Chapitre 1.1 — Trois jours
L'odeur de colle chaude et de paille séchée imprégnait encore l'atelier quand le ding du mail retentit.
Hillary ne leva pas les yeux. Ses doigts, maculés de peinture dorée, ajustaient une dernière fleur artificielle sur un panneau de bienvenue. La commande pour le mariage de samedi était déjà en retard, et si elle devait encore passer sa soirée à—
Ding.
—répondre à des demandes de devis farfelues, elle allait balancer son ordinateur par la fenêtre.
— Putain, mais quoi encore ?
Elle essuya ses mains sur son jean déjà dégueulasse et attrapa le portable posé sur une pile de dossiers. L'écran affichait un expéditeur inconnu. Elle faillit glisser le doigt pour supprimer direct, mais le début de l'objet la stoppa :
URGENT - Demande d'organisation Gala de Charité...
Elle ouvrit.
Madame Dawson,
Nous organisons le gala annuel de notre fondation dans un nouvel établissement, le plus prestigieux de la ville. Votre profil nous a été recommandé.
Rendez-vous immédiat à l'adresse ci-dessous. Nous vous attendons.
Cordialement,
Le cabinet d'Elias Kane
Hillary cligna des yeux. Puis elle relut.
Puis elle éclata de rire.
— Mais ils se foutent de ma gueule ?
Lola déboula de la cuisine, une cuillère en bois à la main, les cheveux attachés en chignon défait.
— Quoi ? T'as cramé le pistolet à colle encore une fois ?
— Pire. Regarde-moi cette merde.
Elle tendit le téléphone à sa colocataire. Lola posa sa cuillère, prit l'appareil, lut. Son expression passa de la curiosité à l'incrédulité, puis à une espèce de choc muet.
— Hill... t'as vu le nom ?
— Ouais, j'ai vu. « Rendez-vous immédiat. Nous vous attendons. » Sans « s'il vous plaît », sans « dans la mesure de vos disponibilités ». C'est qui ces gros cons pour se permettre—
— Hill. Elias Kane.
— Et alors ? Je dois connaître ?
Lola lui rendit le téléphone comme s'il s'agissait d'un objet sacré.
— C'est l'entreprise la plus prospère du pays. Lui, c'est le PDG le plus connu et respecté de tous les États-Unis. Ses hôtels, ses casinos, ses fondations... Il est partout. Si tu décroches ce contrat, si tu organises ce gala et que ça se passe bien, t'es plus une petite décoratrice inconnue. T'as des clients VIP qui frappent à ta porte pour le restant de ta vie.
Hillary regarda l'écran. Puis sa coloc. Puis l'écran encore.
— J'm'en bats les couilles. Personne me parle comme ça. Je vais supprimer ce mail de merde et—
Lola lui arracha le téléphone des mains.
— T'es folle ? T'as vu l'adresse ? C'est Beverly Hills, Hill. Les vraies villas avec des portails hauts comme des immeubles. Tu vas y aller, tu vas leur montrer ce que tu sais faire, et tu vas signer ce contrat, putain.
— Lola...
— Hillary. Écoute-moi. Ta mère te réclame encore de l'argent le mois dernier ? Si. T'as trois factures en retard ? Si. Ton entreprise, c'est toi, toute seule, et t'es à deux doigts de devoir revendre ton matos pour payer ton loyer ? Si.
Hillary serra la mâchoire.
Lola posa une main sur son épaule.
— Va. Renseigne-toi. Si ça pue, tu te casses. Mais si ça sent bon... Hill, ça peut tout changer.
Dix minutes plus tard, Hillary fourrait son iPad dans un sac, attrapait un carnet de croquis et claquait la porte de l'atelier.
Dans le taxi, elle regarda défiler les rues. Les immeubles se firent plus rares, les palmiers plus nombreux, les grilles plus hautes. Le chauffeur lui jeta un regard dans le rétro.
— Grosse soirée ?
— Sais pas encore.
— En tout cas, le quartier, c'est pas pour les petites bourses.
Elle ne répondit pas.
Le taxi s'arrêta devant une double grille en fer forgé noir, haute d'au moins quatre mètres. Derrière, une allée de gravier blanc serpentait entre des haies parfaitement taillées jusqu'à une villa qui ressemblait à un palace. Colonnes blanches, fontaine, palmiers centenaires.
Hillary paya, descendit, regarda le portail fermé.
Elle klaxonna au niveau de l'interphone.
Rien.
Elle recomposa le numéro du mail. Sonna dans le vide.
Elle klaxonna encore. Plus longtemps. Plus fort.
La chaleur de Los Angeles lui collait la chemise au dos. Ses docs sous le bras, son sac en bandoulière, elle commençait à bouillir.
— C'est pas vrai...
Elle rappuya sur l'interphone.
Une voix d'homme, posée, presque amusée :
— Madame Dawson ?
— Oui, bonjour, je suis devant le portail, il est fermé, vous pouvez—
— Je vous attends. C'est ouvert.
Clic.
Hillary fixa l'interphone.
— ... Quoi ?
Elle regarda le portail. Fermé. Elle regarda la grille. Haute. Elle regarda autour d'elle. Personne.
Elle recomposa le numéro.
— Allô ? Il est pas ouvert, votre putain de portail !
— Ah. Vous ne savez pas comment entrer ?
La voix était toujours posée. Trop posée. Comme s'il se foutait d'elle.
— Écoutez, monsieur-je-sais-pas-qui, je veux bien discuter de votre gala, mais si c'est pour me faire perdre mon temps avec des—
— Il suffit de pousser.
Elle cligna des yeux.
— Pousser ?
— La grille, madame Dawson. Elle n'est pas fermée à clé. Juste... poussée.
Hillary regarda à nouveau le portail, immense, impressionnant, et qui visiblement n'avait jamais été conçu pour qu'on pousse.
Elle tendit la main. Appuya.
La grille s'ouvrit dans un grincement discret.
— ... Connard.
Elle fourra son téléphone dans sa poche, passa son sac de l'autre côté, et entreprit d'escalader la clôture.
Oui, elle aurait pu passer par la grille ouverte. Mais à ce stade, c'était une question de principe.
Elle sauta de l'autre côté, atterrit dans le gravier, se releva en époussetant son jean, attrapa son sac, et marcha droit vers la porte d'entrée.
Sans un regard en arrière