contrariait le temps et l’usure naturelle. En effet, malgré les traces évidentes du passage des années tout autour, cet édifice ne bougeait pas d’un millimètre ni ne se détériorait. Ni lui, ni sa dalle de marbre blanc strié d’or.

Ce qui m’étonnais le plus, fut qu’il n’y mettais d’habitude jamais les pattes. La seule fois où nous nous y étions aventurés, j’en obtins les bras, les épaules et le visage griffés à sang ainsi que les mollets mordus à plusieurs reprises. Son poil soyeux dressé sur son dos, sa queue touffue hérissée, il ne s’était apaisé qu’une fois rentré à la maison, avec ma promesse de ne plus y retourner. Cependant, curiosité tenace, je fouilla dans les vieux grimoires et affaires de feu ma grand-mère à la recherche d’une explication à un tel déchaînement. Le monument tant redouté n’y apparaissait pas mais d’après les textes, certains compagnons magiques ressentaient la magie et le danger comme personne.

Que faisait mon ami là-bas alors ? Pourquoi s’était-il éteint de la sorte ? Ma magie ne me donna aucune réponse constructive, pas sans matière physique à examiner. D’après témoignages, son corps demeurait intacte, juste étendu de tout son long, immobile à jamais. Sa mort présumée naturelle, quoique prématurée, me laissait désemparée. Je cessais de m’alimenter, lisant et relisant les livres et documents en ma possession. Plus d’une fois, les rares villageois compatissant qui veillaient sur ma personne forçait à travers ma gorge des concoctions de mon cru afin de me maintenir à flot. Je ne dormais plus non plus, redoutant les appels incessant de cet ami qui me hantait pour une raison inconnue. A cour d’idée et de référence magiques à lire, quand mes stock se tarirent et que mes aidants me suppliaient de me reprendre, la descente aux enfers s’accentua.

Les illusions nocturnes s’invitèrent également en journée, me rappelant cet impression de chaleur et de bienveillance qu’offrait la lumière de ma vision. Il était là, devant l’arche illuminée, dissimulé derrière un voile aussi fin que du papier de soie. Je l’appelais en retour sans obtenir gain de cause. La distance nous maintenait loin l’un de l’autre. Je revenais à moi de plus en plus difficilement, les yeux trempés, la gorge serrée. Pourquoi luttais-je d’ailleurs ?

N’en pouvant plus, je pris mon balais jusqu’au cimetière, n’ayant plus confiance ni en mes jambes pour m’y mener, ni en ces traitres de villageois qui me retenaient parmi eux. J’opérais de nuit, feignant de manger quelques miettes de pain et trois gorgée de potage infâme au goût de citrouille que j’adorais jadis. J’endormais leur peur par de maigres efforts pour qu’ils me laissent reposer. Que je puisse rejoindre le lieu du crime qui m’était interdit.

Les tombes défilaient sous mes bottes, à vitesse réduite pour ne pas éveiller les soupçons. Ces pauvres mortels redoutaient cette partie du cimetière. “Il est hanté“, qu’ils disaient. “C’est un lieu maudit, mamzelle”, chuchotaient les plus couards. “N’y allez jamais, par pitié, personne n’en revient jamais.” Ils s’en étaient suffisamment approchés pour identifier mon ami à poil mais pas assez pour me permettre d’inhumer mon familier comme il se devait. C’était sans doute pour cela que je recevais ces appels de sa part. Il réclamait l’honneur qui lui était dû : une sépulture pour lui, un endroit de recueillement pour moi.

La lune illuminait les pierres vieillies et les ruines devant moi. Les restes d’une cathédrale désormais oubliée s’offrait la compagnie de statues fendues, de caveaux éventrés ou condamnés par le temps et les intempéries. Ci et là, quelques noms gravés résistaient vaillamment sur leurs stèles envahies par les ronces et au milieu de tout cela, trônait l’arche et sa dalle de marbre.

Les reflets de l’astre céleste baignait la scène d’une ambiance irréellement sereine. Le vent qui jouait encore dans les feuilles des arbres à mon départ en douce, s’était tut. Aucun animal ou insecte ne rodaient dans les parages. Le temps, lui-même semblait suspendu et je n’osais respirer trop bruyamment.

Les striures d’or scintillaient de part et d’autre de l’arche qui se dressait fière et intacte. Quelle structure magnifique, faite de pierre pourtant ordinaires empilées les unes sur les autres en deux colonnes qui se rejoignaient par une courbe douce. Son ombre de déplaçait, silencieuse et imperturbable, au fil du déplacement de l’astre de la nuit sur sa base où il reposait.

Mes larmes revinrent plus fortes et mes forces me quittèrent alors que je constatais la vérité. Mon compagnon fidèle. Mon complice. Mon ami. Le sacripant avide de pâtée hors de prix qui empestait ma cuisine. Mon félin doux et câlin, celui qui me réconfortait lorsque le vide laissé par la disparition de ma dernière famille, feu ma grand mère adorée, se faisait trop lourd. Celui qui m’accompagnais dans mes aventures, en forêt ou ailleurs. Mon surveillant alors que je préparais mes concoctions et autres remèdes utiles. Il était là, allongé de tout son long, dormant paisiblement.

Ce n’était pas possible. Il ne pouvais pas me quitter à jamais. Je le refusais ! Pourtant son pelage ne se soulevais plus. Sa dépouille m’attendais, au milieu de la dalle, pile sous l’arche étrange dont une énergie puissante se dégagea. Est-ce mon désespoir qui l’avait activée, je ne le savais pas, mais cette force, aussi inconnue que familière, me repoussait et m’attirait.

Mes mains picotaient à l’idée de frôler la fourrure jadis chaude et soyeuse. Mes jambes mouraient d’envie de partir à toute vitesse dans l’autre sens. Son miaulement, faible, s’élevait de l’autre côté de l’édifice. Plus les minutes passaient et plus il devenait clair et gagnait en puissance. Et plus je distinguais son message.

Il se sentait seul. Notre lien lui manquait. Il voulait que je vienne le retrouver, le village n’avait plus besoin de moi de toute façon. Ce monde corrompu méritait de croupir dans les ténèbres qu’il invitait lui-même avidement. Tout ça pour une once de pouvoir. J’avançais à sa rencontre, baignée dans la lumière lunaire, aveuglée et submergée par sa puissance. Encore quelques pas et tout serait fini. Nous nous retrouverions dans l’au-delà et...

Un feulement puissant résonna en moi, par l’intermédiaire de ce qui restait de notre contrat. La voix qui m’appelais et me promettais le repos mérité se révélait aussi perfide que sa nature : celle des Ténèbres. Leur perfides illusions se brisaient tandis que le danger finissait de me réveiller. Mon compagnon était tombé de leurs mains, elles retenaient son âme prisonnière sous leurs griffes et il m’insurgeait de déguerpir. Voila les coupables de sa disparition et de ma chute ! Voila la réelle raison qui m’abattaient au point de me faire l’appétit et mon amour pour ce monde. Leur piège sournois utilisait l’âme condamnée de mon familier afin de faire plier le dernier rempart de ce village.

Les enseignements reçu de mon aïeule refirent surface, ses mises en garde sur cet ennemi presque invisible. Combien de fois ne m’avait-elle pas rabattu les oreilles sur leur influence et la manière de les repousser ?! Je me débattais comme un diable en maudissant cet état de faiblesse auto infligé. Je ne disposais pas d’assez d’énergie pour lutter équitablement et elles en ricanait de malice. Leurs griffes glaciales se refermaient sur ma poitrine à m’en couper le souffle, me trainaient de force jusqu’au voile qui séparait les deux côtés de leur royaume. Il fallait qu’elles tarissent mon étincelle de vie, qu’elles coupent le fil qui me maintenait en ce monde. Pour gagner. Pour régner sur cette partie du territoire dont nous étions, grand mère et moi, les dernières protectrices.

C’était pour cela que nous logions dans cette bicoque depuis ma naissance. La raison majeure de mes entrainements et de l’importance de transmettre la connaissance. Et je refusais de céder aussi facilement ! Je connaissais, au fin fond de mon subconscient, la solution. Suggestion de l’au-delà, conseil ultime de ma gardienne et tutrice, secret enfouis dévoilé, j’ignorais son origine exacte mais cela n’appartenait pas aux Ténèbres !

Leur monument n’était pas sensible au affres du temps ? Et bien je le détruirais avec la magie du désespoir. Aucune âme ne serait à nouveau piégée, dussé-je y laisser la mienne ! J’acceptais ce sacrifice pour le salut de mon ami et la certitude que, plus jamais, elles ne s’immisceraient dans cette partie du royaume. Le monde dansa devant moi, mélange étrange de lumière et d’ombre créant des vagues telle une mer déchaînée. Une tempête divine s’infiltrait en moi alors que je franchissais le voile, chargée de magie puisée dans la terre.

La sensation d’eau fraiche qui me prit propagea l’onde de magie, que je retenais prisonnière autant que je le pouvais, dans toutes les parcelles de mon corps et je me revis dans cette vision, quelques jours plus tôt. Cette fois, cependant, je flottais au dessus des mains ombrageuses, entourée d’un halo violacé et relié à cet être qu’elles m’avaient enlevé. Ses yeux d’ambres me fixaient, chargés d’une infinie tristesse, désolé de n’avoir pas pu éviter son sort mais aussi avec reconnaissance et fierté. Son chant, mélodieux, m’assurait qu’il avait lutté du mieux qu’il pouvait avant de succomber. Lorsque ma main effleura son pelage soyeux, ma décision était prise. Irrévocable.

La puissance contenue s’échappa brusquement, comme expulsée par le big bang lui-même et fractura l’arche pourtant millénaire. Celle-ci explosa, répandit les morceaux de roches sur les restes des édifices encore debout tandis que sa dalle se fissurait. Une puissante secousse ébranla tout le cimetière et de la poussière de tombe vola partout avant de retomber sur les stèles. Le vent, bien que timide, revint jouer dans les feuilles et balayer les lieux de sa fraicheur bienvenue. Quelques animaux et insectes téméraires s’aventurèrent enfin parmi les vestiges et annonçaient leur nouveau territoire conquis. La forme inanimée de mon ami disparut, transformé en éclats de lumière s’envolant vers les cieux. Le prix à payer me brûlait les yeux mais il savourait déjà sa nouvelle chance. C’était tout ce qui comptait.

Je lui adressais cette prière tout en disparaissant, brume de souvenir encore présente.

“Retourne donc veiller sur ce monde, mon brave ami. Trouve toi un autre maître. Tu as accompli ta mission avec courage et force. Puisse ta nouvelle vie se dérouler sans souffrance ni conflits et puisse ton nouveau foyer être agréable et chaud.”