CHAPITRE 2
LES CICATRICES DU SILENCE
Le trajet vers le Cap-Haïtien m’avait semblé durer une éternité. Installée à l’arrière de la voiture, je regardais les paysages défiler à travers la vitre poussiéreuse, mais mon esprit était resté bloqué à Port-au-Prince, dans cette chambre où tout avait basculé. Arrivée dans la petite maison de ma tante, l’accueil fut poli mais glacial. Ici, personne ne parlait ouvertement du "drame", mais leurs regards pesaient sur moi comme un jugement silencieux. J'étais devenue la fille qu'on cache, l'erreur qu'on cherche à oublier loin de la capitale.
Je me sentais comme une étrangère dans ma propre famille. Le soir, le silence du Cap est différent de celui de Port-au-Prince ; il est profond, lourd, seulement interrompu par le bruit lointain des vagues qui s'écrasent contre le bord de mer. Chaque souvenir de ma vie d'avant me transperçait le cœur. Mais ce qui me faisait le plus mal, c'était l'absence de Nazaire Nicolas. Son visage, son sourire et la force qu'il m'insufflait me manquaient plus que tout. Nazaire était mon ancrage, la seule personne qui voyait en moi autre chose qu'une victime.
Pour ne pas sombrer dans le désespoir et pour rester fidèle à la promesse que j'avais faite à Nazaire Nicolas, j'ai ouvert mon sac et j'en ai sorti mon vieux carnet aux pages jaunies. C’était mon seul refuge, le seul endroit où je n'avais pas besoin de porter un masque. J’ai saisi mon stylo et j’ai laissé la douleur se transformer en mots. Ce n’était plus seulement de l’encre, c’était un cri de guerre :
Chaque jour une douleur
Intense envahit mon cœur
Mais je me bats comme une guerrière
Je ne veux plus être la princesse de ce monde plein de guerre
Je transforme ma douleur
En une force redoutable
J’ai construit mon bonheur
À partir des fables
Certes je suis triste
Mais je ne laisse pas cette tristesse me guider
La vie c’est de lutter
Et je suis loin d’être égoïste
La vie m’a donné un fardeau
Mais je le regarde comme un cadeau
Je veux du bonheur
Dans un monde rempli de malheur
Quand j'eus fini d'écrire, le silence ne me faisait plus peur. J'ai relu ces lignes plusieurs fois, laissant chaque strophe s'ancrer dans mon esprit. Ce fardeau dont je parlais, cet exil forcé, je commençais à comprendre qu'il pouvait être mon plus grand atout. En acceptant ma tristesse sans la laisser me diriger, je venais de franchir une étape cruciale vers ma propre reconstruction.
Je savais que le lycée m'attendait le lendemain. Je savais que la "Classe des Huit" n'allait pas me faire de cadeaux. Mais en refermant mon carnet, je me suis promis une chose : personne ne verrait mes larmes. Ils verraient la guerrière que Nazaire Nicolas aimait tant. L'encre de l'inavouable avait commencé à tracer un chemin vers une liberté que personne ne pourrait plus me voler.