Partie I : Chapitre 1
Eliseo Luna n'avait jamais eu particulièrement peur de l'avion. Il aimait voyager et, jusqu'à l'an passé, il allait au Mexique tous les trois ans pour rendre visite à sa famille. Dormir pendant le vol n'était habituellement pas très difficile pour lui. Il avait même créé une playlist spéciale pour l'aider à s'endormir et elle était généralement plutôt efficace. Pourtant, alors qu'il survolait l'océan pour joindre Montréal, Eliseo était incapable de trouver le sommeil. Il avait tout essayé : film ennuyeux, musique, regarder par le hublot, ... Il s'était même résigné à prendre ces stupides comprimés qu'il s'était promis de ne jamais plus toucher. Mais dans la cabine plongée dans le noir et au milieu des ronflements des autres passagers, l’anxiété et l’appréhension de ce qui l’attendait à l’atterrissage l’empêchaient de fermer les yeux plus d’une minute.
Résigné à accepter sa situation, Eliseo finit par rebrancher ses écouteurs à l’écran qui lui faisait face et sélectionna un film au hasard, vérifiant avant que le scénario n’annonçait rien de déprimant. Prêtant finalement peu attention aux images qui défilaient devant lui, il laissa son esprit vagabonder vers les souvenirs de la veille. Il avait passé le réveillon du Nouvel An seul, dans l’appartement parisien de ses parents chez qui il était retourné vivre le temps de quelques mois. Ces derniers avaient insisté pour qu’il les rejoigne en Italie où ils passaient leurs vacances, mais il avait refusé, finissant par prétexter devoir se rendre à une soirée organisée chez sa meilleure amie. Malgré l’invitation, il n’y était pas allé, ignorant ce message comme il l’avait fait pour les précédents. Depuis son retour précipité à Paris, il n’avait renoué avec aucun de ses anciens amis. C’était à peine s’il avait parlé à ses parents. Il ne les avait même pas prévenus de son départ, leur laissant seulement un mot avant de partir pour l’aéroport.
La lumière revint dans la cabine alors que les hôtesses de l’air commençaient à préparer les chariots pour proposer un petit-déjeuner, annonçant l’approche de l’atterrissage. Eliseo profita que son voisin se soit réveillé pour se lever et se rendre aux toilettes. Occupant le siège du milieu, il avait passé l'entièreté du vol assis, n’osant pas déranger l’homme qui dormait à côté de lui. Le jeune homme grimaça légèrement en sentant ses genoux raides se déplier enfin. Il profita de son séjour aux toilettes pour se brosser les dents et se recoiffer devant le miroir. Des mèches noires et ondulées tombaient devant ses yeux de la même couleur, malgré ses efforts pour les caler derrière ses oreilles. Ses cheveux étaient trop longs. Du moins, c’était ce que sa mère, Laurence, lui avait répété sans relâche depuis son retour chez ses parents. Cette dernière avait un regard assez arrêté en ce qui concernait les codes de la masculinité. Pour Laurence, un homme devait avoir des cheveux courts et ne surtout pas porter de bijoux. Eliseo était à l’opposé de cela. Il avait ignoré les supplications de sa mère pour qu’il aille chez le coiffeur et portait suffisamment de piercings pour essuyer une quantité astronomique de remarques désobligeantes. Son père, Alberto, ne se prononçait pas sur la question. S’il avait une opinion à ce sujet, il ne l’avait jamais exprimée et s’était contenté de simples soupirs sans commentaires chaque fois que son fils était rentré avec un nouveau bijou ou tatouage. Eliseo avait sagement attendu ses dix-huit ans pour commencer à se rendre régulièrement chez le perceur. Du haut de ses vingt-six ans, il portait désormais un anneau au septum, plusieurs bijoux aux oreilles et – ce qui avait eu le chic d’horrifier sa mère – un piercing à la langue. Son dos et ses bras étaient également ornés de tatouages effectués au fil des ans, et Eliseo les chérissait, chacun d’entre eux le ramenant à des moments clés de sa vie.
Avant de sortir des toilettes, le jeune homme s’aspergea le visage d’eau fraîche, comme si cela pouvait effacer ses traits de fatigue. En regagnant sa place, il fut soulagé de constater qu’il ne restait plus qu’une heure de vol. Il arriva juste à temps pour commander un café auprès de l’hôtesse de l’air, comptant sur la boisson pour lui donner assez d’énergie pour se rendre à son nouvel appartement. Il en profita pour avaler les comprimés qu’il prenait depuis six mois déjà et qui faisaient grimacer ses parents chaque fois qu’il mentionnait son traitement.
Pour que la dernière heure de vol passe plus vite et afin de s’éviter de trop penser, Eliseo remit ses écouteurs et se plongea dans le film qu’il avait commencé, essayant de comprendre tant bien que mal le scénario.
Te voilà chez toi, content ?, pensa Eliseo d’une voix teintée de sarcasme en déposant sa grande valise au milieu du studio qu’il louait depuis une semaine. Il avait commencé les visites virtuelles d’appartements deux mois auparavant et son choix s’était arrêté sur ce minuscule studio proche du centre-ville de Montréal. Ce n’était pas un appartement particulièrement joli, mais il était meublé et équipé, épargnant le jeune homme d’un déménagement complexe. Il n’était que onze heures du matin et Eliseo ne ressentait toujours pas de fatigue. Il s’appliqua à ranger ses vêtements dans l’armoire avant d’accrocher les rares affiches qu’il avait pu glisser dans ses bagages avant de partir. Celles-ci étaient usées, mais Eliseo les aimait. Elles le renvoyaient à ses passions, représentant ses musiciens favoris. Il accrocha également sur les murs quelques cartes postales collectionnées au fil de ses voyages. Son regard s’attarda sur les photos rangées dans une enveloppe au fond de sa valise. Le jeune homme les avait prises sans trop savoir quoi en faire. Depuis un an, il n’était plus capable de les regarder sans qu’une boule d’angoisse, de peur et de honte ne se saisisse de sa poitrine. Laissant échapper un lourd soupir, Eliseo laissa l’enveloppe dans le fond de son bagage et le rangea en bas de l’armoire.
L’heure du déjeuner approchait et, n’ayant rien pour inaugurer sa nouvelle petite cuisine, Eliseo se motiva à sortir faire quelques courses. Il trouva rapidement un grand supermarché et s’attela à cette tâche qu’il détestait tant, calculant le montant final sur son téléphone au fur et à mesure qu’il ajoutait un article à son panier. Bientôt tu auras un salaire, pensa-t-il pour se rassurer. Eliseo n’avait pas travaillé depuis un an. Il avait quitté son poste précipitamment avant de retourner vivre chez ses parents pour économiser des sous et n’avait pas été en mesure de trouver un nouveau travail malgré les encouragements de Laurence et Alberto. Son idée de partir à Montréal avait émergé quatre mois plus tôt dans son esprit. Changer de pays lui était apparu comme la meilleure et unique manière de reprendre une vie professionnelle. Il avait besoin de s’éloigner de son passé, de laisser les événements derrière lui et de trouver une nouvelle voie qui s’écarterait au maximum de ce à quoi il avait passé des années à se former : la psychologie. Jusqu’au cinq février dernier, Eliseo avait adoré son travail de psychologue. Bien qu’il était encore au début de sa carrière, il avait déjà rencontré plus d’une centaine de patients et n’avait eu que de bons retours de ces derniers et de ses collègues. Il arrivait souvent que certaines situations le renvoient dans ses retranchements, mais il aimait les défis et l’adrénaline qui en découlait. Cependant, après le drame survenu presque un an plus tôt, son monde s’était écroulé, emportant sa confiance et son goût du risque au passage.
Eliseo n’avait jamais travaillé dans le milieu de la photographie et, bien qu’il se rendait régulièrement à des expositions, il n’avait pas porté d’intérêt particulier à cet art. Pourtant, alors qu’il cherchait désespérément un travail à Montréal en épluchant une dizaine de sites d’annonces, il n’avait pas hésité une seule seconde à postuler à une offre d’emploi pour un assistant dans un studio de photographie privé. Il y était allé au culot, n’y croyant qu’à moitié et, après un court entretien d’embauche en visioconférence, sa candidature avait été retenue. Eliseo n’avait pas pu s’empêcher de penser qu’il y avait anguille sous roche, mais il avait désespérément besoin d’un emploi et était prêt à dire amen à toute proposition qui lui était faite.
Sa vraie passion qu’il cultivait depuis l’enfance était la musique, sous toutes ses formes. Dès sept ans, et jusqu’à ses seize ans, il avait suivi des cours de solfège et de piano au conservatoire de son arrondissement à Paris. Après cela, il s’était consacré à la guitare, apprenant en autodidacte. Mais ce qu’il aimait plus que tout, c’était le chant. Il avait attendu d’avoir vingt-quatre ans et un travail stable pour se payer des cours particuliers et son professeur s’était montré plus que soutenant, le convainquant de son talent et l’encourageant à performer en public. Eliseo n’avait jamais écrit de musique, mais il aimait interpréter les textes des chanteurs qu’il admirait, y trouvant un moyen d’exprimer ses émotions. Il avait fait quelques concerts dans des bars devant des dizaines de personnes, rien d’assez important pour qu’il s’en vante particulièrement, mais il était fier de sa progression. Ces expériences n’avaient fait qu’alimenter son rêve de toujours : faire de la musique son monde et être suffisamment reconnu pour en vivre. Alors, une fois l’emploi d’assistant en poche, il s’était mis à contacter les bars de Montréal, envoyant des vidéos de ses derniers concerts et proposant ses services pour animer certaines soirées. Le propriétaire d’un bar queer, Le Velvet, avait fini par lui répondre deux jours avant la fin de l’année, lui proposant de chanter lors de certaines soirées, tout en y travaillant comme barman deux soirs par semaine. Eliseo avait volontiers saisi cette opportunité, répondant à l’offre de manière plus qu’enthousiaste. Tout au long de ses études, il avait enchaîné différents emplois étudiants, mais son expérience préférée restait celle du travail de barman. Il avait mémorisé plusieurs recettes de cocktails dont il se souvenait encore parfaitement à ce jour et s’était toujours bien entendu avec ses collègues et les clients.
De retour dans son petit appartement et une fois les courses rangées, Eliseo se laissa tomber dans le canapé et se couvrit immédiatement de tout ce qui pouvait lui servir de couverture. Le froid mordant de l’extérieur avait fait rougir ses mains et ses pommettes et il peinait à se réchauffer malgré le radiateur portatif qui soufflait de l’air chaud directement dans sa direction. Le jeune homme n’était pas de nature frileuse, mais il n’avait pas été préparé aux rudes hivers canadiens. Il se promit d’acheter une parka adaptée à la météo dès qu’il aurait sa première paie et sortit son ordinateur. Il passa rapidement en revue ses mails, lisant attentivement les instructions envoyées par Sylvie Beaulieu, la photographe qui l’avait embauché, concernant son premier jour qui arrivait à grands pas. Il avait été décidé qu’il commencerait au début du mois, le trois janvier, plus précisément, lui laissant tout juste le temps de s’acclimater à la ville et au décalage horaire. Cet arrangement lui convenait. Ainsi, il aurait rapidement de quoi s’occuper l’esprit et les mains, lui évitant de trop penser et de se laisser envahir par des souvenirs parasites.
Après un maigre repas, Eliseo, commençant à sentir la fatigue pointer son nez, décida de s’atteler au réagencement complet de son appartement pour lutter contre le sommeil. S’il voulait s’adapter au plus vite au décalage horaire, il fallait qu’il arrive à tenir jusqu’au soir pour s’autoriser à dormir. Lorsqu’il trouva enfin que la nouvelle disposition des meubles lui convenait, il enfila des vêtements de sport thermiques et des baskets, et sortit une nouvelle fois de l’immeuble pour courir dans le quartier. Malgré le col en polaire qui couvrait la moitié de son visage, le froid mordant brûlait chaque parcelle de peau nue et il fut vite contraint de retourner au chaud. Avant de regagner son appartement, il s’arrêta dans un café pour commander un thé bouillant à ramener chez lui. Pendant qu’il attendait sa boisson, son regard s’attarda sur la télévision suspendue à l’autre bout de la salle. Le son était coupé mais il reconnut sans peine l’acteur qui s’entretenait avec un journaliste. Il s’agissait de Milo Reed, star montante du cinéma. Après une carrière plutôt discrète, ce dernier était aujourd’hui un acteur à grande renommée. A la sortie du film dans lequel Reed jouait un des rôles principaux, quelques semaines auparavant, le public s’était montré extrêmement enjoué et, en l’espace de quelques jours, son succès avait atteint un niveau international. L’acteur n’avait même pas encore trente ans et était devenu du jour au lendemain le sujet de toutes les discussions. Eliseo n’était pas passé à côté de ce film, se tenant au courant de chaque oeuvre qui mettait en avant la communauté queer. Alors qu’il essayait de deviner les questions du journaliste, le jeune homme sursauta lorsque le barista, de l’autre côté du comptoir, tapa sur son épaule pour lui signifier que son thé était prêt. Eliseo paya sa boisson et laissa un pourboire avant de retourner dans le froid. Il passa le reste de sa journée devant son ordinateur à regarder une série peu captivante, se pinçant régulièrement pour se forcer à rester éveillé. Lorsqu’il fut enfin une heure raisonnable pour aller dormir, Eliseo ne prit pas la peine de déplier son canapé-lit et s’endormit directement sur l’amoncellement de coussins, enroulé dans la couette.
Eliseo avait toujours apprécié le sport. Depuis son enfance, il avait essayé la danse, le tennis, le karaté, l’escalade, l’escrime et le vélo. Durant ses études, il avait développé un intérêt particulier pour la course à pied, s’inscrivant chaque année au semi-marathon de la ville. Il aimait observer sa progression et repousser chaque fois un peu plus ses limites. En parallèle, il avait commencé la musculation afin de renforcer son corps pour éviter au maximum les blessures typiques que la course pourrait infliger à une personne peu préparée. Eliseo avait rapidement compris qu’il ne pourrait pas courir correctement dans le froid canadien. C’est pourquoi il s’était rendu dès son réveil à la salle de sport la plus proche afin de souscrire à un abonnement. Le sport et la musique faisaient partie des rares éléments de son passé qu’il acceptait de conserver et il savait à quel point il en avait besoin pour ne pas s’effondrer à nouveau.
Vêtu d’un débardeur, d’un short mi-long et des nouvelles baskets qu’il avait reçues comme cadeau à Noël, Eliseo s’efforçait de maintenir la cadence imposée par le tapis de course. Il avait déjà parcouru une dizaine de kilomètres et comptait bien attendre l’épuisement total avant de s’arrêter. De temps à autres, il surprenait quelques regards intéressés tournés vers lui et les ignorait délibérément. Le jeune homme était conscient de l’effet qu’il pouvait avoir sur les autres. Au fil des ans, il avait fini par comprendre qu’il était plutôt attirant, entre ses cheveux sombres, son teint naturellement hâlé, ses tatouages et ses yeux noirs en amande. Il en avait d’ailleurs bien profité, notamment lors des soirées universitaires, mais il eut vite compris que, bien qu’il aimait les séduire et qu’il les trouvait toutes ravissantes, les femmes ne l’intéressaient pas dans les sphères romantique et sexuelle. Il se contentait donc généralement de converser avec elles et trouvait rapidement une excuse pour s’extirper de la situation lorsqu’elle escaladait vers autre chose qu’un simple jeu de séduction.
Lorsque Eliseo décida que son corps avait suffisamment subi, il descendit du tapis de course et se dirigea vers le vestiaire pour prendre une douche bien chaude. Son téléphone vibra alors qu’il commençait à se rhabiller. Un nouveau message de sa mère s’afficha à l’écran et il répondit par un rapide et bref je suis bien arrivé, tout va bien avant de glisser le portable dans son sac, ignorant les autres messages non lus qui s’accumulaient. Eliseo savait qu’il ne pourrait pas les éviter encore longtemps, mais il n’avait pas la force de répondre à toutes ces personnes et de leur mentir. Faire le mort n’était pas non plus une solution, mais il espérait que ses anciens amis finiraient par lâcher l’affaire. Les messages les plus difficiles à ignorer restaient ceux d’Agata, sa meilleure amie. Ils avaient connecté dès leur première rencontre et elle lui avait offert un soutien incommensurable dans chacun de ses projets. Mais lorsque Eliseo s’était effondré un an auparavant, il avait également coupé les ponts avec Agata et n’avait jamais trouvé assez de courage pour s’en excuser. Malgré cela, son amie continuait à lui écrire régulièrement et à l’appeler, comme s’il ne se comportait pas comme un terrible abruti. C’est avec le visage renfrogné et des pensées peu agréables qu’Eliseo regagna son appartement.
Eliseo
