Chapitre 1
Les promesses que je me suis faites prennent effet aujourd’hui
C’est le grand jour. Je me réveille avec un sourire aux lèvres. J’ai 17 ans aujourd’hui.
Dans le salon, les cadeaux m’attendent déjà. Des bijoux, des sacs à main, des vêtements... Bref, une avalanche d’objets qui brillent, qui coûtent cher et que je n’ai jamais demandés.
Ça me fait plaisir, bien sûr. Mais ce ne sont pas mes envies. Je n’ai jamais demandé trois sacs quand un seul suffisait. Ça, c’était encore une idée de mon père.
Puis je le vois.
Le paquet que je me suis offert à moi-même.
Un grand sourire apparaît sur mon visage. Pour la première fois, je ressens un vrai bonheur. Quelque chose que j’ai choisi, seule.
Je l’ouvre.
Un skate.
À peine le temps de savourer que la voix de mon père s’abat sur moi.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? La commande est fausse ? Je dépense une fortune et ils se trompent sur les cadeaux de ma fille ? Cet objet va finir à la poubelle.
Mon père est complètement perdu. Les invités qui, jusque-là, n’avaient rien remarqué commencent à s’intéresser au drame familial. Certains commencent à discuter entre eux en me regardant. Cela leur fera une histoire de plus à raconter...
Je n’écoute pas la suite.
Je n’en peux plus d’entendre cette voix pleine de mépris. Il ne comprendra jamais. Et quand je lui dirai que je veux le garder, il rira. Il pensera que je deviens folle.
Mais je dois le faire. Pour moi. Pour mon avenir.
Je m’approche de lui afin que notre discussion soit la plus privée possible, pour ne pas ajouter de spectacle aux nombreuses personnes mondaines venues ici à la recherche du dernier scoop concernant la famille maudite.
— Ce n’est pas une erreur, père. C’est moi qui me le suis offert. Et je ne compte pas le jeter.
Un silence.
— Ellysabella Wallss, tu me déçois énormément. Comment oses-tu me parler ainsi devant les invités ? Va finir ton anniversaire dans ta chambre. On en reparlera quand ils seront partis.
L’humiliation est totale. J’avais pourtant pris la peine de lui éviter cette humiliation. Peut-être cherche-t-il à montrer qu’il a encore un peu de pouvoir sur l’un de ses enfants.
Je baisse la tête et monte dans ma chambre. Musique. Livre. Silence.
Plus tard, tout le monde est parti.
Je finis de descendre les marches.
Chaque pas me semble plus lourd que le précédent. Mon père est debout devant la porte de son bureau. Il ne parle pas. Il se contente de lever la main et de me faire signe d’approcher.
Je n’ai pas envie mais aujourd’hui, je n’ai pas le choix.
J’entre. Je referme la porte derrière moi.
Le bruit du bois qui claque résonne trop fort.
Mon père me tourne le dos. Il regarde l’océan à travers la grande baie vitrée. Un verre de whisky est posé dans sa main droite. Il ne bouge pas. Pas un muscle.
Je l’observe sans respirer.
Sa silhouette est droite. Imposante. Ses cheveux grisonnants accentuent encore la dureté de son visage.
Je sens mon cœur battre dans mes tempes.
— Oui, père... que vouliez-vous ?
Il ne répond pas tout de suite.
Il lève son verre, en boit une gorgée, puis le repose lentement sur le bureau. Le silence devient étouffant.
Enfin, il parle. Sans se retourner.
— Tu n’as pas des excuses à me faire ?
Ma gorge se serre.
— Non.
Le mot sort trop vite. Trop sec. Je n’ai même pas le temps de le rattraper.
Il se retourne.
Son regard se pose sur moi comme une lame.
Il rit. Un rire bref. Faux.
— Je vais faire comme si je n’avais pas entendu.
Il s’approche de moi d’un pas.
— Je recommence. Tu ne penses pas que tu me dois des excuses ?
Mes mains tremblent. Je les serre contre mes cuisses.
— Non. Je ne vois pas pourquoi.
Cette fois, le silence dure plus longtemps.
Puis son poing s’abat sur le bureau.
Je sursaute.
— Tu m’as humilié. Devant tout le monde. Avec ta merde.
Il s’avance encore. Je recule d’un pas sans m’en rendre compte.
— Tu vas arrêter cette insolence. On dirait ton frère.
Mon estomac se noue.
— Tu vas rendre cet objet.
Je relève la tête.
— Non. Je ne le rendrai pas.
Ses yeux s’écarquillent.
Il est juste devant moi maintenant. Je sens son souffle. L’odeur de l’alcool.
— Tu ne le rendras pas ?
Sa main se lève.
Je comprends trop tard.
La gifle claque.
Ma tête part sur le côté. Le monde vacille.
Une brûlure violente envahit ma joue. J’ai l’impression que ma peau est en feu. Mes oreilles bourdonnent.
Je ferme les yeux une seconde. Quand je les rouvre, je le regarde.
Les larmes coulent, mais je ne baisse pas la tête.
Plus jamais.
— J’en ai assez de ton insolence. Sors.
Je tourne les talons.
Chaque pas m’éloigne de lui. Chaque pas me rapproche de moi.
Il me reste trois jours avant la rentrée.
Suite à cet événement, j’avais évité de contrarier mon père durant ces trois derniers jours. Lorsqu’il partait de la maison, j’en profitais pour faire du skate dans le jardin. J’apprends vite, j’en suis ravie. Mais il n’y a aucun risque pour que je sorte ma planche devant lui.
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Matt et moi avons deux ans d’écart, mais nous sommes tous les deux en Terminale : j’ai sauté une classe et lui a redoublé d’où la honte qu’il procure à notre famille si parfaite.
Physiquement, nous n’avons aucune ressemblance. Il est blond, grand, avec de beaux yeux bleus. Moi, je suis petite, brune, avec des yeux bleus : notre seul trait commun.
Au lycée ce matin, il était avec moi, mais il a fini par rejoindre son groupe d’amis. Je ne veux pas squatter, alors je reste seule, comme l’année dernière et l’année d’avant. J’ai l’habitude.
Actuellement, je crois que je suis en anglais. C’est mon dernier cours de la journée. Une vraie délivrance. J’adore les apprentissages, mais le bahut est bien trop anxiogène pour moi. Enfin, la fin. Mon cœur se remet à battre normalement.
Une fille qui, l’année dernière, me prenait comme souffre-douleur s’approche de moi, sûrement pour renouveler son jouet. Je ne veux plus que ça se passe comme ça, mais j’ai du mal à envisager quoi faire. Une partie de moi me dit :« Elly, si tu survis à ton père alors que tu lui as tenu tête, tu n’as qu’une chose à faire ici. »
— Oh ! La belle Ellysabella est encore là cette année ! Je suis vraiment contente de pouvoir m’amuser encore un peu avec toi cette année. Parce que, de ce que je me souviens, tu ne sais pas parler !
Ok, j’avoue, elle me parlait tout le temps et je ne lui ai jamais adressé un mot. Je vais lui faire entendre le son de ma voix.
— Coucou, Shanna. Passe ton chemin.
Dans ma voix, je manque encore d’affirmation. Je suis mal à l’aise, mais je suis fière de moi.
— Jolie ta voix, chérie. Au fait, passe mon numéro à ton frère !
Elle me tend le papier. Je le prends et le déchire.
Je serre la mâchoire, énervée par l’évocation de Matt. Elle n’a que ça à faire, proposer son cul à mon frère ? Non mais je rêve.
— Ne m’adresse plus la parole.
— Je vois que je t’ai un peu vexée l’année dernière. Contente que mon jeu ait marché.
Elle rigole avant de me faire un clin d’œil et de se retourner.
Oufff, elle est enfin partie.
Mon frère me ramène chez moi, puis part chez son pote. Je fais mes devoirs. Une fois finis, je vérifie si quelqu’un est à la maison, mais il n’y a personne. Je sors donc pour me rendre au skatepark.
Une fois là-bas, je m’éclate comme jamais je ne m’étais amusée ! J’étais seule avec moi-même, mais c’était quand même pas mal. Je ne voyais pas le temps passer. La seule chose qui me faisait prendre conscience qu’il était tard, c’était le fait que le skatepark était de plus en plus désert et que le coucher de soleil était en train d’arriver.
Je décide de m’arrêter et de rentrer avant que mes parents ne rentrent.
Je me trouvais au milieu de la piste de skate. Tout ce que je vois, ce sont quatre roulettes me fonçant dessus. Mes yeux se ferment quand je pousse un cri. Je les rouvre et ne vois plus rien. En me tournant, je vois un type, sourire aux lèvres, mort de rire. Il se foutait complètement de ma gueule, et moi, tout ce que je fais, c’est me barrer en courant.
Je ne comprenais pas, car je n’étais plus censée faire ce genre de chose. Je devais tout affronter. Mais là, c’était trop dur. Ce type, son rire, son regard, ses yeux verts, ses cheveux en bataille et son sourire m’avaient perturbée. Il m’avait donné envie de courir, et c’est ce que j’avais fait. J’ai couru comme s’il me poursuivait. Je suis rentrée chez moi, et ce type avait toute ma haine contre lui. Quel salop. La prochaine fois que je le croise, je lui fous une gifle dont il se rappellera.
Ce soir-là, j’ai dû faire preuve de ruse pour cacher mon skate, que j’ai finalement mis dans un buisson. En rentrant, quand mon père m’a demandé où j’étais, j’ai indiqué que j’étais sortie courir.
Nous avons soupé dans un silence gênant, mais c’était toujours le cas depuis que Matt était parti.
Avant de me coucher, j’avais appelé Matt. Il m’avait dit que j’avais bien fait de me la fermer, parce qu’au parc, quand on est seul, c’est chaud. Je m’étais foutue de sa gueule, mais sachant que si quelqu’un là-bas reconnaissait la ressemblance entre moi et mon père, je serais morte. Mon père est un personnage emblématique de la ville, sa richesse est connue de tout le monde, et généralement, notre famille reçoit pas mal de menaces. Donc, au parc, il valait mieux que je ne me fasse pas trop remarquer...
Je déteste porter ce nom de famille. Il représente tout ce que je déteste. Je ne supporte pas la façon dont se comportent les gens comme ma famille : trop de chichi, de faux-semblants, tout doit être parfait alors qu’avec ces gens-là, tout est faux.
Et j’ai juste envie de changer de nom et que jamais personne ne sache que je fais partie du monde de ces gens.