CHAPITRE 1 - UN TROU DE BEIGNET DANS LE CŒUR
CHAPITRE 1
UN TROU DE BEIGNET DANS LE CŒUR
MIA
Je l’admets, j’ai un passe-temps un peu étrange, le genre qu’on avoue que sous la menace. Je suis fabricante d’histoires. Alors non, je ne travaille pas dans l’édition et je n’ai pas le talent pour être une autrice comme Dahlia Blake ou Brittainy C.Cherry[1]. C’est là que commence le côté étrange de ma lubie — j’invente des biographies express pour les inconnus que j’observe depuis le trentième étage de mon condo[2]. Près de la Scotiabank Arena[3], j’ai une vue imprenable sur un morceau de Toronto qui est constamment en mouvement.
— Celui-là, il est au bord du burn-out.
L’homme qui a attiré mon attention a son portable vissé à l’oreille et porte un costume qui serre ses larges épaules et sa mallette de laquelle dépasse une pochette. Rien d’ordinaire au premier coup d’œil, sauf un point essentiel; c’est samedi aujourd’hui.
— Tu crois ? demande une voix masculine derrière moi.
Je me retourne vers Jo, mon compagnon de la nuit dernière qui enfile sa veste, prêt à partir. La lumière qui traverse la baie vitrée de mon appartement se reflète dans ses cheveux acajou et ses yeux clairs. On s’est croisé dans une soirée d’alumni de l’université de Toronto et nous avions bien accrochés. Pourtant, ce matin, nous sommes devenus de parfaits inconnus, gênés de se retrouver ensemble dans un lit et nus. J’aimerais dire que cette soirée était exceptionnelle et que c’est la première fois que ça m’arrive… Mais ce n’est pas le cas. Jo s’avance vers moi pour observer à son tour l’homme qui continue de tourner sur lui-même au téléphone.
— Il a l’air d’avoir plusieurs réunions à gérer alors qu’on est samedi. Au moins, s’il doit bosser le week-end, pourquoi ne pas mettre un pull simple ou peut-être un col roulé ? Pas besoin d’être aussi formel qu’un lundi.
— Peut-être qu’il travaille dans l’événementiel ou qu’il va dans un espace de coworking car c’est un jeune entrepreneur qui se lance ?
— Ah, tu vois qu’on se prend vite au jeu !
Il hoche la tête avec un sourire poli et s’éloigne pour débarrasser la tasse que je lui ai donnée dans l’évier et la rince rapidement.
— T’as des plans prévus pour aujourd’hui ? demande-t-il en nettoyant le plan de travail qu’il a légèrement éclaboussé dans sa main d’œuvre.
— Je dois rejoindre mon amie pour faire un peu de shopping à Yorkdale. Il y a des promotions intéressantes en ce moment.
Je mens. Il ne saura jamais que mon programme est d’hiberner, c’est ce que je fais généralement après une cuite pareille. Mais il n’a pas besoin de le savoir et j’ai envie de passer encore pour la fille cool sur laquelle il a flashé au Loft Club. Il hoche la tête de nouveau, s’essuie les mains avec un torchon et m’adresse — encore — un sourire poli avant de faire mine de regarder l’heure sur son téléphone.
Je pourrais lui dire que ce n’est pas la peine de faire toute cette mise en scène… Seulement, c’est drôle et ça m’évite de penser à ce trou de beignet dans le cœur qui s’agrandit un peu plus. Quelle excuse vais-je entendre, cette fois ?
Ma sœur a un souci avec sa voiture.
J’ai promis à un pote de passer le voir après la soirée.
J’ai une urgence au bureau (peu probable, on est samedi)
— J’ai complètement oublié, j’ai promis à Rémy de le rejoindre à Eaton pour manger avec lui. Il vaut mieux que j’y aille, je suis déjà en retard.
Bingo, c’était la réponse 2, du moins ça s’en rapproche. Je ne connais pas Rémy, mais je fais tout comme et m’empresse de chercher mon badge dans mon sac pour l’accompagner jusqu’à la porte. Une fois devant, j’active la porte qui émet un bruit de déverrouillage et l’ouvre en grand pour le laisser passer. À ma grande surprise, il se tourne vers moi en se caressant le menton, comme s’il hésitait à prendre une décision. Puis, il sort son téléphone ;
— J’ai oublié de te demander ton numéro hier soir. Est-ce que tu…
— Non.
Merde, trop rustre. Reprends-toi, Mia. Je ferme les yeux, inspire rapidement et reprends, plus calme ;
— Ce n’est pas contre toi, mais j’aimerais qu’on en reste là. J’espère que tu comprends ?
Il semble soulagé et ses épaules se détendent.
— Bien-sûr, je comprends totalement. Merci encore pour la soirée et le café, Alicia.
Je me retiens de lui dire mon vrai nom et lui tends la main pour conclure notre parenthèse ;
— Avec plaisir. Je te souhaite un bon déjeuner !
La porte refermée, je m’y adosse et inspire à pleins poumons. J’avise mon sac dans la console du couloir et tente un lancer pour ranger mes clés qui ratent la cible. Mon sac glisse au sol et toutes mes affaires s’éparpillent, du gloss en dessous de la console jusqu’à mon miroir de poche au bout du couloir dans un petit fracas désagréable. Super.
Je grogne tout en me baissant pour ramasser mon spray pour les mains, mon porte-carte… Et la lettre de Denis. Mes doigts tremblent lorsqu’ils saisissent l’enveloppe crème, sur laquelle est écrit en manuscrit ; À Mia. Rien n’y fait, je n’arrive pas à la jeter. Je la range rapidement et retourne dans mon salon.
Ici, dans mon cocon pastel entre le vert amande et le rose poudré, je me sens dans mon élément. Lors de mon emménagement il y a deux ans dans la résidence de Maple Leaf Square, la décoration intérieure devait être plus neutre pour accueillir les goûts du couple que je formais avec Denis… Dans ma naïveté, j’avais imaginé qu’il laisserait son studio dans le sous-sol de ses parents pour me rejoindre. J’étais tellement motivée que j’avais commandé du mobilier noir et rouge, ses couleurs préférées.
Notre rupture aura eu au moins ce bénéfice. Dès le lendemain, 8H tapante, Séphy a débarqué devant ma porte avec des pots de peintures et des magazines de chez RH[4]. En quelques jours, mes murs avaient changé de couleurs et des meubles aux prix exorbitants — mais magnifiques — étaient commandés.
La meilleure acquisition que j’ai faite est sans nul doute la bibliothèque encastrée dans l’angle droit de mon salon, juste en face du balcon qui donne sur le lac. Il n’y a rien de plus salvateur que de classer ses livres selon sa préférence. Un grand fauteuil confortable trône fièrement à cet endroit auprès d’une petite table basse qui accueille les thés et cafés froids.
J’enfile mon peignoir de maison gris et retourne devant une autre baie vitrée qui donne sur le lac d’Ontario qui scintille sous les rayons du soleil. Je ferme les yeux pour profiter moi aussi de cette chaleur naturelle bienvenue, surtout en cette période où l’hiver nous fait encore une démonstration de force en avril. J’ai beau vivre depuis plus de dix ans au Canada, la météo me surprendra toujours. Si seulement la chaleur pouvait aussi se répandre à l’intérieur de moi et apaiser cette douleur lancinante qui me pousse à chercher du réconfort n’importe où…
Allez, change-toi les idées, Mia.
Le frigo ouvert, j’inspecte ce qu’il contient et sors de quoi préparer mes plats de la semaine ; ce sera ravitoto[5] et ratatouille au menu !
J’attache mes boucles en un chignon rapide et commence à découper les morceaux de viande de porcs, qui rissole dans la marmite électronique. Cuisiner a toujours été un refuge pour moi, particulièrement lorsque je réalise les recettes de mes parents.
Mon téléphone vibre à l’autre bout de la table de travail et je souris en voyant mon fond d’écran s’illuminer.
— Hey, tu es en retard, dis-je en activant les Airpods. D’habitude, tu appelles plus tôt
Ma meilleure amie baille à l’autre bout de la ligne. Si elle se réveille aussi tard, ça veut dire qu’elle a encore passé la nuit avec Byron.
— Comment va la plus grande fêtarde de Toronto ?
— Elle est lassée, dis-je en faisant lançant mijoter un premier plat dans la marmite.
— Hmm… Mauvais coup ?
— Non, non, ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Je sais, j’essayais de te faire rire. Plus sérieusement, qu’est-ce qui se passe ? Tu as ta voix des mauvais jours.
Je soupire, rince rapidement mes mains avant de m’affaler sur le fauteuil près de ma bibliothèque, un plaid sur mes genoux.
— Disons que… Je commence à en avoir marre de tout ça.
— Quoi donc ? chuchote Séphy.
Je l’entends se lever de son lit, murmurer quelque chose à quelqu’un d’autre et fermer sa porte. Elle est donc bien avec Byron. Ils se sont rencontrés il y a sept mois sur une application de rencontres. La nature taciturne et discrète a éveillé la curiosité de ma meilleure amie au caractère solaire et avenant. Depuis, d’après ce que je vois et j’entends, ils ne se quittent plus.
Ah, l’amour…
— Mia ?
— Oui… Je parlais de cette sensation de vide, Séphy. Quand je sens qu’elle monte en moi, je sors, rencontre un mec, oublie quelques heures et quand la porte claque derrière lui, ça recommence et je me retrouve à penser ce que ma vie aurait été avec…
— … Avec Denis ?
J’acquiesce comme si elle pouvait me voir, la gorge nouée. Mon amie soupire, prononce quelques mots créoles que je ne comprends pas et reprends ;
— Mia… Si tu ressens cette lassitude, ça veut peut-être dire qu’il est temps d’arrêter cette comédie, tu ne crois pas ? Une fille qui ne jure que par Nana[6] ne se contente pas de petites aventures d’un soir. Elle veut l’amour avec un grand “A”, de la passion et surtout… celui qui dure toujours. Où est passé celle qui se perdait dans les romans d’amour et qui me parlait du jour où elle rencontrera l’amour de sa vie ?
— Elle préfère les thrillers, maintenant, rétorqué-je en faisant la moue.
Elle poursuit comme si elle ne m’avait pas entendu;
— Arrête de vivre dans le passé et va de l’avant. La ”Mia folle d’amour” a envie de revenir sur le devant de la scène. Ça va faire un an que tu la gardes à l’abri du monde, comme une fleur de serre. Libère-toi et pars à la reconquête de l’amour, le vrai.
Je ne peux m’empêcher de grogner. Partir à la reconquête de l’amour ? La belle affaire.
— Séphy… Je n’ai aucune envie de tomber amoureuse. J’ai déjà donné.
— Qui te parle d’un amoureux ? J’ai seulement parlé d’amour. Commence par aimer et accepter la romantique qui est en toi. Tu l’as renié trop longtemps. Le reste viendra tout seul.
— Hmm… Tu crois ?
— Je crois en toi. Comme toujours.
J’entends une voix masculine derrière elle. Séphy murmure et lâche un soupir avant de reprendre ;
— Je suis désolée ma chérie, je vais devoir y aller, je vais me préparer un… petit-déjeuner.
Je glousse avant de répondre;
— Passe le bonjour à Byron de ma part, OK ?
Elle rit avant de me répondre;
— Il est parti sous la douche. Et il a laissé la porte ouverte. J’ai capté le message.
J’éclate de rire, ravie de savoir ma meilleure amie si épanouie.
— Allez, va profiter de ton homme ! On se reparle vite.
La marmite émet un bruit avant d’éjecter de la fumée, signe que le premier plat est prêt. Je retourne dans la cuisine et prépare une juliotte d’aubergines, de poivrons, de tomates et de courgettes pour ma ratatouille. Rien de mieux qu’un appel avec sa meilleure amie pour chasser les nuages de son ciel. J’allume la télévision pour rompre le silence de l’appartement et continue mes préparations.
Un aboiement me fait lever les yeux vers Beethoven. Une douce nostalgie me saisit alors que les images du grand Saint-Bernard défilent devant mes yeux. Au moment où la famille part à la recherche du chien, ce membre de la famille devenu indispensable à leur bonheur, mon cœur se serre.
Il y a quelques années, je connaissais ce bonheur, moi aussi. Jusqu’à mes quatorze ans, j’ai eu la chance de vivre avec Dina, un coton de tuléar qui gardait mon berceau alors qu’elle n’avait que quelques mois. Elle comprenait mes peurs, mes colères et mes sourires sans un mot. Elle avait cette douce présence, cette loyauté silencieuse, cette manière d’aimer sans condition, si propre à son espèce.
Aimer… Autrement.
J’ai de l’amour à donner. Beaucoup d’amour. Mais pas pour un homme. Un chien pourrait-il combler, ce trou de beignet dans le cœur ?
Hmm…








