Chapitre 1
Marc titubait le long du couloir. Les quelques mètres le séparant encore de sa chambre lui semblaient être des kilomètres. Et cette douleur dans sa tête recommençait. Son cœur battait à tout rompre. Il rassembla ses dernières forces en pensant à son lit. Il allait enfin pouvoir s’allonger, fermer les yeux et ne plus penser à rien…
—Monsieur Delti, téléphone pour vous ! » lui lança Sandrine, une des infirmières de garde ce jour-là.
Et merde ! Son heure n’était pas encore venue. Il opéra un demi-tour et se dirigea vers la cabine téléphonique à quelques pas de lui. Il sentait ses veines battre dans ses tempes. Décidément, ça ne voulait pas partir.
—Allo, oui. La voix de Marc se fit tremblante.
—C’est Marie. Je voulais avoir de tes nouvelles. Sa voix était claire et posée.
—Ah Marie ! Comment vas-tu ?
—C’est plutôt à toi qu’il faut poser la question. Comment se passe ton hospitalisation ?
—Des hauts et des bas, commenta-t-il. Surtout des bas. J’ai du mal à supporter les différents traitements, entres autres, et comment va Arthur ? Et toi, où es-tu ?
—Je suis sûre que tu vas bientôt aller mieux. Je dois te laisser, le petit réclame sa becquée, il va très bien.
—Et Arthur, que fait-il ?
—Au revoir, Marc.
Ce court coup de fil laissa l’homme plutôt perplexe. Que voulait Marie réellement ? Tenait-elle encore à lui ? Impossible d’en savoir plus. Il décida de regagner sa chambre, tant bien que mal. Le sol semblait se dérober lentement sous ses pieds. Et ce mal de tête... Mal de tête accentué par les souvenirs de Marie. Les vertiges le reprenaient maintenant. Il pénétra dans la chambre 117, au premier étage —sur les trois que comptait le bâtiment. Il retira ses chaussons et s’installa péniblement sur son lit situé près de la fenêtre. Il se couvrit avec sa couette imprimée « Hôpitaux de France ». Pas très jolie mais juste assez chaude. Il se concentrait sur sa respiration afin d’atténuer ses angoisses. Au bout d’une bonne vingtaine de minutes il finit par s’endormir. Il était neuf heures trente.
Il se mit à rêver un bon moment ce matin-là. De Marie, d’Arthur —qui allait bientôt avoir six mois. Un rêve plutôt agréable. Marc se revoyait avec Marie et leur bébé dans leur petite maison. Il se voyait attablé, tenant son petit bout de chou dans ses bras, pendant que sa compagne s’affairait à préparer le repas. Puis tout à coup il se mit à trembler, presque incapable de tenir fermement Arthur dans ses bras. Le rêve se transformait lentement en cauchemar. Il fut pris de vertiges. Son corps ne répondait plus, ses pensées se faisaient distantes. Il n’avait plus de force dans ses bras. Il allait laisser tomber le petit Arthur…
Il se réveilla aussitôt, pris d’un sentiment de panique. Sa respiration était haletante. Il sentait son cœur battre dans sa tête. Même couché il pouvait sentir les vertiges. Ouf ! Ce n’était qu’un mauvais rêve, se dit-il. Il se dirigea vers la petite salle de bains toute carrelée de sa chambre d’hôpital et se mouilla abondamment le visage. Son reflet dans le miroir au-dessus du lavabo lui fit prendre un petit mouvement de recul. Il était amaigri et son teint était grisâtre. T’as plutôt mauvaise mine, se dit-il encore, ne pouvant s’empêcher de dévoiler un petit rictus. Il allait bientôt être midi, l’heure du repas. Ces derniers temps il mangeait très peu, ne se régalant que des maigres desserts qu’offrait la cuisine de l’hôpital—si encore on pouvait appeler cela de la cuisine.
Marc se fit violence pour s’arracher à son lit et, aussi, pour enfiler un jeans noir et un pull en laine. Après tout, on était en plein mois de décembre et les locaux de l’hôpital n’étaient pas très bien chauffés. Il se devait d’être à peu près présentable car ils étaient environ une vingtaine dans la salle commune dans laquelle les patients prenaient leurs repas en commun.
Avant de pouvoir passer à table, il fallait passer par la salle de soins des infirmières où celles-ci distribuaient les médicaments à chaque patient. Il ne voulut pas trop traîner car premier arrivé, premier servi. L’attente pouvait parfois durer plus d’un quart d’heure.
Les patients se suivaient à la queue-leu-leu. Malgré ses efforts à essayer de se dépêcher, Marc arriva quatrième. Devant lui se tenaient Alfred Nelville et Antoine Dufour. La première qui allait recevoir ses gougouttes était une femme, la bonne cinquantaine. Elle était arrivée deux jours auparavant et Marc avait été incapable de retenir son prénom.
Sandrine, une infirmière aux longs cheveux roux bouclés, la quarantaine, avait soigneusement préparé les traitements par ordre alphabétique. Messieurs Nelville et Dufour évoquaient les fortes pluies des derniers jours. Pendant ce temps la quinquagénaire se trémoussait d’impatience à l’idée de recevoir ses petites pilules. Elle entra dans la salle de soins pour en ressortir deux minutes plus tard. Le visage radieux. Ah, la magie des médicaments, se dit Marc. Vinrent les tours de Nelville et Dufour. Ils mirent chacun à peine plus d’une minute. Marc se sentait un peu nerveux, son traitement ne lui semblait pas assez efficace, ou peut-être l’était-il un peu trop... ?
—Entrez monsieur Delti ! lui fit Sandrine. Il entra, se sentant un peu fébrile.
—Comment vous sentez-vous aujourd’hui, monsieur Delti ?
—Bof, lui rétorqua ce dernier. Je ne sens presque plus mes jambes. Les vertiges et les maux de tête ne me quittent plus.
—Asseyez-vous s’il vous plaît, je vais prendre vos constantes, lui dit l’infirmière d’un ton compatissant. Elle avait dû remarquer la faiblesse apparente de son patient.
Il ne se fit pas prier et s’installa lentement sur le petit tabouret en face du bureau des soignants. L’infirmière s’approcha et lui enfila la brassière reliée à un tensiomètre électronique. Le gonflement serra le bras de Marc, ce qu’il trouva plutôt désagréable, comme d’habitude. Au bout de quelques secondes un petit Bip se fit entendre. La soignante regarda un moment l’appareil et annonça le verdict à son patient :
—Votre tension est correcte. Un peu de tachycardie, mais rien d’anormal. Vous pouvez prendre place au réfectoire, le déjeuner va être servi.
Un peu rassuré, Marc obéit. En sortant de la salle de soins il croisa Émilie, une jeune infirmière d’environ vingt-cinq ans, au jugé, et qui selon lui venait à peine de finir ses études. Elle était arrivée dans le service quelques semaines auparavant. Leurs regards se croisèrent une seconde mais Émilie continua son chemin, imperturbable. Il prit le chemin du réfectoire, situé à quelques pas de la salle de soins. Sa douleur à la tempe le lançait toujours, mais les vertiges s’étaient faits moins coriaces. Il décida de s’installer à sa place habituelle. Celle qui donnait sur le long couloir menant aux chambres et qui lui permettait aussi de jeter un coup d’œil vers la salle des infirmières. Le coup de fil de Marie l’avait laissé mal à l’aise. Il n’avait pas très faim. Il avait envie de fermer les yeux et d’oublier tout ça.
Midi cinq. On sonna à l’entrée du bâtiment. C’était l’arrivée des plateaux-repas. Sandrine et sa collègue Émilie se dirigèrent vers la porte d’entrée. Elles revinrent deux minutes plus tard. Elles semblaient devoir fournir un effort surhumain pour ramener le chariot plein de plateaux-repas. Il était pourtant monté sur roulettes même si celles-ci grinçaient fortement. Tout le monde était maintenant assis. Émilie et Sandrine commencèrent à distribuer les repas. Marc fut presque le dernier servi. Quand Émilie lui apporta son plateau, il fit non de la tête. Mais la soignante insista :
—Il faut manger monsieur, vous n’allez pas tenir la journée.
Marc abdiqua et prit son plateau. Convaincante la petite, pensa-t-il. Il découvrit l’assiette de son couvercle. De la purée de choux, une petite escalope de volaille et un fond de sauce. Appétissant… Il ne prit même pas la peine de goûter ce succulent repas, préparé à la tonne pour un petit millier de patients. Il regardait le dessert avec envie. Une religieuse au chocolat accompagnée de crème anglaise. Il se jeta dessus.
Il va bien me falloir un peu de forces, se dit-il. Le médecin veut me voir dans le courant de l’après-midi et il ne faudrait pas que je sois gêné par un estomac qui crie famine.
Les entretiens avec les médecins le stressaient au plus haut point. Pourquoi ? Aucune idée. Peut-être à cause des questions difficiles. Car à chaque fois il devait se remettre en question et répondre le plus franchement possible. C’était une pratique épuisante pour lui. Pendant qu’il débarrassait son plateau, il remarqua qu’Émilie le fixait encore. Peut-être avait-elle reçu comme consigne de vérifier s’il mangeait correctement, pensa-t-il. Car il avait perdu pas mal de poids déjà.
Il quitta le réfectoire et se dirigea avec grand peine vers sa chambre. Pourquoi avait-il fallu qu’on lui attribue une chambre au fond du couloir ? Il se lava les mains au lavabo de sa chambre puis il se regarda à nouveau dans le petit miroir situé au-dessus. Pour un gars de trente-cinq balais tu fais pâle figure, remarqua-t-il. Ses cheveux étaient en bataille, il portait un t-shirt blanc à col en V, un peu trop large pour lui. Ses yeux étaient cernés et son regard semblait vide. Pas une seule petite étincelle dans ses yeux. Il décida qu’il était temps de se reposer, il éprouvait un impérieux besoin de dormir. Une infirmière daignerait bien venir le chercher au moment de son entretien avec le médecin.
Marc manqua de trébucher en voulant gagner son lit. Les vertiges étaient de retour ! Il s’assit avec précaution puis se laissa tomber sur le dos sur son fin mais confortable matelas. Il ne prit pas la peine de se couvrir, ses maux de tête lui donnaient assez chaud comme ça. Il ferma les yeux et entreprit un exercice de respiration qui lui avait été appris pendant les séances de relaxation auxquelles il avait participé. Au bout de quelques minutes sa respiration se fit plus lente. Il se sentait un peu mieux.
Finalement, il s’endormit.