Nouveau départ, nouvelles catastrophes
Élise Martin détestait trois choses dans la vie :
Les réveils avant 7h.
Les gens qui mâchent la bouche ouverte.
Les nouveaux départs.
Malheureusement, elle venait de cumuler les trois.
Le réveil avait sonné à 6h12.
Son voisin d’avion avait mâché un chewing-gum comme si c’était une compétition olympique.
Et elle se trouvait maintenant devant le panneau « Bienvenue à Belle-Rive », petite ville côtière charmante, pittoresque… et complètement inconnue.
— Tu vas adorer, avait dit sa meilleure amie. C’est romantique, les petites villes.
Romantique.
Oui, si on trouvait romantique de porter deux valises beaucoup trop lourdes sur des pavés irréguliers tout en essayant de localiser son Airbnb.
Le vent marin fouetta ses cheveux en plein visage.
Parfait. Elle ressemblait maintenant à un épouvantail stressé.
Elle sortit son téléphone.
Réseau faible.
Évidemment.
— Super. Nouvelle ville, nouveau travail, aucune connexion. C’est comme un rite initiatique, je suppose, marmonna-t-elle.
Et c’est là que le drame arriva.
Un homme sortit brusquement du café en face d’elle.
Grand.
Élégant.
Chemise blanche retroussée aux avant-bras.
Air concentré.
Élise leva les yeux au même moment où son pied heurta une irrégularité du trottoir.
Sa valise bascula.
Son café – acheté deux minutes plus tôt – s’échappa de son gobelet comme au ralenti.
Et atterrit… en plein sur la chemise blanche.
Silence.
Un silence épais, salé, dramatique.
Élise cligna des yeux.
— Oh non.
L’homme baissa lentement les yeux vers la tache brune qui s’étendait sur son torse.
Puis il releva la tête.
Il avait des yeux d’un gris surprenant. Et un regard qui disait très clairement : Sérieusement ?
— Je… je suis vraiment désolée, balbutia Élise. C’est le trottoir. Et le vent. Et probablement le karma.
Il arqua un sourcil.
— Le trottoir a lancé votre café sur moi ?
Sa voix était grave. Calme. Un peu trop calme.
— Non. Enfin si. Indirectement.
Elle tenta un sourire qui ressemblait davantage à une grimace.
Il soupira.
— Première impression réussie.
— Je peux payer le nettoyage !
— Ce ne sera pas nécessaire.
Il retira sa veste avec un geste maîtrisé, révélant des avant-bras qui semblaient sortis d’une publicité pour… quelque chose de très injuste.
Élise se força à détourner les yeux.
Elle avait un nouveau travail. Une nouvelle vie. Elle n’avait pas le temps de tomber sous le charme d’un inconnu sarcastique.
— Encore désolée, répéta-t-elle.
Il l’observa une seconde de trop.
— Vous êtes nouvelle en ville.
Ce n’était pas une question.
— Ça se voit tant que ça ?
— Vous regardez les mouettes comme si elles pouvaient vous juger.
Elle cligna des yeux.
— Elles peuvent ?
Un coin de sa bouche tressaillit. Presque un sourire.
— Bienvenue à Belle-Rive… faites attention aux trottoirs.
Et il s’éloigna.
Sans se retourner.
Sans donner son nom.
Sans s’excuser d’avoir un profil aussi… irritant.
Élise resta plantée là.
— Parfait. Premier habitant rencontré. Humiliée en moins de trois minutes.
Elle reprit sa valise et traversa la rue.
Le café d’où il était sorti affichait une enseigne simple :
“Le Goéland Doré”
Attendez.
Son cœur fit un petit bond.
Ce nom lui était familier.
Très familier.
Elle fouilla dans ses mails récents.
Objet : Organisation nouvelle direction – Le Goéland Doré
Oh.
Oh non.
Non, non, non.
Elle fixa l’écran.
Elle venait d’être engagée comme assistante personnelle pour le nouveau directeur administratif du restaurant gastronomique Le Goéland Doré.
Le restaurant qui avait décroché une étoile l’année précédente.
Le restaurant dont le chef — mystérieux, réputé, exigeant — devait bientôt arriver officiellement.
Elle releva lentement les yeux vers la porte du café.
Il travaillait là ?
Non.
Impossible.
Ce serait trop… cinématographique.
Elle inspira profondément.
Ce n’était qu’un habitant arrogant avec une chemise malchanceuse.
Rien de plus.
Rien à voir avec son nouveau patron.
Absolument rien.
Son téléphone vibra.
Un nouveau mail.
Expéditeur :
Chef A.
Son estomac se noua.
Elle ouvrit le message.
Mademoiselle Martin,
J’espère que votre arrivée à Belle-Rive s’est déroulée sans incident.
Nous avons beaucoup à préparer. Je vous attends demain à 8h précises au restaurant.
La ponctualité est essentielle.
— A.
Élise leva les yeux au ciel.
Arrogant par mail aussi.
Elle tapa rapidement une réponse :
Cher Chef A.,
Je serai à l’heure. Et je promets de ne renverser aucun liquide stratégique sur les collaborateurs.
Bien cordialement,
Élise Martin.
Elle hésita.
Supprimer la dernière phrase ?
Non.
Trop tard.
Envoyé.
Elle glissa son téléphone dans sa poche.
— Nouvelle ville. Nouveau départ. Pas de catastrophe supplémentaire aujourd’hui, d’accord ?
Un cri de mouette résonna au-dessus d’elle.
Comme un rire moqueur.
Très bien.
Elle pouvait gérer ça.
Elle avait survécu à une rupture humiliante.
À un licenciement inattendu.
À un déménagement improvisé.
Elle pouvait survivre à un chef autoritaire invisible.
Même s’il écrivait des mails comme un général en guerre.
Même s’il exigeait la ponctualité.
Même s’il signait juste “A.” comme s’il était une lettre mystérieuse d’un roman dramatique.
Elle n’avait aucune idée…