Prologue
22h15 – Quelque part dans une forêt boréale du Québec
Le vent siffle entre les arbres. Il griffe les cimes et fait ployer les épinettes.
James avance, la tête basse, sur une piste qui disparaît sous la neige fraîche. Une neige lourde, traîtresse, qui étouffe tout. La nuit est tombée vite, trop vite.
Il marche vite. Trop vite pour garder son souffle. Pas assez pour s’enfuir.
Le froid lui ronge les joues, les doigts, la gorge. Il tremble. De froid, oui, mais de peur, surtout.
Il s’en veut. D’avoir accepté. D’avoir obéi. D’avoir fermé les yeux.
Il relève le col de sa veste, enfonce son bonnet et grogne dans sa barbe. Il fait froid, bordel. Mais ce n’est pas ça qui le fait claquer des dents.
Il se retourne lentement, la main sur le manche de son couteau, et jette un œil derrière lui.
Rien.
Juste l’ombre des sapins. Le grincement du vent dans les branches.
Il se remet à marcher. Plus vite. Il pense à ce qu’il a fait. À ce qu’il n’aurait jamais dû faire.
Il serre les poings, s’insulte à mi-voix.
-Putain d’abruti.
Il serre son manteau autour de lui comme un bouclier de tissu.
Un crac sec, dans le bois mort. Il se fige.
Mais toujours rien. Encore ce vent qui lui joue des tours.
Il murmure :
-T’es pas réel…
Mais sa voix se brise. Il n’y croit pas lui-même.
Il redémarre, le pas plus lourd. Il n’y a plus de piste, plus que de la peur.
Il se souvient de l’avertissement des anciens, du silence, du mépris.
Ils les avaient prévenus. Ils leur avaient dit de ne pas y accepter.
James avait ri…avec les autres.
Il s’en veut.
Pas à cause des anciens. Pas à cause de leurs histoires.
À cause de lui.
Il a le sentiment d’être suivi.
Il ne voit rien.
Mais il sait.
Un hurlement lointain traverse la forêt. Ou un frottement ?
Il s’arrête net. Tourne sur lui-même.
Toujours rien. Mais son cœur cogne comme un tambour de guerre.
Il jette un œil à gauche, puis à droite. Il croit voir une silhouette. Ou une branche.
Il reprend sa marche, plus vite encore.
Le chemin devient incertain. La neige monte jusqu’à mi-mollet.
Il glisse. Tombe à genoux. Jure. Se redresse.
Il pense à la cabane un peu plus loin, à la radio, à la bouteille dans son sac.
Maintenant, il faut qu’il prévienne tout le monde, qu’il leur dise, qu’ils sachent pour que ça s’arrête. Lui voudrais juste oublier.
Un murmure passe dans les arbres.
Il tourne la tête brusquement.
Encore ce putain de vent ? Ou… lui ?
James serre les dents.
Il a froid. Il a peur. Il a honte.
Il sait qu’il n’aurait pas dû aller là-bas, qu’il n’aurait pas dû obéir et creuser.
Pas là. Pas aussi loin.
Il sent une sueur glacée couler dans son dos.
Il s’arrête une troisième fois. Cette fois, il sait que quelqu’un est là.
Pas un animal.
Lui.
Et il repart. Encore. Encore.
Il serre les mâchoires, resserre encore son manteau et rabat son bonnet jusqu’aux sourcils.
Il pense à courir. Mais non.
Il ne faut pas courir.
Jamais devant lui.
Il sent ses jambes trembler, ses dents claquer, ses pensées partir dans tous les sens.
Demain, il racontera. Demain, il jurera qu’il a vu quelque chose…ou qu’il a rêvé.
Un dernier regard en arrière.
Puis un claquement sec déchire le silence.
Il n’a pas le temps de comprendre.
Un choc brutal l’écrase au niveau du sternum et le projette en arrière.
Comme si on l’avait percuté de face. Comme si un arbre venait de lui tomber dessus.
Son souffle se coupe et il s’effondre sur le dos.
Le ciel lui paraît immense, trop clair pour cette heure.
Il n’arrive plus à respirer.
Il tente de se redresser mais sent une chaleur étrange couler sur son ventre.
Il lève la tête et entrevoit du rouge sur son torse. Beaucoup trop de rouge. Partout.
Il comprend.
Puis sa tête retombe dans la neige.
Il sent le froid contre sa joue. Le sang qui fuit.
C’est fini. Il le sait. Il va mourir là.
Juste avant que la nuit l’engloutisse, il l’entend à nouveau.
La voix.
Elle l’appelle.
C’est lui.
Il est là.