Les règles des morts

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Summary

Mordu. Condamné. Il aurait dû mourir. Au lieu de ça, Mika se lève. Dans un immeuble envahi par les morts, un groupe de survivants décide de ne pas fuir — mais de reprendre chaque étage, un par un. Méthode. Barricades. Règles. Mais à mesure que la forteresse se construit, la confiance se fissure. Parce que le danger ne vient pas seulement d’en bas. Il peut partager votre eau. Rire avec vous. Puis changer dans la nuit. Et dans ce nouveau monde, une question domine : Combien de règles faut-il pour rester humain ?

Genre
Horror
Author
Mikascribe
Status
Ongoing
Chapters
16
Rating
n/a
Age Rating
16+

Le Bruit dans le Couloir

Partie 1 : Routine

Le vrai poison, lorsqu’on a la SLA, c’est l’immobilité. Mon corps est devenu un appartement fermé dont je ne possède plus la clé.

Ce que je ne savais pas encore, c’est que l’immeuble entier allait bientôt se transformer en piège.

Je suis allongé sur mon lit médical, dans le salon, parce que la chambre est trop étroite pour manœuvrer le lève-personne et parce que j’aime voir la lumière. De là, j’aperçois un bout de ciel par la baie vitrée. Montpellier, sixième étage. Loin du sol, loin des gens, loin de tout ce qui se vit debout.

Je peux bouger la tête. Un peu. Et les yeux, beaucoup. Mes yeux travaillent à ma place. Ils deviennent mes mains, ma voix, mon rythme. Je communique avec un logiciel sur l’écran du PC posé sur une table roulante, pile à la bonne distance. Un capteur suit mon regard. Je fixe une lettre, je cligne, et la lettre s’imprime. Ça prend du temps, et les gens pressés s’impatientent. Melinda, elle, a appris à attendre.

Le matin a une odeur. Pas la mienne. Celle du café de Melinda qui traverse l’entrée dès qu’elle arrive. Le parfum de sa crème pour les mains aussi, très léger, comme si elle voulait le cacher. Elle dit que c’est “pour l’hiver”, même quand il fait doux.

La serrure tourne. Le verrou claque. Des pas rapides. Elle a toujours le même tempo : un pas, un pas, un pas plus léger quand elle pose son sac. Ensuite, elle parle avant même d’être dans la pièce, comme si ma présence avait besoin d’un signal sonore.

— Mika ? C’est moi. Je suis là.

Je cligne. Je n’ai pas d’autre façon de répondre. Mon écran est déjà allumé. Le curseur attend. Melinda apparaît dans mon champ de vision avec son manteau ouvert, les joues rosies par l’air frais du dehors. Elle laisse tomber son écharpe sur le dossier d’une chaise, puis vient vers moi.

Ses gestes sont précis, professionnels. Elle ne fait pas semblant d’ignorer la réalité, et ça me convient. Les gens qui jouent au “comme avant” finissent par craquer les premiers.

— Tu as bien dormi ? me demande-t-elle, plus pour lancer la journée que par espoir d’une réponse immédiate.

Je fixe l’écran, je commence à écrire. C’est une phrase simple, mais chaque mot se gagne.

PAS TROP.

Le logiciel parle avec une voix synthétique, un timbre neutre et trop poli. Melinda ne grimace même plus quand il s’enclenche. Au début, elle le regardait comme une bête étrange, maintenant elle le traite comme un collègue.

— Pas trop, répète-t-elle. D’accord. On va faire doucement.

Elle se lave les mains à l’évier de la cuisine ouverte, en me gardant dans un coin de son regard. Elle sait que je la vois. Elle sait que je vois tout, parce que c’est tout ce qu’il me reste à faire : observer.

Je suis un artisan du bâtiment. Enfin… j’étais. Dans ma tête, je le suis encore. Les mètres carrés, les angles, les points faibles, les fixations, les charges. Je regarde mon appartement comme un chantier qui ne se termine jamais. Je repère les choses qui pourraient tomber, ce qui grince, ce qui se desserre. Je ne peux pas bouger, mais je peux anticiper.

Melinda revient avec un gant humide, elle commence la toilette. Elle me parle pendant qu’elle travaille, comme si ça m’ancrait dans le présent.

— J’ai croisé la voisine du dessous. Celle qui se plaint toujours du bruit. Elle a encore râlé pour l’ascenseur. Apparemment il s’arrête parfois au quatrième sans raison. Tu parles d’un immeuble…

Je cligne une fois. Elle sait que ça veut dire : “Je t’écoute.”

— Tu sais, continue-t-elle, j’ai pensé à ce que tu m’as dit hier… pour la barre dans la salle de bain. Il faudrait que je voie avec le syndic. Si on pouvait la fixer mieux… parce que là, franchement, ça tient avec de la bonne volonté.

Je tourne légèrement la tête vers l’écran et j’écris.

JE PEUX TE DIRE OU PERCER.

La voix synthétique débite ma phrase. Melinda souffle un petit rire.

— Évidemment que tu peux. Monsieur “je vois tout”. Tu m’expliqueras, oui. Mais sans me faire un cours de trois heures, d’accord ?

Je cligne. Elle sait aussi que ça veut dire : “Promis… ou presque.”

Elle ajuste mon oreiller, vérifie la position de mes jambes, réarrange le drap. Il y a une délicatesse dans sa manière de faire qui n’a rien de mièvre. Un respect silencieux. Elle ne s’excuse pas de me toucher, elle ne dramatise pas. Elle fait ce qu’il faut.

Quand elle m’a été assignée par le service, je pensais que je la détesterais. Une inconnue dans mon appartement, une personne payée pour me voir dans l’état où même mes proches détournent parfois le regard. Je m’étais trompé. Melinda ne détourne pas le regard. Elle s’adapte.

— Bon, annonce-t-elle, on va te mettre en position plus assise. Ça ira ?

Elle n’attend pas ma réponse. Elle me connaît. Elle sait que ça ira, parce que je n’ai pas le choix. Le lit motorisé émet un bourdonnement et l’angle de mon corps change lentement. Le plafond recule, la baie vitrée prend plus de place dans mon cadre. Au loin, un morceau de ville scintille. Là-bas, des gens vont travailler, se disputer, acheter du pain, vivre en oubliant que ça peut finir dans un lit.

Mon regard glisse vers la photo scotchée sur le montant de l’écran : Cyrielle. Six ans. Un sourire sans calcul, des cheveux en bataille, les joues un peu sales comme si elle venait de courir. Je me souviens de ses mains qui sentaient le feutre quand elle dessinait. Je me souviens d’elle qui grimpait sur mes genoux avant. Avant que mes genoux deviennent inutiles.

Melinda suit mon regard, comme elle le fait souvent.

— Elle te manque, hein.

Je cligne deux fois, puis je fixe l’écran.

TOUS LES JOURS.

La voix synthétique prononce la phrase, et Melinda se tait. Elle ne dit pas “je comprends” parce que ce serait trop simple. Elle se contente de poser sa main sur le bord du lit, pas sur moi, juste là, comme un appui.

— Tu as eu des nouvelles de Stéphanie ? demande-t-elle finalement, avec précaution.

Je fixe l’écran. Mon cerveau prend une seconde de plus, comme si chaque souvenir avait des bords coupants.

NON.

La voix le dit à ma place. Non. Rien. Stéphanie est partie quand la maladie a pris trop de place dans notre vie. Elle a appelé ça “survivre”. Elle a dit qu’elle ne pouvait plus. Elle a dit qu’elle avait besoin de respirer. Elle a emmené Cyrielle à Narbonne. Elle m’a laissé l’appartement, mes machines, et le bruit de mon propre souffle.

Melinda ne juge pas. Elle lève les yeux au plafond, comme si elle cherchait les mots dans un coin.

— Bon… on va pas se gâcher la journée. On va manger un peu, d’accord ?

Je ne peux pas hocher la tête. Je cligne.

Elle passe à la cuisine, sort un yaourt, une compote, prépare ma nutrition comme d’habitude. Les routines sont devenues nos barrières contre le vide. Quand tout suit le même ordre, la peur reste à distance.

Elle revient, ajuste le tube, vérifie, surveille. Elle parle encore, de choses simples : les bouchons sur l’autoroute, une émission qu’elle a vue, un prix qui a augmenté. Je capte la musique de sa voix plus que le contenu. Ça remplit le salon.

Puis, un détail vient se glisser dans le décor.

Un son.

Lointain, étouffé, à travers la porte d’entrée et les murs du couloir.

Melinda s’interrompt au milieu d’une phrase. Son visage se fige juste assez pour que je le remarque. Et je remarque tout.

Un autre bruit, plus proche. Comme un choc mou, suivi d’un frottement.

Elle tourne lentement la tête vers l’entrée. Son sourire a disparu, remplacé par une expression qu’on voit rarement chez elle : l’écoute pure, tendue.

— T’as entendu ? murmure-t-elle.

Je cligne une fois.

Elle pose ce qu’elle tient sur la table. Ses mains, qui d’habitude bougent sans trembler, restent suspendues une fraction de seconde. Elle s’essuie la paume sur son pantalon, réflexe nerveux.

Le couloir, de l’autre côté de la porte, rend un autre son. Quelque chose qui heurte, puis un silence lourd.

Melinda avance de deux pas vers l’entrée. Elle se parle presque à elle-même.

— Peut-être un voisin… ou un colis… ou…

Elle ne finit pas.

Je fixe ses épaules. Je connais cette posture. C’est celle des gens qui veulent croire qu’il y a une explication normale.

Le bruit revient. Plus net. Plus près.

Melinda attrape son téléphone, le regarde, comme si un message devait s’afficher pour expliquer ce qui se passe. Rien. Elle se rapproche encore de la porte et baisse la voix.

— Je vais juste regarder.

Je voudrais écrire : “N’ouvre pas.” Je voudrais hurler. Je voudrais me lever et la retenir.

Je ne peux rien faire, sauf la suivre avec mes yeux.

Melinda pose la main sur la poignée.

Et le couloir, derrière la porte, respire comme un animal qu’on ne voit pas.

Partie 2 : La porte

Melinda garde la main sur la poignée. Elle écoute. Son visage s’est vidé de sa légèreté habituelle. Elle incline légèrement la tête, comme si elle essayait de reconnaître une voix derrière le bois.

Un frottement revient. Lent, irrégulier. Puis un choc. Quelque chose vient de heurter la porte.

Je fixe l’écran.

N O U V R E P A S

La voix synthétique sort la phrase avec son ton neutre.

Melinda hésite. — Si c’est quelqu’un blessé…

Un autre coup. Plus lourd. La porte vibre contre le cadre.

Elle glisse la chaîne de sécurité en place. — Juste un regard. Je referme tout de suite.

Elle déverrouille. Le cliquetis paraît beaucoup trop fort.

La porte s’entrouvre de quelques centimètres.

L’odeur arrive avant le reste. Une odeur de sueur froide, de métal, de quelque chose qui a tourné.

— Monsieur Morel ? appelle-t-elle.

Silence.

Puis un souffle. Très proche.

Melinda se penche un peu vers l’ouverture.

Ce qui se tient dans le couloir n’a rien d’un voisin qui demande du sel.

Un homme. Ou ce qu’il reste d’un homme.

Sa tête penche sur le côté. Son regard est fixe, sans cligner. Sa bouche reste entrouverte, comme si l’air ne suffisait plus. Une trace sombre descend de sa tempe jusqu’à sa mâchoire.

Melinda recule instinctivement.

La chose pousse.

La chaîne se tend brutalement. Le métal crisse. Melinda essaie de refermer mais l’autre force insiste, sans parler, sans prévenir.

La chaîne cède.

La porte s’ouvre d’un coup sec.

Le zombie entre.

Il avance sans courir. Son pas est instable, mais déterminé. Il ne regarde pas autour de lui. Il vise droit.

Melinda se place entre lui et moi. — Stop ! Stop !

Elle attrape la chaise près de l’entrée et la pousse vers lui. La chaise percute son torse, le ralentit une seconde. Une seule.

Il la repousse comme un obstacle sans importance.

Elle saisit le balai contre le mur et frappe. Une fois. Deux fois. Le bois claque contre l’épaule de la créature. Aucune réaction humaine. Aucun cri. Aucun recul réel.

Le zombie la frôle, tente d’agripper son bras.

Melinda se dégage en pivotant, manque de tomber, se rattrape au mur. Il rate sa prise.

Il se tourne vers moi.

Je ne peux rien faire.

Je ne peux pas me redresser. Je ne peux pas lever un bras. Je ne peux pas protéger ma gorge.

Je suis une cible immobile.

Il approche du lit. Pose une main sur la barrière métallique. Tire dessus.

Melinda hurle et frappe encore. Le manche du balai se fissure.

— Mika !

Le zombie se penche sur moi.

Je vois son visage de très près maintenant. Les veines violacées sous la peau. Une pupille légèrement plus dilatée que l’autre. Une odeur qui envahit mes narines.

Il attrape mon bras.

Ses doigts sont glacés.

Il mord.

Les dents s’enfoncent dans ma chair au-dessus du poignet. Je sens la pression, la déchirure, la chaleur immédiate du sang. Pas une douleur fulgurante. Plutôt une sensation profonde, comme si quelque chose pénétrait là où ça ne doit pas aller.

Melinda hurle.

Elle frappe la tête du zombie avec le manche cassé. Encore. Encore. Cette fois, le bois touche la tempe. Un son mat. La mâchoire lâche.

Le zombie relève la tête.

Melinda en profite. Elle pousse de toutes ses forces. Elle le percute avec son épaule, son poids entier, sa peur transformée en énergie brute.

Il recule. Trébuche contre le seuil.

Elle le pousse dehors.

Elle claque la porte. Tourne le verrou. Ajoute la clé. Son dos reste collé au bois. Elle respire comme si elle venait de courir un marathon.

De l’autre côté, quelque chose heurte encore une fois la porte. Puis s’éloigne. Le bruit glisse le long du couloir.

Dans l’appartement, il n’y a plus que son souffle et le bourdonnement discret du lit médical.

Elle se tourne vers moi.

Son regard tombe sur mon bras.

Le sang coule lentement le long de ma peau.

Elle s’approche en tremblant. — Non… non, non…

Elle presse un torchon contre la plaie.

Je regarde la morsure. Les empreintes de dents sont nettes. Profondes.

Je connais les règles. Je les ai vues des dizaines de fois à l’écran.

Une morsure. Puis la fièvre. Puis la transformation.

Je tourne la tête vers l’écran.

Mes yeux cherchent les lettres. Je prends mon temps, malgré la panique qui monte.

C EST FINI

La voix synthétique prononce la phrase.

Melinda secoue la tête. — Tais-toi.

Sa voix tremble, mais elle agit. Elle désinfecte. Elle serre un bandage autour de mon poignet. Ses gestes sont rapides, mécaniques.

Au loin, dans le bâtiment, un cri éclate.

Un autre lui répond.

Puis un bruit de course dans l’escalier.

Melinda lève les yeux vers la porte.

Cette fois, elle ne fait aucun geste pour l’ouvrir.

Elle vient vers moi, pose une main sur mon épaule.

— On va tenir. D’accord ? On va tenir.

Dehors, Montpellier commence à hurler pour de bon.

Et moi, allongé, immobile, je sens quelque chose se répandre dans mon sang.

Pas la douleur.

Autre chose.

Quelque chose qui bouge.

Partie 3 : La montée

Melinda serre le bandage autour de mon poignet. Le tissu se teinte lentement. Elle appuie plus fort, ses doigts tremblent malgré elle.

— Reste avec moi… d’accord ?

Je la regarde. Je ne peux rien promettre.

La chaleur commence doucement. D’abord sous la morsure. Une braise sous la peau. Puis la braise s’étend, gagne l’avant-bras, remonte vers l’épaule.

Mon cœur accélère.

Melinda pose sa main sur mon front.

— T’es chaud…

Elle attrape le thermomètre, le place sous mon bras, attend. Les secondes semblent s’allonger.

Bip.

Elle regarde.

— 39,7.

Sa respiration change.

Dans le couloir, un choc violent retentit. Une porte qui cède. Un cri. Un autre. Des pas précipités dans l’escalier.

La fièvre monte encore.

Je sens la sueur perler le long de mes tempes. Ma vision devient floue sur les bords, comme si l’image se refermait en tunnel.

Melinda court à la cuisine, revient avec un gant froid qu’elle pose sur mon front. L’eau ruisselle le long de mes cheveux.

— Ça va passer… ça va passer…

Je voudrais lui dire que ça ne passe jamais, dans les histoires. Que la morsure signe la fin.

Je fixe l’écran. Les lettres se déforment.

JE VAIS

Le curseur dévie. Je rate la lettre suivante. Je recommence.

JE VAIS TOURNER

La voix synthétique prononce la phrase avec son calme artificiel.

— Non.

Sa réponse est immédiate. Violente.

Un hurlement éclate dans l’appartement voisin. Très proche. Trop proche.

Quelque chose frappe contre le mur derrière ma tête. Une vibration sourde traverse le plâtre.

Melinda se retourne vers la porte d’entrée. Elle hésite. Elle ne bouge pas.

Un autre cri. Puis un bruit humide. Puis plus rien.

Le silence qui suit est plus terrible que le hurlement.

Ma température grimpe.

Melinda vérifie encore.

— 40,2…

Sa voix casse.

Je tremble. Pas des frissons visibles, je ne peux pas frissonner comme avant. Mais à l’intérieur, mes muscles semblent se contracter seuls. Une agitation sous la peau. Une tension électrique.

Je ferme les yeux une seconde.

Des images surgissent. Trop nettes.

Cyrielle qui rit. Le chantier que je dirigeais l’an dernier. La plage de Narbonne. Le moment où le médecin a prononcé le mot “irréversible”.

Je rouvre les yeux.

La pièce tangue.

Un bruit traîne dans le couloir. Des pas irréguliers. Plusieurs. Lents. Ils passent devant notre porte.

Un coup contre le bois.

Pas violent. Exploratoire.

Melinda retient son souffle.

Une main gratte la surface. Les ongles raclent doucement.

La porte tient.

Les pas restent là.

Longtemps.

La fièvre continue de monter.

Melinda vérifie encore.

— 40,6…

Elle blanchit.

— C’est trop…

Elle cherche quelque chose dans le tiroir, sort du paracétamol. Elle hésite. Elle me regarde.

— Je sais même pas si ça sert encore à quelque chose.

Elle me donne le comprimé, m’aide à avaler. Ses gestes sont rapides, précis, mais je vois la peur dans ses yeux.

Les bruits derrière la porte s’éloignent enfin.

Un corps chute dans l’escalier. Puis silence.

Mon souffle devient plus court. Chaque inspiration demande un effort.

La chaleur est partout maintenant. Dans mes veines. Dans ma tête. Dans ma poitrine.

Je fixe l’écran.

Les lettres se mélangent.

Je tente une phrase.

CYRIELLE

La voix synthétique prononce le prénom.

Melinda se rapproche immédiatement.

— Je lui dirai que t’as pensé à elle. D’accord ? Je lui dirai.

Je voudrais lui répondre que non. Que je veux lui dire moi-même.

Mais mes yeux glissent.

La lumière du balcon devient trop forte. Les contours se dissolvent.

Je sens mon cœur cogner. Trop vite.

Melinda replace le thermomètre.

Bip.

Elle fixe l’écran longtemps.

— 41.

Le chiffre reste suspendu entre nous.

Dans le couloir, plus rien ne bouge.

Montpellier semble avoir retenu son souffle.

Et moi, allongé, incapable de remuer un muscle, je sens la fièvre continuer son ascension.

Comme si quelque chose en moi brûlait pour renaître.

Ou pour mourir.

Partie 4 : Le premier mouvement

Le chiffre flotte encore dans l’air.

Puis tout change.

La chaleur s’effondre.

D’un coup.

Comme si quelqu’un avait ouvert une fenêtre invisible à l’intérieur de moi.

Je sens le froid arriver à la place du feu. Une vague glacée qui descend le long de ma colonne vertébrale, se répand dans ma poitrine, gagne mes bras.

Ma respiration ralentit.

Trop.

Chaque inspiration devient longue. Profonde. Espacée.

Melinda regarde le thermomètre encore une fois.

Elle fronce les sourcils.

— 38… ?

Elle recommence immédiatement. Elle ne fait plus confiance à l’appareil.

Bip.

— 37,5…

Sa main se pose sur mon front.

— T’es… froid.

Le silence dans l’immeuble est total maintenant.

Plus de cris.

Plus de pas.

Même la ville semble suspendue.

Je respire.

Lentement.

Trop lentement.

Melinda se penche au-dessus de moi.

— Mika ?

Elle me secoue légèrement par l’épaule.

Je la vois. Je l’entends. Mais mon corps ne répond plus du tout.

Mon regard reste fixé au plafond.

Ma poitrine se soulève à peine.

— Mika, parle-moi.

Le PC est allumé, mais je ne bouge plus les yeux vers l’écran.

Je n’y arrive pas.

Une seconde passe.

Puis deux.

Puis cinq.

Melinda pose deux doigts contre ma gorge pour sentir le pouls.

— Non… non…

Sa voix se brise.

— Reste avec moi, s’il te plaît.

Elle rapproche son visage du mien.

— Tu m’entends ? Mika ?

Je l’entends.

Mais quelque chose est en train de se produire ailleurs.

À l’intérieur.

Comme si des circuits qu’on croyait brûlés tentaient de se reconnecter.

Un picotement apparaît.

Dans ma main droite.

Impossible.

Je ne sens plus mes mains depuis des mois.

Je ne les commande plus.

Et pourtant.

Un frisson électrique traverse mon avant-bras.

Pas la fièvre.

Autre chose.

Une impulsion.

Brutale.

Mon index se contracte.

Pas un tremblement.

Un spasme violent.

Le doigt se plie d’un coup sec.

Le mouvement est net.

Court.

Incontrôlé.

Melinda recule immédiatement.

— Mon Dieu…

Son regard passe de ma main à mon visage.

Elle ne sait pas.

Guérison ?

Transformation ?

Prédateur qui s’éveille ?

Elle attrape le manche cassé du balai.

Ses yeux se remplissent de larmes.

— Mika… si tu…

Elle n’arrive pas à finir.

Un deuxième spasme secoue ma main.

Plus fort.

Les tendons ressortent sous la peau.

Je le sens.

Je le sens vraiment.

Pas comme une pression extérieure.

Comme un ordre qui vient de moi.

Un signal.

Un courant.

Je tente de reproduire l’impulsion.

Rien.

Je me concentre.

Encore.

Un troisième mouvement.

Plus petit.

Mon doigt tressaute.

Cette fois, ce n’est pas un choc violent.

C’est… dirigé.

Infime.

Mais dirigé.

Je le sens.

Je le décide.

Mon index bouge.

D’un millimètre.

Melinda ne respire plus.

Elle fixe ma main comme si elle observait une bombe prête à exploser.

— C’est pas possible…

Je rassemble tout ce que je peux.

Toute mon attention.

Toute ma volonté.

Je vise ce doigt.

Encore.

Il se lève.

À peine.

Mais il se lève.

Pas un réflexe.

Pas une secousse.

Un vrai mouvement.

Minuscule.

Réel.

Je le sens dans mon cerveau comme une décharge de lumière.

Une connexion.

Un pont reconstruit.

Melinda lâche le manche du balai.

— Tu… tu viens de…

Elle approche doucement sa main de la mienne, prête à la retirer au moindre signe agressif.

— Refais-le.

Je me concentre.

C’est comme pousser une porte rouillée.

Ça résiste.

Puis ça cède.

Mon doigt bouge à nouveau.

Plus clairement.

Melinda porte sa main à sa bouche.

Elle tremble.

— Mika… tu…

Ses yeux se remplissent.

Elle ne sait toujours pas.

Guérison ?

Mutation ?

Quelque chose d’autre ?

Moi non plus.

Mais je sais une chose.

Je viens de sentir un muscle que je croyais mort répondre à ma volonté.

Pas la force.

Pas la rage.

Pas l’immunité.

Un millimètre de mouvement.

Et dans ce millimètre, une promesse.

Je détourne les yeux vers l’écran du PC.

Le curseur attend.

Je force mes pupilles à se déplacer.

Plus vite qu’avant.

Les lettres apparaissent avec une fluidité nouvelle.

Je tape.

Lentement.

Mais sans déraper.

JE L AI SENTI

La voix synthétique prononce la phrase.

Melinda éclate en sanglots.

Dehors, Montpellier est silencieuse.

Dans l’immeuble, quelque chose rôde encore.

Mais sur mon lit médical, au sixième étage,

un doigt vient de bouger.

Et le monde ne le sait pas encore.