Inattendu
À trente-trois ans, on apprend à aimer ce qui rassure.
Ou on s’y oblige. Je ne sais pas.
Les hommes stables, les projets clairs, les familles normales.
Une projection qu’on s’impose presque, comme une évidence.
On apprend à ne plus pourchasser l’intensité.
Comme si ce n’était plus la priorité.
À ne plus confondre frisson et amour.
À préférer les fondations solides aux incendies spectaculaires.
Adrien cochait toutes les cases.
Calme.
Mesuré.
Précis.
Avec lui, tout semblait simple. Organisé. Prévisible.
Je me sentais en sécurité avec lui.
Cela faisait à peine six mois que nous étions ensemble et, lorsqu’il m’a proposé de rencontrer ses parents, j’ai accepté sans hésiter. C’était logique. Mature. Naturel.
Ce soir-là, il m’avait embrassée tendrement sur le front.
— Je veux que tu fasses partie de ma vie, Ava.
Et, j’y avais cru.
La maison était exactement comme je l’imaginais : grande, lumineuse, impeccablement entretenue. Un jardin parfaitement taillé, des volets blancs… On devinait presque, depuis l’extérieur, l’odeur des plats mijotés.
Une maison qui respirait la stabilité.
Une maison dans laquelle rien ne débordait. Comme avec Adrien.
Sa mère m’embrassa comme si j’étais déjà adoptée. Son père me serra la main avec cette fermeté tranquille des hommes satisfaits de leur fils.
— Il ne nous présente pas souvent quelqu’un, dit sa mère avec un sourire complice. Nous sommes ravies de te rencontrer, Ava.
— Moi aussi, madame Connors.
La main d’Adrien se posa dans le creux de mon dos.
Protectrice.
Tout était fluide.
Quasiment trop.
Je m’apprêtais à m’asseoir quand un bruit déchira le calme du quartier.
Un grondement grave. Brutal.
Une moto.
Le son vibra dans ma poitrine.
Elle ralentit devant la maison. Le moteur coupa dans un claquement sec.
Adrien se figea.
Une fraction de seconde.
Assez pour que je le remarque.
Sa mère leva les yeux au ciel, amusée.
— Et voilà Noah. Il était temps !
Je tournai la tête vers Adrien.
— Noah ?
Il évita mon regard et but une gorgée de vin.
— Oui.
La porte d’entrée s’ouvrit sans frapper.
Des pas lourds résonnèrent sur le parquet impeccable.
Et puis il apparut.
Blouson noir.
Cheveux sombres encore légèrement décoiffés par son casque.
Peau pâle.
Regard sombre. Direct.
Il n’avait pas l’air d’un détail insignifiant.
Il avait l’air d’un problème.
— On ne m’attend pas pour faire la fête ?
Sa voix était grave. Calme.
Ses yeux se posèrent sur moi.
Pas comme sur une invitée.
Mais, comme sur une surprise agréable.
Adrien se raidit.
— Ava, voici mon frère, Noah.
Je me penchai vers lui.
— Tu ne m’as jamais dit que tu avais un frère.
— Ce n’est pas important.
La réponse tomba trop vite.
Pas important.
Je notai mentalement la phrase.
Noah retira lentement ses gants noirs sans me quitter des yeux.
Il s’approcha.
Il était l’opposé d’Adrien.
Moins lisse.
Moins contrôlé.
Plus… dangereux.
— Salut, mon frère.
Le ton était neutre.
Adrien tira légèrement ma chaise plus près de lui.
Pour me protéger.
Ou pour me posséder.
Je ne savais pas encore.
Noah s’installa à côté de moi et me tendit la main.
— Enchanté, Ava.
Je la lui tendis par politesse.
Sa peau était chaude malgré l’air frais extérieur.
Il serra un peu trop fort.
Un peu trop longtemps.
— Ça va être intéressant.
Je fronçai légèrement les sourcils.
Il se pencha vers moi.
Assez près pour que son souffle effleure ma peau.
— Je me demande combien de temps tu tiendras.
Puis il se redressa et prit une gorgée de vin.
Ma respiration se bloqua.
Adrien avait vu.
Mais, il n’avait rien entendu.
Sa mâchoire se contracta.
Sa main se posa plus fermement dans le creux de mes reins.
Je n’aurais pas dû frissonner.
Mais je le fis.
La mère d’Adrien apporta les plats. L’odeur était délicieuse. L’atmosphère se détendait légèrement.
La conversation démarra.
Travail. Vacances. Projets.
Je répondais poliment, timidement.
Consciente du regard de Noah sur moi.
Je n’osais pas le soutenir.
Il n’intervenait presque pas.
Il observait.
— Elle est très organisée, dit Adrien en me coupant. Très structurée.
Je tournai la tête vers lui.
Je n’avais pas utilisé ces mots.
— Structurée ? répéta Noah.
— C’est un compliment.
— Si tu le dis.
Il but une gorgée, puis posa son verre.
— Et toi, Ava… qu’est-ce qui t’a attirée chez mon frère ?
Adrien releva brusquement la tête.
Ses parents aussi. Sa mère manqua de s’étouffer.
— Noah.
— Je pose juste une question.
Tous les regards convergèrent vers moi.
Je souris.
— Il est rassurant.
Noah répéta le mot.
— Rassurant.
Comme s’il le testait. Comme s’il n’y croyait pas.
— C’est ce que tu recherches, Ava ?
Je le regardai enfin.
— À mon âge, oui, Noah.
Adrien se tourna vers son frère.
— Qu’est-ce que t’en sais, toi, à vingt-cinq ans ?
Vingt-cinq ans.
Je notai l’information.
Noah posa lentement son verre.
— J’en sais assez pour reconnaître quand quelqu’un se convainc de quelque chose.
Le silence devint lourd.
La main d’Adrien se posa sur ma cuisse.
Fermement.
Comme une affirmation.
Je retirai légèrement ma jambe.
Personne ne sembla le remarquer.
Sauf Noah.
Son regard glissa brièvement sous la table, puis revint aux miens.
Un sourire presque invisible.
Je me sentis étrangement déstabilisée.
L’ambiance devint de plus en plus pesante pour moi.
Les voix continuaient, je riais parfois poliment mais je n’écoutais plus vraiment. J’avais besoin d’air.
— Excusez-moi, je vais chercher de l’eau.
Je me levai poliment et quittai la table.
Une fois dans la cuisine, je pris la bouteille vide et l’ouvris sous le robinet. L’eau coula quelques secondes, juste assez pour me donner une excuse supplémentaire. Puis je me dirigeai vers la porte-fenêtre.
Je l’entrouvris et sortis sur la petite terrasse attenante.
L’air frais me frappa le visage.
Je sortis un paquet de cigarettes de ma poche. Je n’en fumais plus autant qu’avant. Adrien n’aimait pas ça mais j’en allumai une malgré tout. La première bouffée me brûla légèrement la gorge. Mais elle me calma.
La nuit était silencieuse, le quartier paisible. Je savourai ma clope, seule. Je fermai les yeux une seconde.
— Tu fuis toujours de cette façon ?
Je sursautai.
Noah était appuyé contre l’encadrement de la porte, les bras croisés. Il devait m’observer depuis quelques secondes déjà.
— Je prenais juste l’air.
Il avança de quelques pas sur la terrasse. Pas trop près. Juste assez.
— Mon frère déteste l’odeur de la cigarette.
Je levai un sourcil.
— Je n’ai pas demandé son avis.
Un léger sourire étira ses lèvres.
— Intéressant.
Il s’approcha encore plus près et son regard glissa sur moi.
— Mon frère aime les choses bien rangées. Les choses qui ne dépassent pas.
Je tirai une nouvelle bouffée, puis je lui demanda :
— Et Et toi ?
Il haussa les épaules.
— Moi, je préfère voir combien de temps ça tient avant de craquer.
Son regard descendit vers mes lèvres, puis vers la cigarette.
— Tu n’as pas l’air aussi structuré qu’il le pense. Adrien aime les filles sages, mais toi …
Je soufflai la fumée lentement vers lui, un sourire arrogant se dessina sur mon visage.
— Tu ne me connais pas.
Il sourit.
— Pas encore, Ava.
Pourquoi répétait-il mon prénom comme ça?
Comme s’il le goûtait, comme s’il le testait.
Des pas résonnèrent derrière nous. Adrien.
— Tout va bien ?
Sa voix était douce, trop douce.
Noah se pencha légèrement vers moi.
— La prochaine fois que tu viens fumer, appelle-moi. Le goût de la cigarette ne me dérange pas, à moi.
Mon cœur rata un battement et je rougis instantanément.
Il se redressa avant de répondre à son frère :
— Tout va bien, ne t’inquiète pas. Je rentre chez moi, j’en ai assez vu pour ce soir.
Adrien me rejoint sur la terrasse. Son regard fusa vers la cigarette.
— T’as T’as fumé ?
Je haussai les épaules, comme une gamine, puis je lui répondis avec humour :
— Coupable!
Je tendis ma bouche pour lui donner un baiser, mais il ne me le rendit pas, mais j’avais besoin de lui demander quelque chose.
— Pourquoi tu ne m’as pas parlé de ton frère ?
— Parce qu’il n’est pas important pour moi. Allez, viens. On nous attend.
Mais, je sentais que c’était un mensonge. Et, pour la première fois de la soirée…
Je me demandais si la sécurité que je croyais avoir choisie n’était pas une illusion.