Foutue nounou - Edité sur Amazon

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Summary

« Et si l’amour s’invitait là où on ne l’attendait pas ? » Je devais juste garder des gosses. Pas me transformer en Mary Poppins 2.0 tatouée. Pas sauver un PDG en costume au bord du burn-out. Noah Morel, 30 ans, m’a ouvert la porte avec une cravate de travers, un enfant accroché à la jambe et de la compote dans les cheveux. Charmant. Je n’ai pas le diplôme, ni la tenue, ni la patience pour les grands qui se croient supérieurs. Mais j’ai un don pour calmer les petits… et un cœur plus grand que mes fringues le laissent croire. Lui voulait une nounou sérieuse, discrète, bien élevée. Moi : « Pas de ménage, je change les couches à ma façon et je lâche des gros mots quand je suis fatiguée. Deal ? » Il a dit oui. Le con. On n’avait pas prévu que les nuits blanches et les confidences de fin de journée… ça rapproche. Et que deux chaos bien différents peuvent parfois parfaitement s’emboîter.

Genre
Romance
Author
Lara Dry
Status
Complete
Chapters
12
Rating
4.7 7 reviews
Age Rating
18+
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Chapitre 1

Noah.

— Romy, mon cœur… enlève la pâte à modeler de ton nez, s’il te plaît.

Elle me fixe sans ciller, avec cet air parfaitement sérieux de quelqu’un qui semble savoir quelque chose que j’ignore encore, et l’intensité qui émane d’elle a quelque chose de presque inquiétant pour une enfant de quatre ans et demi : les sourcils froncés, les lèvres pincées, les narines fièrement bouchées par deux boules de pâte fluo, elle a l’air d’être parvenue au sommet de son art, comme si cette absurdité n’en était pas une, mais l’aboutissement logique d’une vocation longtemps méditée.

Elle ne bouge pas, ne cligne même pas des yeux, et toute son énergie paraît mobilisée par cette mission d’une importance capitale qui consiste, très exactement, à se transformer en licorne.

— Romy est une licooorne, Papa, m’annonce-t-elle avec cette gravité solennelle, cette certitude absolue qu’ont parfois les très jeunes enfants lorsqu’ils décident du monde et de ce qu’il contient.

Sa voix est nasale, bien sûr, ce qui est difficilement évitable avec deux cornes de pâte à modeler plantées dans le nez, mais elle reste étonnamment calme, posée, presque digne, comme si rien dans cette situation ne devait susciter le moindre débat. À ses yeux, la question est réglée : elle est une licorne, et cela relève de l’évidence.

Je me gratte la tempe en la regardant, hésitant sincèrement à argumenter contre une conviction aussi profonde.

— Avec… deux cornes ? Dans les narines ?

— C’est magique comme ça, dit-elle avant de retourner à sa mission invisible, ses petites mains remodelant la pâte avec une concentration que je n’ai plus connue depuis mes propres années d’école primaire, peut-être.

Je n’insiste pas, parce que je sais déjà que je suis

battu et qu’il n’existe ni argument logique, ni preuve scientifique, ni autorité parentale assez solide pour rivaliser avec l’imagination d’une enfant de quatre ans et demi lorsqu’elle a décidé de devenir une licorne. Alors je laisse tomber, avec la résignation solennelle de ceux qui comprennent qu’il est inutile de discuter avec une force de la nature.

J’essaie ensuite de boire mon café et, une fois encore, j’échoue, ce qui en fait officiellement la cinquième fois de la semaine que je le laisse refroidir avant même d’avoir pu en boire la première gorgée. Il trône sur la table basse avec une dignité tragique, abandonné, tiède, presque vexé, et je jurerais que mon mug me juge en silence, parfaitement conscient que je ne tiendrai pas la journée sans lui, mais tout aussi lucide sur le fait que je n’aurai même pas le luxe de le réchauffer.

Il est 7 h 42, un jeudi, cette heure indécente où les rêves s’évaporent sans élégance et où la journée commence à courir avant même qu’on ait compris qu’elle avait démarré. Je me tiens dans l’entrée, coincé entre un miroir trop honnête et une lumière beaucoup trop crue, et ce que je découvre dans le reflet n’a rien de très glorieux : un homme épuisé, les cheveux en vrac, une barbe de trois jours et demi, des cernes assez marquées pour témoigner à charge, une chaussette sale dans une main, un doudou collant dans l’autre, une chemise à moitié boutonnée, un jogging taché, et plus aucune trace visible de dignité, laquelle s’est manifestement évaporée avec la dernière lingette propre.

Noah Morel, trente ans, PDG d’une maison de parfums de luxe. Sur le papier, je suis ce qu’on appelle une réussite, le genre d’homme qu’on photographie entre des flacons dorés, des campagnes en noir et blanc et des interviews dans Le Monde des Affaires, où l’on me colle volontiers l’étiquette flatteuse de « nez prodige ». Dans la réalité, pourtant, l’empire que je dirige n’a rien de vraiment mien, puisqu’il appartient d’abord à mon père, un homme à qui je n’adresse plus la parole depuis qu’il a remplacé ma mère par sa secrétaire avant de s’envoler vivre sa romance parfumée ailleurs, pendant que moi je restais ici à faire tourner sa machine à fric qui sent le jasmin sambac, l’huile de cèdre et les compromis familiaux jamais digérés. Mais ce matin, sur ma manche gauche, ce n’est ni le prestige ni le luxe qui dominent : c’est un mélange tenace de yaourt à la fraise fermenté et de compote de pomme séchée.

— PAPAAAAA !

Jules déboule comme un ouragan miniature, vêtu d’un t-shirt trop petit, d’un legging de Noël en plein mois de juillet et d’une chaussette enfoncée sur la tête comme s’il partait en guerre. Il file tout droit vers la table basse, se cogne le genou avec une violence qui me fait personnellement revoir toute mon existence, lève simplement un sourcil, refuse catégoriquement de pleurer, puis repart en trottinant comme si rien ne s’était passé.

— C’est école aujourd’hui, hein Papa ? Hein dis ? C’est aujourd’hui ? On y va ? On y va tout de suite ?!

— Oui, mon cœur, on y va, je réponds mécaniquement, déjà penché pour chercher ses baskets sous le canapé, les dents serrées et le cerveau en surcharge.

— Tu viens ce soir ? Promis pour de vrai ? Promis-pour-de-vrai-vrai ?

Je m’arrête une seconde avant de répondre, parce que même dans le chaos il existe des questions qui obligent à ralentir.

— Oui, je viendrai.

Il me regarde alors un peu trop longtemps pour un enfant de quatre ans et demi, avec cette intensité calme qui me met toujours mal à l’aise parce qu’elle ressemble moins à une attente qu’à une évaluation.

— Mais mardi, tu as dit pareil… et c’est Mamie qui est venue.

Je ferme les yeux une fraction de seconde, juste assez pour sentir la honte me tomber dessus sans prévenir. Ce gamin ne sait rien des retards de production, des réunions qui débordent, des appels clients qui se transforment en drames logistiques, mais il sait une chose avec une netteté terrible : son père n’est pas venu, et ce n’était pas la première fois.

— Papa travaillait, je murmure. Je suis désolé.

Il ne répond pas. Il fronce seulement un peu les sourcils et souffle par le nez avec ce petit soupir boudeur que sa sœur maîtrise à la perfection elle aussi, cette manière bien à eux de me faire comprendre qu’ils pardonnent lentement et n’oublient rien.

Nous nous habillons ensuite, ou plus exactement nous tentons de nous habiller dans ce qui ressemble davantage à une négociation diplomatique sous haute tension qu’à une routine du matin. Jules finit avec une botte en plastique à un pied et une tong verte fluo à l’autre, tandis que Romy exige de garder sa robe de pyjama à licornes, d’y ajouter une cape, puis choisit avec le plus grand sérieux deux serre-têtes à la fois, l’un rose à paillettes, l’autre violet avec des antennes qui clignotent, avant de décréter que les bottes de pluie sont indispensables malgré les trente degrés annoncés.

Dans la voiture, ils chantent à tue-tête et absolument faux une version expérimentale de Baa Baa Mouton noir, enrichie de bruitages d’animaux dont personne n’avait rien demandé. Jules hurle « coin coin » à chaque refrain, Romy ajoute des « miaou » entre deux couplets avec le sérieux d’une directrice artistique en plein perfectionnement, et mes oreilles envisagent très concrètement de démissionner pendant que mon cerveau entame son préavis. Pourtant, malgré tout, malgré l’épuisement, malgré le café froid et la perspective de la journée qui m’attend, je souris.

À l’école, le rituel reste le même, avec les câlins qui s’éternisent, les bisous donnés à la chaîne, les petits bras qui s’accrochent encore une seconde de plus, les mains collantes qui s’accrochent à mon pantalon, puis le moment du départ, les sacs sur le dos, les doudous serrés contre leurs poitrines et, enfin, le regard de Romy, ce regard de vieille âme logée dans un corps minuscule.

— Tu oublies pas, hein. Ce soir, c’est toi. Pas Mamie. Pas quelqu’un d’autre. Toi.

— Promis, je dis.

Ils disparaissent derrière la porte et, aussitôt, le silence tombe. Pas un silence paisible, pas un silence doux, mais ce silence particulier, blanc, dense, presque irréel, celui qui s’installe après le départ des enfants comme une matière nouvelle dans l’air, un silence atomique qu’on savoure avec une ferveur presque honteuse et que je serais capable de mettre en bouteille pour le commercialiser.

Nom du parfum : Silence Absolu.

Notes de tête : liberté passagère.

Notes de cœur : café froid.

Notes de fond : solitude chic et culpabilité persistante.

Je rentre chez moi, je pousse la porte, je trébuche immédiatement sur un camion, je m’affale sur le canapé et une brique de Lego me transperce le talon avec la précision d’un châtiment divin. Je ne bouge même pas. J’ai bâti une entreprise qui génère des milliers d’euros, j’ai réussi tout ce qu’on attendait de moi et on me le répète suffisamment pour que je finisse presque par y croire, mais aujourd’hui, dans la réalité nue de mon salon, j’en suis réduit à écrire une annonce Facebook comme on lance un appel au secours.


Je clique, je poste, je respire, puis je passe par la cuisine, et le spectacle qui m’y attend ressemble moins à une pièce de vie qu’à une zone sinistrée. Une cuillère reste collée à une assiette par une substance dont je préfère ne pas chercher l’origine, un torchon trempé gît sur le plan de travail avec l’abandon pathétique d’une victime de guerre domestique, et l’ensemble dégage cette impression très nette qu’une civilisation entière s’est effondrée ici avant même neuf heures du matin.

Pourtant, lorsque j’ouvre le frigo, c’est presque un choc esthétique.

Là, soudain, tout relève du miracle, de la maîtrise,

de la richesse parfaitement ordonnée : les étagères débordent sans jamais paraître encombrées, les bocaux sont alignés avec une rigueur militaire, les fruits ont été lavés, découpés, préparés comme s’ils attendaient d’être photographiés pour un magazine. Les fromages reposent sous cloche, les plats traiteurs dorment sous leur cellophane doré, et jusqu’aux yaourts, dans leur calme aristocratique, donnent l’impression d’avoir été sélectionnés par un sommelier. Je referme la porte avec une légère hésitation, presque intimidée par ce niveau de perfection domestique, et très clairement sous-payée pour cohabiter mentalement avec un tel décor.

Je monte ensuite à l’étage, où la chambre des jumeaux m’accueille avec l’élégance ravagée d’un champ de bataille : des Playmobil démembrés jonchent le sol, des crayons gras roulent jusque sous le lit, et une odeur tenace de pipi flotte dans l’air avec une autorité incontestable. Je referme la porte sans entrer, parce qu’il y a des combats qu’on ne mène pas à jeun.

Mon bureau, malheureusement, n’offre pas davantage de réconfort. Un puzzle éventré s’étale en plein sur une maquette de parfum, Romy a laissé un gribouillis directement sur le tableau blanc, et au milieu du chaos se détache une phrase presque ironique dans ce contexte de naufrage organisé : Peau nue. Forêt humide. Lait d’amande. Juste à côté, un cœur rose fluo complète l’ensemble avec le sérieux insolent de l’enfance.

J’inspire lentement, mais mon téléphone vibre déjà. Réunion avec Tokyo à quatorze heures. Mon emploi du temps est aussi saturé que mon frigo est plein, et comme si la journée n’avait pas encore trouvé le moyen de m’achever tout à fait, une dernière information tombe avec la délicatesse d’un uppercut : l’école ferme dès demain. Bien sûr, trop absorbé par le travail, les jumeaux, les urgences, les retards, les imprévus et tout ce qui compose désormais ma vie, j’ai complètement oublié de les inscrire au centre, et me voilà soudain face à cette évidence brutale : dans moins de vingt-quatre heures, je n’ai plus aucune solution.

Tout le monde adore me rappeler que je pourrais m’offrir une armée entière de nounous, comme si l’argent avait ce pouvoir merveilleux de résoudre les absences, de compenser les manques ou de fabriquer de la présence là où il n’y en a pas. Mais une nounou, quoi qu’en disent les gens, ne remplace pas un père. Et moi, il me faut tenir deux mois. Deux mois sans relais solide, sans solution réelle, sans espace pour reprendre mon souffle. Poser deux mois de congé est impensable. Mon entreprise n’y survivrait pas. Très honnêtement, moi non plus.

Ma mère est en cure thermale. Mon père est injoignable. Leur mère est partie depuis des mois, avec cette phrase absurde et insupportablement simple — je veux respirer — et depuis son départ, l’ironie veut que ce soit précisément ce que je ne parvienne plus à faire.

Je redescends, je me refais un café, puis je me laisse tomber sur le canapé avec cette lourdeur de ceux qui savent qu’ils n’ont pas le droit de s’effondrer mais qui en éprouvent tout de même le besoin physique. Toujours aucune réponse. Je rafraîchis la page. Rien. Je recommence. Toujours rien. Alors je ferme les yeux une seconde, juste une, et je m’autorise ce fantasme idiot, presque touchant malgré moi : celui d’une femme qui frapperait à ma porte.

Pas une magicienne, pas une apparition providentielle, pas un mirage romantique tombé du ciel pour remettre de l’ordre dans mon existence, mais simplement une personne réelle, solide, compétente, quelqu’un qui ne reculerait pas au premier pleur, qui comprendrait d’emblée que ce que je vis n’a rien d’une comédie romantique légère. C’est plus difficile que ça, plus sale, plus fatiguant, plus vrai aussi, peut-être même plus beau à certains endroits, mais pour l’instant cela reste un fantasme. Alors, en attendant mieux, je continue de me parfumer à la survie.

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Le parfum de test que je tiens entre les doigts me monte à la tête avec une sécheresse presque hostile. Bois d’aloe, tabac blond, résine brute. C’est trop sec, trop amer, et cela colle trop bien à cette matinée. Je suis debout dans mon bureau, le téléphone plaqué contre l’oreille, la mâchoire crispée, pendant que la lumière filtre à travers des volets à moitié baissés et découpe la pièce en bandes obliques, comme si même le soleil hésitait à entrer ici.

— Non, Lauren. Pas demain. Pas à la première fenêtre disponible. Maintenant.

À l’autre bout de la ligne, j’entends sa respiration, rapide, tendue, et je sais qu’elle comprend parfaitement que je suis à bout. Elle sait probablement aussi que je n’ai pas dormi, que ma patience est à l’agonie et que ma voix annonce une journée dangereuse pour quiconque croisera ma route, mais elle ignore encore qu’il m’a fallu quarante-cinq minutes pour faire enfiler une culotte à Romy ce matin et que Jules m’a littéralement mordu parce qu’il refusait de mettre ses chaussures. Elle ne sait rien de cette partie-là, et elle n’a pas besoin de la connaître.

— Si le Japon bloque le contrat, on perd trois mois de développement et une avant-première mondiale. Tu veux assumer ça ? Non ? Alors on agit.

Je parle trop vite, je le sais, et je m’entends avec ce détachement presque écœuré qu’on ressent parfois face à soi-même. Le ton que j’emploie est tranchant, froid, maîtrisé, exactement celui de l’homme qu’on admire en conférence et qu’on redoute en réunion, sauf qu’en réalité je suis en jogging, qu’une trace de confiture sèche encore sur le col de ma chemise et que je sens vaguement le shampoing pour enfants à la fraise, ce qui donne à mon autorité un parfum beaucoup moins prestigieux qu’elle n’en a l’air.

Je déverrouille mon écran d’un geste nerveux, et les notifications défilent aussitôt avec une brutalité mécanique : quatre mails de l’équipe produit, deux messages WhatsApp de ma mère qui veut savoir si les enfants ont bien mangé ce midi, et un mémo vocal de mon directeur financier dont l’intitulé commence par un très prometteur : Noah, on a un gros problème.

Je ne lance pas l’audio. Pas encore. Je n’ai tout simplement pas la bande passante émotionnelle nécessaire pour absorber une catastrophe supplémentaire. À la place, j’ouvre le tiroir de mon bureau et je découvre, glissée entre deux dossiers, une feuille de dessin oubliée. Un gribouillis rose et bleu. Un cœur maladroit. Et ces trois mots écrits en lettres tordues : Papa sent bon.

Je reste immobile une seconde.

Mon regard s’accroche à ces mots bancals, imparfaits, tendres, et quelque chose en moi se fissure avec une discrétion presque douloureuse. Puis le téléphone vibre encore, la parenthèse se referme, et je relève les yeux en redevenant exactement celui que tout le monde attend que je sois.

— Lauren, rappelle Tokyo. Et dis à Gabriel que je veux une reformulation du N°9 dans l’heure, plus ronde, plus enveloppante, et qu’il arrête de me faire des parfums pour hommes énervés. J’ai besoin de douceur, pas de testostérone liquide.

Je raccroche, je serre le flacon entre mes doigts, je le porte à mon nez, je ferme les yeux, et pendant une seconde de trop, dans le silence provisoire de mon bureau, je prie pour qu’un jour quelqu’un m’aide, enfin, à respirer.

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