Chapitre 1- Les chaînes dorées
Emily se tenait près de la fenêtre de sa chambre, les mains croisées sur le rebord, le regard perdu dans les jardins du palais. Les parterres de roses rouges et blanches étaient impeccablement taillés, mais l’air pesant et gris de la ville lui rappelait combien ce monde l’étouffait. Bientôt, elle aurait dix-neuf ans, et bientôt, elle serait mariée au prince Henri.
Henri. Même son nom semblait trop lourd à prononcer. Vingt-quatre ans, un visage parfait, des manières irréprochables, et un narcissisme à toute épreuve. Chaque sourire qu’il adressait aux invités, chaque révérence exagérée, chaque mot prononcé avec cette assurance arrogante la faisait frissonner… mais pas de plaisir. Plutôt de dégoût.
Emily avait tenté d’en parler à ses parents. « Je ne veux pas de ce mariage », avait-elle dit, la voix tremblante mais déterminée.
« Emily… » sa mère avait soupiré, détournant le regard. « Tu comprends que c’est pour le royaume, ma chérie. »
Son père n’avait même pas levé les yeux de son journal officiel. « Une princesse obéit. Point final. »
Point final. C’était exactement ce qu’elle refusait de devenir.
Dans les couloirs du palais, on entendait les plaintes des habitants. Les taxes étaient trop élevées, les rations limitées, et tout le monde parlait de l’injustice du trône. Emily voyait leurs visages pressés lors des visites publiques, leurs murmures à peine étouffés derrière des rideaux ou dans les marchés. Elle comprenait leur frustration, et cela alimentait encore plus son désir de changer le monde… ou au moins de fuir cette vie imposée.
Pourtant, Emily n’était pas du genre à céder à la colère. Elle cultivait la patience et la discrétion. Ses journées commençaient tôt : elle aimait lire dans la bibliothèque royale, se perdre dans les récits d’aventures et de mondes inconnus. Elle prenait aussi des heures à dessiner, à écrire des poèmes ou à explorer les jardins, seule, comme si le monde extérieur n’existait pas. Elle avait des rituels simples, presque enfantins : une tasse de thé à la rose le matin, un carnet noir où elle notait ses pensées, et une promenade quotidienne jusqu’à la fontaine du palais où elle pouvait réfléchir, respirer, rêver.
Sa gouvernante, Mme Larrain, avait rapidement compris l’âme de la princesse. Plus âgée, pleine de malice et de loyauté, elle voyait ce que personne d’autre ne voyait : la détermination d’Emily à ne pas se plier aux règles absurdes du protocole. Ce matin-là, dans le calme feutré de sa chambre, Emily se pencha vers elle et murmura :
« Je ne peux pas me marier avec lui. Je… je dois trouver un moyen de m’enfuir. »
Mme Larrain hocha la tête, les yeux pétillants d’un mélange d’inquiétude et d’enthousiasme. « Alors nous allons trouver ce moyen. »
Elles commencèrent à établir un plan, mais Emily savait que cela ne se ferait pas du jour au lendemain. Il leur faudrait du temps, de la prudence, et beaucoup de patience. Un mois, peut-être, pour mettre tout en place sans éveiller les soupçons.
Les journées se succédaient, et chaque événement social au palais rappelait à Emily combien sa vie était surveillée et orchestrée. Dîners, bals, cérémonies : Henri brillait toujours sous les yeux de la noblesse, charmant les invités, attirant les regards et les louanges, tandis qu’Emily se fondait dans les ombres, esquissant à peine un sourire. Elle écoutait les conversations, apprenait les habitudes des serviteurs et des gardes, observait les allées et venues, notant chaque détail qui pourrait un jour servir à sa fuite.
Pour autant, sa vie n’était pas entièrement sombre. Elle aimait parler aux enfants du palais, écouter les histoires des habitants du village voisin, observer les étoiles à la tombée de la nuit, rêver d’un ailleurs où la liberté ne serait pas un mot interdit. C’était dans ces moments-là qu’elle sentait l’étincelle de la vie véritable, cette lumière qui lui rappelait que fuir n’était pas un acte de peur, mais un acte de courage.
Mais Henri restait un obstacle constant. Il ne se doutait de rien, bien sûr, trop concentré sur son image et sur la perfection qu’il devait afficher. Il paraissait charmant, affable même, mais ses gestes et ses paroles n’étaient que narcissisme et calcul. Chaque compliment qu’il adressait à Emily la faisait frissonner… de frustration. Elle devait sourire, hocher la tête, accepter les révérences et les règles qu’il imposait indirectement, tandis que ses yeux trahissaient son mépris pour cette comédie.
La semaine suivante, Emily commença à noter les habitudes de chacun dans un carnet : les rondes des gardes, les moments où Henri se retirait dans ses appartements, les allées et venues des serviteurs et des invités. Petit à petit, elle construisait un échafaudage invisible, un plan de fuite minutieux que seule Mme Larrain connaissait. Ensemble, elles travaillaient sur chaque détail, ajustaient chaque angle et chaque cachette, réfléchissaient aux routes, aux véhicules discrets, aux moyens de traverser les frontières du royaume.
Et chaque soir, lorsqu’elle s’asseyait seule dans sa chambre, Emily se laissait aller à la rêverie : un monde où le trône ne serait pas une prison, où les alliances ne dicteraient pas sa vie, où elle pourrait être enfin libre. Un monde où l’amour ne serait pas imposé, mais choisi.
Sous la Couronne, Emily apprenait à survivre, à observer, à rêver… et à préparer sa rébellion silencieuse. Car elle savait qu’un jour, bientôt, le monde qu’on lui imposait éclaterait, et elle serait prête à s’envoler.








