Le début
Il était une fois… ma vie.
Je vais vous raconter quelques épopées, des fragments de souvenirs. Des instants qui ont façonné la femme que je suis devenue.
Le premier souvenir dont je suis certaine remonte à mes cinq ou six ans.
Je courais.
Je courais comme si le monde allait s’arrêter si je ralentissais.
Ce jour-là, il avait plu. Le sol était glissant et chacun de mes pas me semblait si rapide que j’avais l’impression de pouvoir m’envoler.
Et puis… je suis tombée.
Je me souviens encore de la douleur.
Mon genou blessé, caché sous mon pantalon en jean.
Le sang.
La peur.
Pendant des jours, la blessure me lançait. Elle s’est infectée. J’étais persuadée que mon genou allait pourrir… et j’en ris aujourd’hui.
Oui, j’étais déjà dramatique à cet âge-là.
Il en est resté une cicatrice.
Discrète.
Mais suffisante pour me rappeler que j’ai toujours couru trop vite.
J’étais une enfant pleine d’énergie. Trop d’énergie, selon ma mère.
Elle répétait souvent :
— Une fille doit être digne. Une fille ne doit pas se comporter comme un garçon.
Moi, je voulais grimper, courir, crier, jouer au foot, faire de la danse. Bref, je voulais simplement faire ce qui me plaisait.
Mes parents étaient stricts. À mes yeux d’enfant, ils étaient injustes. Méchants, parfois. Je me sentais incomprise. Il m’arrivait même d’imaginer m’enfuir… et tomber sur une famille riche qui m’adopterait, comme dans les films.
Oui, j’exagérais.
Mais dans ma tête, c’était épique.
Cette petite fille agitée s’appelait Emma.
Emma fréquentait une petite école composée d’une maternelle, d’une crèche et du primaire. Elle adorait cet endroit. Il y avait des balançoires, une marelle dessinée à la craie, une cabane en bois et même un mini terrain de football.
C’était son échappatoire.
Elle pouvait courir sans qu’on lui dise d’arrêter. Crier sans qu’on lui rappelle qu’elle était une fille. Sauter jusqu’à perdre haleine.
En classe, ils n’étaient pas nombreux. La maîtresse veillait sur chacun. Emma apprenait à lire et à écrire avec détermination.
Mais à la maison, l’apprentissage était plus… rigoureux.
Sa mère était un maître exigeant. Une erreur, et la “chicote” tombait. L’amour, chez elle, se mélangeait à la discipline.
Emma avait quatre frères et deux sœurs. Une maison pleine de bruit, de disputes, de rires et d’ambitions. L’aîné était dur, bagarreur, mais étrangement charismatique. Les autres jonglaient entre football, basketball, jeux vidéo et arts martiaux.
Emma était la première fille. Après plusieurs garçons, elle avait été comme un souffle nouveau. Après elle, deux autres filles sont nées, avec lesquelles elle partageait son quotidien.
Son père travaillait dans des zones reculées, loin de la maison, entre deux villes. Il était souvent absent. La poussière et les kilomètres faisaient partie de son quotidien. Le week-end terminé, il repartait.
Il n’avait pas beaucoup de temps pour la famille. Il charbonnait.
Sa mission, à cette période de sa vie, était claire : gagner de l’argent, mettre sa famille à l’abri et être un soutien solide pour les siens.
Il aimait son travail. C’était un défi permanent.
Emma grandissait donc dans une famille de son époque : maman à la maison avec les enfants, papa sur les routes pour gagner le pain quotidien.
Elle comprit très tôt que sa mère était plus dure avec les filles qu’avec les garçons.
Parce que c’était ainsi qu’on l’avait élevée.
Et sans le savoir, Emma commençait déjà à se poser des questions sur ce que signifiait être une fille… à tous les niveaux.