Le Dernier Roi

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Summary

À Monosard, Léon règne sur le silence. Sept heures : réveil. Neuf heures trente : potager. Un ordre immuable régi par le chiffre trois, une couronne de fer et deux arbres pour confidents. Mais ce matin, l'air est vicié. Trois silhouettes déchirent la brume. Dans le fracas du métal et la danse des bougies, le royaume s'apprête à brûler. Monosard n'était pas sur les cartes. C'était tout son univers.

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Léon Malthus

Il est sept heures du matin quand le roi Léon se réveille. Ce titre, il le doit au prestige d'être le

dernier habitant de Monosard.

Que le lecteur curieux ne cherche pas ce village : il n'existe pas. Les moteurs de recherche n'en

diront rien. Pourtant, quelque part en Europe, il subsiste. Ses vieilles maisons sont tordues par

le temps, collées dans un creux, encerclées d'une forêt épaisse. Tous sont partis ou morts.

Il ne reste qu'un vieil homme : Léon Malthus, roi autoproclamé de Monosard et de ses bois

silencieux. La vie ici est paisible, mais interminable. Pourtant, chaque matin, à sept heures, Léon

se lève, prêt à régner.

D'abord, il s'habille avec une attention scrupuleuse. Sa couronne — une vieille jante de voiture,

lui donne l'aspect d'un tournesol. Elle reste accrochée à un clou. Seuls les grands jours, il la porte

Pour Léon, ces moments sont rares et programmés : le solstice, la fin des grandes pluies et les

moissons.

Après avoir déjeuné, il se consacre à son potager, vaste, impeccablement entretenu. À neuf

heures trente précises, il se déshabille, sans jamais presser le temps.

En changeant de tenue, il cesse d'être roi. Il devient un simple citoyen.

Le regard baissé, il désherbe. Ses gestes suivent un ordre précis, appris par l'habitude.

— Il faudra éclaircir ces betteraves. Butter les pommes de terre aussi. Et ces escargots... je le

savais, dit-il à voix basse.

Plus tard, alors que son corps commence à fatiguer, il dit:

— Etrange, je n'entends pas les habituels chants des oiseaux.

Chaque recoin de Monosard possède une odeur propre. C'est ce qu'il remarque chaque matin,

comme pour vérifier que rien n'a changé. L'air est stable, l'humidité toujours la même. Cela suffit

à maintenir l'ordre. Mais, ce matin-là fut différent. Une odeur putride lui vint aux narines. Celle-là

même de l'air vicié.

Quand le soleil est haut, il se relève. Il reprend son titre et déjeune. Ce jour-là, il mange des

pommes de terre nouvelles, cuites aux herbes. En mâchant, il entend un bruit. Léger. Étranger.

Léon pense que cela fait dix ans qu'il vit de la sorte. En réalité, plus de trente. Il connaît

chaque insecte, chaque feuille, chaque pierre de ce village. Il les a placées lui-même, une à une,

dans un ordre fixe.

"Un roi se doit d'aimer l'ordre", était sa phrase préférée. Mais lui, il le fabriquait de ses mains de

citoyen engagé.


Léon retira son veston royal et enfila celui du valet.

— Allez voir qui cela peut être, dit-il auparavant.

— Bien sûr, bien sûr, marmonna-t-il à lui-même.

Le détail lui apparut immédiatement :

— Des lapins. Allez, oust ! D'habitude, ils craignent l'endroit. Leur forêt est plus sûre. Nous irons

voir. C'est lundi, jour de marche.

Le déjeuner reprit. Le roi était furieux. Les chaises de la salle restaient encore vides. Pour venger

son honneur, il condamnerait trois invités. Trois était le nombre de l'ordre : trois lits, trois portes,

trois serrures. Tout était régi ainsi.

Le repas s'acheva dans l'amertume.

Autrefois, un cheval vivait dans l'écurie voisine. Vaillant. Mort et enterré depuis des années, il

avait laissé au roi la charge de marcher. Avant chaque départ, Léon lui offrait une carotte.

Aujourd'hui, il en déposa deux, sans trop savoir pourquoi.

Les Anciens, dont il ne savait presque rien, avaient tracé un escalier de pierre dans la colline. Il

menait aux terres éloignées, à la limite de ce qu'il appelait le royaume. Un mur grillagé marquait

la frontière. La forêt exhalait une odeur de mousse et de pluie. Des perles d'eau brillaient sur les

troncs.

— Bonjour, Sonia. J'enlèverai votre mousse, Lola, dit-il en passant la main sur deux arbres.

Il serra contre lui le tronc de ces deux arbres. C'était un soutien infaillible et puissant.

Son manteau rouge, usé, tirait sur le brun. Dans cette lumière humide, il semblait fait de la

même matière que la forêt. Il s'assit sur un banc creusé dans un tronc. À chaque lundi, à cette

heure, un couple de rouge-gorges venait chanter. Léon leur offrait de l'avoine. Les années

mauvaises, quand il n'avait vraiment plus le choix, il donnait du pissenlit. Cela n'était arrivé que

quelques fois : il préférait entamer ses propres réserves plutôt que manquer à la règle.

Mais les oiseaux ne vinrent pas. Il regarda sa montre à gousset : 15 h 27. Ils venaient toujours

entre trois et quatre heures. Pendant sept ans, il les avait vus : un couple, puis leurs petits. Dans

son esprit, l'idée d'un tel jour était toujours réfutée. Pourtant, ceci devait arriver. L'absence de ses

volatiles était comme un rouage manquant d'une machine complexe.

La mort était venue. Elle était son seul ennemi.

Dans sa bibliothèque, une quarantaine de livres la décrivaient comme une personne. Les faux

lui faisaient horreur. Un jour, il avait brûlé ces outils. « Raisons de guerre », avait-il déclaré. Le

jardinier avait mis une semaine à faire ce qu'il faisait en un jour. Mais sa conscience était

tranquille.

Sur le chemin du retour, il pensa tout haut :

— Elle est rusée. Oui. Maligne! Il faut détruire chaque objet qui tue.


Pour lui, les objets qui tuent étaient simples : outils de jardinage, couteaux, fourchettes. Bref,

tout ce qui était en métal et qui pouvaient blesser.

Chez lui, il était tard. Le roi pensa à la clé de sa chambre. Elle l'effrayait.

— Mon esprit. Cette clé me le prendra. Jamais ! cria-t-il.

Pris de panique, il la jeta par la fenêtre. Puis il démonta son premier lit, fixa les lattes contre le

mur avec marteau et clous. Ces choses brillantes devinrent ses ennemies, juste après la Mort.

La nuit venue, il dormit sur le deuxième lit. Le troisième, avec le matelas du premier, bloquait la

fenêtre.

La nuit avait été éprouvante. Léon n'avait dormi que par tranches de dix minutes. Les bêtes de la

forêt semblaient s'être toutes rapprochées du village. Un hiver rude avait déjà poussé quelques

animaux à migrer, mais cette nuit avait quelque chose d'anormal. Les bruits n'étaient pas des

bruits de fuite. Ils riaient. Ou du moins, il lui sembla qu'ils riaient.

À sept heures, Léon se redresse. Il se sent sale. Il décide qu'il se lavera deux fois aujourd'hui. Le

jardinier aura moins d'heures. En enfilant son habit royal, un bruit nouveau se répète, moins

régulier. Plus fort. Plus net. Ce ne sont pas des animaux. Il y en a plusieurs : des sourds, des

aigus. Un murmure continu.

Droit, il ouvre la porte. Dans la brume matinale, il semble distinguer quelque chose.

S'approchant, il voit trois silhouettes. Rien de ce qu'il connaît. Pourtant, une part ancienne de lui

les reconnaît. Une silhouette s'avance, les deux autres la suivent.

— Bonjour... -chuchotements indistincts- ... êtes-vous seul ici ? prononce avec étonnement une

faible voix.

Ils sont trois : deux hommes en tenue de chantier et une femme en costume sombre. Elle

semble commander. Léon reste debout, immobile. Il regarde comme on regarde une espèce

inconnue.

— Monsieur, allez-vous bien ? demande la femme.

Un des hommes chuchote :

— Oh non... je le reconnais... -murmures indistincts- ... Monsieur Malthus ?

Comment ces choses connaissaient-elles son nom ? La pensée ne dura qu'un instant. Elle fut

remplacée par un souvenir. Dans un des livres prêtés autrefois par une vieille femme, la Mort

était décrite ainsi : des ombres silencieuses qui s'avancent jusqu'à la porte et prononcent le nom

du condamné.

Léon connaissait l'histoire de Samara. Celle-là même qui décrivait l'inexorabilité du destin. Il

l'avait lue cent fois, cherchant mille manières d'en modifier la fin. Dans le livre, on ne fuyait pas

la Mort. On courait vers elle.


Alors, sans répondre, il se rua à l'intérieur. Son manteau rouge se souleva dans le vent et le roi

disparut derrière la porte. Il fallait agir vite. Prendre l'essentiel.

Il n'emporta qu'un morceau de pain et le petit sac préparé un soir d'été. Ce soir-là, ivre, il avait

refermé le livre de Samara et décidé qu'il écrirait une autre fin. En partant, il vit sa couronne

posée dans le bow-window. Elle représentait l'honneur de Monosard. On ne l'abandonnait pas.

Cependant, il avait déjà trop d'objets. Le roi prit alors la décision de la porter. Un sacrilège pour

un jour d'assaut.

Dehors, les silhouettes avançaient.

— Jamais ! cria-t-il.

Et le voilà, roi d'un royaume désert, s'élancer à travers ses terres. Couronné, il courait moins vite.

La jante peinte en jaune oscillait sur sa tête. Un tournesol en fuite.

— Attendez, monsieur ! fit une innocente voix masculine.

Mais Léon ne cessa de courir. Sa barbe blanche, soigneusement taillée, contrastait avec la

brutalité de sa course. Sur les pavés détrempés de Monosard, ses pas résonnaient comme une

fuite animale. Ce n'était pas un roi qui courait, mais un vieil homme aux poumons trop faibles.

Un goût de sang lui monta à la bouche avant même qu'il ne songe à se retourner.

En haut des collines, haletant, il se mit à rire. Ce rire sec se répercuta contre les troncs, glissa sur

les pierres, revint lui frapper les tempes. Il eut un frisson, le roi ne reconnut pas immédiatement

sa voix. Dans sa folie, il crut que la Mort le poursuivait. En réalité, personne ne le cherchait

encore.

— Elle est vilaine ! Mesquine ! De toute ma vie, j'ai toujours voulu le même lendemain

qu'aujourd'hui, rien de plus! cria-t-il.

Puis, se tournant vers l'arbre moussu, il reprit ses esprits. Empoignant deux arbres, il dit :

— Bonjour, Sonia. Lola, je crains de ne pouvoir vous aider tout de suite.

Il tomba à genoux dans la poussière humide. La chaleur était écrasante, lourde, comme si la

forêt elle-même voulait l'étouffer. L'air manquait. La touffeur fit glisser sa couronne, qui s'écrasa

mollement au sol. Léon la ramassa, comme pour ramasser un reste de lui-même. Puis il s'assit

sur le banc des rouge-gorges, attendant.

Deux heures passèrent dans un calme d'après tragédie. Enfin, une voix brisa l'air.

— Monsieur ?

Léon leva la tête.

— Bien. C'est la même chose que pour Samara. Mes forces sont limitées. Je ne le savais pas à ce

point. Allez, faites ce que vous avez à faire, dit-il d'un ton altier mais brisé.


— Comment cela ? Je ne vous comprends pas. Mais, monsieur... êtes-vous seul ?

— Je ne pensais pas la Mort si avenante.

— La mort ? répéta le garçon, maigre et nerveux, cherchant tout autour de lui. Puis il éclata d'un

rire sec, presque cruel.

— Mais, monsieur... je ne suis pas la mort.

Voyant le désarroi du vieillard, il se figea, et dans un souffle plus grave, presque involontaire :

— Mon Dieu... combien de temps ce pauvre homme a-t-il passé seul ?

— Qu'est-ce que vous êtes, par conséquent ? demanda Léon, d'une voix trop calme pour être

rassurante.

— Théo. Je m'appelle Théo, monsieur.

Le jeune homme prononçait chaque syllabe comme on manipule une porcelaine. Sa voix n'avait

rien d'agressive ; elle cherchait seulement à ne pas le briser. En réponse, le vieux roi hochait la

tête, imperceptiblement, comme s'il parlait à une ombre derrière l'épaule du garçon.

Visiblement, c'en était trop pour Léon.

Autour d'eux, l'air portait une odeur lourde de mousse humide et de feuilles pourrissantes. Dans

cette chaleur anormale, la forêt semblait suinter. Théo détourna le regard, simplement pour

respirer. À cinq pas à peine, il se sentit pourtant à des kilomètres de cet homme.

— Cet endroit... il est... différent, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour Léon.

— Il faut en prendre soin. Oui. C'est là sa tâche, répondit le roi, d'une voix posée, trop posée.

D'un geste lent et cérémoniel, Léon retira sa couronne. Elle tinta contre ses doigts moites. De la

main droite, il arracha son manteau élimé en laine, le fit glisser au sol. Un autel digne était

dressé.

— Je vois... mais, monsieur, voulez-vous descendre en...

Théo n'eut pas le temps d'achever. Le vieux roi avait déjà fui, couronne en avant, balayant les

herbes hautes de ses jambes fatiguées. Le trousseau de clés à sa ceinture, annonciateur d'une

sentence tragique.

— Non ! Vilaine ! Tu m'as méprisé !

Sa voix se perdit dans l'écho de la vallée. Les collines de Monosard se fendaient en deux par une

unique ouverture ; l'autre versant, interdit, exhalait une odeur de terre noire. L'air brûlant collait

aux poumons. Il fait trente degrés. Ici, cela relevait de l'accident météorologique.

Le vieux roi trébucha, s'accrocha à rien. Ses genoux plièrent lentement. Dans le silence absolu,

Léon s'effondra.


Plus tard, sa Majesté, engourdie, l'esprit dans une brume dense, entendit des voix. Elles n'avaient

ni direction claire ni contours humains. Elles flottaient, lointaines.

— Sérieusement, vous auriez dû voir la forêt, là-haut, dit une voix légère, presque mielleuse.

— Ça ne peut pas être plus étrange qu'ici. Regardez ça. C'est quoi, au juste ? Une couronne ?

répondit une voix masculine, grave et râpeuse.

— Apparemment, il la portait sur la tête, ajouta une femme à l'intonation ferme, maîtrisée.

Les sons se mêlaient. Rien ne semblait venir d'un point précis.

— Là-haut, poursuivit la voix douce, tout était... humain. Les arbres avaient des galets dans les

creux, comme des yeux. Leur écorce était poncée, lisse, presque comme une peau. J'ai même

cru voir de vieux vêtements autour d'eux.

Un silence. Puis la voix féminine revint, plus proche :

— Et toi, tu dis que tu le connais ?

— Ma mère allait le voir. Ils étaient proches. De ce que je me souviens, c'était un bon type. C'était

le maire. Il avait toujours ce sourire quand il me voyait gamin. Et ses yeux... jamais je n'ai vu

autant de douceur dans un regard, répondit la voix rauque.

— Il se réveille, lança une autre voix, aiguë, presque enfantine.

Une secousse traversa le corps de Léon, comme un courant nerveux. Ses bras se raidirent avant

lui, ses doigts bougèrent seuls. Ses yeux s'ouvrirent d'un coup — fixes, instables, fous.

— Ah ! Ahh ! Où suis-je ?

Après une brève crise de frayeur, tout stoppa. Net. Comme ces appareils qui affichent le rythme

cardiaque.

Il est sept heures du soir. Mais Léon, sorti d'un cauchemar sans contours, croit qu'il est le matin.

Sa montre affiche « 7 h 17 ». En plusieurs décennies, c'est le premier matin où il est en retard. Ce

détail — insignifiant pour quiconque d'autre — élargit l'Histoire de Monosard.

Il se lève en hâte. Ses vêtements sont déjà sur lui.

— Mais d'où sort cette terre ? marmonne-t-il en brossant fébrilement ses manches.

Derrière la porte entrouverte, trois employés l'observent. Ils ne disent rien. Leurs silhouettes

hésitent, comme prêtes à fuir. Aucun n'ose croiser son regard. Puis, lentement, ils reculent. Le

parquet grince sous leurs semelles. Ils regagnent la salle à manger — ou ce qu'il en reste — et

s'assoient à distance les uns des autres.

Pendant ce temps, Léon continue sa routine. Il frotte son pantalon à l'eau dure du vieux robinet,

raccroche ses manches à un clou, raccourcit machinalement la veste à coups de ciseaux

émoussés. Son souffle saccadé remplit la pièce. La fenêtre condamnée ne laisse passer ni

lumière ni signal du monde extérieur. Après son labeur, il dit:


— Onze heures et demie déjà passées ? lâche-t-il avec étonnement, en entendant son estomac

gronder.

Il ignore les murmures derrière la porte, ne les entendant même pas. La femme finit par quitter

la pièce : un bruit sec, puis la porte qui claque. Les deux autres la suivent du regard, mais ne

bougent pas.

Dans la cuisine, Léon prépare un repas comme chaque midi. Ses gestes sont précis,

chronométrés par sa mémoire. Salade lavée trois fois. Carottes Vichy alignées par taille

décroissante. Purée de pommes de terre et de courgettes, fouettée jusqu'au silence. Il sifflote à

peine d'une note unique, mécanique.

Puis, il retire son tablier, revêt sa tenue de roi, ajuste sa « couronne » en loques sur sa tête, et

fait son entrée.

Dans la salle à manger, deux hommes l'attendent, raides, depuis des heures. L'un cache une

arme sous son manteau, un détail que personne n'a jamais su, sinon lui et celle qui vient de

partir. Ils se taisent. Le roi, lui, avance comme à une cérémonie.

Le valet imaginaire met le couvert. Huit assiettes, disposées avec un soin rigide. Léon se penche

sur sa chaise comme on monte sur un trône.

— Vous êtes peu nombreux, dit-il d'une voix monocorde. Où sont passés les autres sujets ?

Silence. Les deux hommes échangent un regard, imperceptible.

Léon hoche la tête lentement, comme s'il venait de recevoir une réponse que nul n'a donnée.

— Alors soit. Trois d'entre vous seront décapités. C'est la règle.

Le mot tombe comme un ordre ancien, inscrit dans un code qu'il est seul à connaître. Les deux

hommes restent figés, incapables de rire ou de répondre. Léon ne les voit déjà plus. Dans son

esprit, la salle est pleine. La table est ronde. Les convives sont silencieux.

Il porte la fourchette à sa bouche, machinalement, et déclare d'un ton neutre, presque

administratif :

— À Monosard, on coupe la tête de ceux qui manquent à table.

— Monsieur, nous... nous avons déjà dîné, dit le gringalet d'une voix sèche, étranglée par la

peur.

Le roi ne répondit pas. Il se redressa légèrement, prit la parole comme on ouvre une séance.

— L'ordre du jour, déclara-t-il. Premièrement, Sonia, son état devient insupportable... L'automne

approche. Il faut retourner les citrouilles pour que la chair mûrisse des deux côtés.

Sa voix était lente, parfaitement articulée, comme un cérémonial appris depuis toujours. Les

deux hommes, pétrifiés, se contentaient d'écouter, immobiles. L'un d'eux, à la voix rauque, finit


par briser le silence, d'un ton faux, presque hilare — rire nerveux.

— Écoutez, vieil homme... vous vous souvenez de moi ? Le fils de madame...

Mais Léon poursuivait, comme s'il parlait seul.

— Et après, oui, je me reposerai. Don Quichotte. Personne ne devra entrer. Aucun bruit.

Le gaillard ouvrit la bouche, mais les mots ne vinrent pas. Le roi leva une main lente, solennelle,

comme pour clore la discussion.

— Désormais, mangeons.

Il s'arrêta net. Son regard balaya la table.

— Mais... où sont les couverts ?

Les deux hommes restèrent figés. Le silence pesa. Dans la gorge du gaillard, quelque chose

remua — un rire étouffé, transformé en souffle nerveux. Ses doigts se crispèrent sur ses

genoux. Le gringalet, lui, recula imperceptiblement, ses talons raclant le sol.

Le roi, lui, se leva. Il traversa la salle d'un pas lent, sans les voir. Dans la cuisine, il ouvrit les tiroirs

un à un. Cuillères. Rien d'autre. Les fourchettes et couteaux avaient disparu. La veille, il les avait

lui-même jetés dehors, mais son esprit avait effacé le souvenir.

Quand il revint, ses yeux avaient cette fixité mécanique qui précède la fureur.

— Un vol, dit-il. Un vol. Oui... un vol.

Sa voix ne tremblait pas. Elle avait la neutralité d'un verdict. Les deux hommes, eux, tremblaient

à sa place.

Ils savaient qu'il n'avait pas d'arme. Ils avaient fouillé sa chambre pendant son sommeil : rien,

hormis un carnet couvert de formules illisibles. Mais la lumière des bougies déformait son

visage. Les ombres tremblaient sur ses joues. Sa folie donnait l'impression d'une autorité.

Dans le silence, le métal dissimulé sous un manteau fit un bruit sec, presque imperceptible. Le

garçon sursauta. Léon, lui, n'entendit rien.

Le roi tremblait. Sa panique s'était changée en crise, incontrôlable. Chaque mot qu'on lui

adressait se perdait dans un vide intérieur. Le gaillard parlait, criait même, mais Léon restait

sourd, absorbé par des gestes désordonnés. Il se roulait à terre, passait entre les chaises, le

regard fou.

Deux fois, le gringalet rattrapa la même bougie avant qu'elle ne tombe. À la troisième tentative,

sur ordre du grand, il les éteignit... mais pas toutes. Trois restèrent allumées, projetant sur les

murs une clarté tremblante. La pièce était désormais un théâtre d'ombres : tout y vibrait, flou,

mouvant.

— Attrape-le ! ordonna la voix rauque.


L'homme saisit le roi par le col. Les poings de Léon furent plaqués sur la table. L'arme du gaillard

glissa brièvement hors de son manteau, et le bruit du métal, sec, coupa l'air. Le petit tressaillit, le

regard rivé sur la crosse brillante.

— Toi ! cria le grand. Va me chercher... une housse ! Ses taies d'oreiller, n'importe quoi !

Il n'avait pas réfléchi. C'était le premier objet venu à l'esprit. Le petit, lui, savait qu'il y avait une

corde dans la cuisine. Il l'avait vue, n'avait pas osé la prendre.

Au contact des mains, Léon sembla revenir. Sa peau réagit comme brûlée. Ses yeux

s'écarquillèrent. Il semblait reconnaître quelque chose — ou quelqu'un. Le rictus qui traversa

son visage fut pire qu'une peur : c'était l'expression d'un homme qui ne comprend plus l'objet de

sa terreur.

— Bon, écoute-moi, vieux fou ! Jolin, Madame Jolin, ça te dit quelque chose ? lança l'homme, à

bout de nerfs.

Aucune réponse. Il secoua le vieil homme.

— Réponds !

— Mais... mais de quelle histoire me parlez-vous, madame ! hurla Léon d'une voix qui se brisa.

Le coup partit aussitôt. Une claque. Nette, sonore. Le bruit rebondit contre les murs. Les

flammes des trois bougies frémirent. Jamais la maison n'avait connu pareille violence.

L'homme souriait maintenant. Un sourire faux, éclatant, presque tendre.

— Écoute-moi bien, dit-il calmement. Qu'est-ce que tu fais ici ? Depuis quand tu vis seul ?

Il se pencha, son visage à quelques centimètres du sien.

— On est là pour une autoroute. Tu comprends ? Il ne devait plus y avoir personne depuis

trente ans.

Le vieillard le fixait, les lèvres tremblantes.

— Tu sais ce que ça veut dire, hein ? poursuivit l'homme, la voix basse.

— Non...

— Ça veut dire qu'aux yeux de l'État, t'es mort. Pire encore : t'as jamais existé.

Un silence. Le jeune reprit, plus doux :

— Et Madame Jolin... tu te souviens d'elle ? C'était ma mère.

Les trois bougies tremblaient encore. Leurs flammes, minuscules, dansaient sur les visages. Et

dans ce vacillement, Léon Malthus, roi de Monosard, sembla comprendre — ou simplement

cesser de chercher.

— Mais, dit le roi, il faut que... je sorte. Oui, c'est cela. Les betteraves ont besoin d'être éclaircies,

et les citrouilles, oui, les citrouilles...


Les doigts repliés sur eux-mêmes comme ceux d'un insecte mourant, les traits crispés, le fils

Jolin s'éloigna. D'un geste brusque, il tira les rideaux vers lui. Une odeur épaisse de poussière

s'éleva, chargée de moisissure et de temps.

— Tu vois ? Il fait nuit ! cria-t-il. On n'est pas dans...

Ce fut un choc pour Sa Majesté. Le temps, la météo : c'étaient là ses seules vérités tangibles. Ces

choses devant lui pouvaient-elles les changer ? Les mains liées à la chaise, il se débattait dans la

maison. La crainte d'un accident devenait une certitude. Le gaillard, dans un accès de rage, sortit

son arme.

— Non, pas ça ! s'écria le gringalet.

Il reçut un coup violent : la crosse frappa son œil droit et son nez. Il tomba, le visage en sang, à

demi-aveugle. C'était une rébellion échouée. Sur ordre de l'autre, il quitta la maison et s'éloigna

en courant, au-delà des terres éloignées.

Seul avec sa proie — un vieil homme attaché, hagard, parlant au vide —, le fils Jolin tira. Une fois,

deux fois, trois fois. Trois, toujours. Les balles s'écrasèrent contre les murs. La deuxième arracha

une touffe de cheveux blancs. Trois : ce chiffre revenait sans cesse, même dans ces moments.

Puis, d'un coup de hanche trop brusque, la bougie bascula. Le lin sec, les tapis anciens prirent

feu aussitôt. Les flammes gagnèrent les murs. Le fils Jolin, pris d'une révélation soudaine — celle

de sa propre brutalité —, recula, tétanisé. L'humanité qui sommeillait en lui se manifesta sous sa

forme la plus pure : l'égoïsme. Il quitta la maison sans un mot, s'enfonça dans la nuit, et, à trente

mètres de là, se retourna. Le feu dévorait déjà le royaume.

Sa Majesté, ignorant les flammes, récupéra sa couronne et l'enfila. C'était un grand jour : il avait

vaincu la Mort. Restait à guetter son retour, et cette nuit, toujours présente.

Il chercha dans ses tiroirs de quoi se défendre. Rien. Chaque arme, il les avait jetées. Ses

rangements, comme un palimpseste de sa vie, contenaient des strates d'objets superposées,

souvenirs d'un ordre ancien. Les flammes montaient ; il fouillait plus vite.

Au fond, sous les papiers, il trouva une photographie. Elle l'interpella. Il crut entendre la voix de

ce petit cadre.

Sous la photographie, à peine lisible, un nom :

Sonia Lola Jolin.

Léon caressa le cadre en noisetier verni du bout des doigts.

Dans le "o" de Lola, un visage.

— Bonjour, Lola, murmura-t-il avant que la fumée ne l'engloutisse.

Il réalisa — non pas toute sa vie, mais l'essentiel.

— Oh, oui, cette femme, je l'ai aimée. Elle m'a aimé.


Le roi dansait, chantait, riait même. Et, tombant, suffoqué dans la pièce noirâtre, il grommela

encore :

— Que c'était beau... Comment vas-tu aujourd'hui, mon cœur ?

Quelques instants plus tard, c'en était fini du roi de Monosard.

Le gringalet, loin derrière, se rua vers la maison. Une boule de lumière s'élevait dans le noir,

effaçant la colline. Il croisa le gaillard qui fuyait, tête basse. Aucun mot.

Toute la nuit, il resta devant le brasier. Quand, au milieu de la nuit, la pluie se mit à tomber, il se

mit à rire.

— La vie n'est pas si bien faite que cela, murmura-t-il.

Au petit matin, vers sept heures, le feu s'était éteint. En avançant parmi les cendres, il vit un

corps calciné, fusionné à la tête par une forme métallique.

Dans ses doigts, collés à sa poitrine, un objet carbonisé. On ne sut jamais de quoi il s'agissait.

Que le lecteur ne persiste pas à chercher le village de Monosard, même sur une carte.

Il n'en reste plus rien.

Jamais les automobilistes qui roulent sur cette autoroute, quelque part en Europe, ne

connaîtront le passé de cette terre.

Ils ne sauront pas qu'ils passent sur un royaume où vécurent Vaillant, le roi et son amour.

Peut-être que Monosard n'était pas le plus puissant, ni le plus riche des royaumes.

Mais pour un homme, c'était tout son univers.