Chapitre 1: le roi de verre
La ville s’étendait sous ses pieds comme une carte de circuits imprimés, un enchevêtrement de lumières dorées et de néons bleutés qui pulsaient au rythme d’une vie que Giasnister Bolow ne vivait plus depuis trente ans.
Il posa son front contre la vitre froide de son bureau, au quarante-cinquième étage de la Tour Bolow. Il était 21h45. Le silence dans la pièce était total, seulement troublé par le bourdonnement imperceptible de la climatisation centrale. Giasnister avait cinquante-deux ans, mais il en paraissait dix de moins. Son corps, sculpté par des séances de sport quotidiennes à 5 heures du matin – la seule concession qu'il faisait à son bien-être – était une armure. Ses costumes sur mesure cachaient une musculature sèche, nerveuse. Mais ses yeux... ses yeux gris acier trahissaient une fatigue ancienne. Non pas une fatigue physique, mais celle de l’âme. Celle de celui qui a atteint le sommet de la montagne pour découvrir qu’il n’y a rien d’autre que le vent et le froid.
— Monsieur Bolow ?
La voix feutrée de son assistante, Sarah, le fit se retourner lentement. Elle se tenait dans l’encadrement de la porte, hésitante, serrant une tablette contre sa poitrine.
— Je pensais que vous étiez partie, Sarah, dit-il d’une voix grave, sans animosité.
— J’attendais votre validation pour la fusion avec le groupe Karter. Les avocats s’impatientent à Tokyo.
Giasnister soupira intérieurement. Tokyo. New York. Londres. Pour lui, le monde n'était qu'une suite de salles de réunion et de taux de change. Il s’approcha de son immense bureau en ébène, prit le stylo Montblanc posé à l’endroit exact où il devait être, et signa le document sans même le relire. Il connaissait les clauses par cœur. Il les avait dictées.
— C’est fait. Rentrez chez vous, Sarah. Votre mari doit vous attendre.
Il vit l’ombre d’un sourire triste passer sur le visage de la jeune femme.
— Je suis divorcée depuis six mois, Monsieur Bolow. Mais merci. Bonne soirée.
Elle disparut. La phrase résonna dans l'esprit de Giasnister. Divorcée. Il ne le savait même pas. Il vivait avec ces gens douze heures par jour et ne connaissait rien de leur vie. Lui n'avait jamais été marié. Jamais d'enfants. Juste des conquêtes rapides, des escorts de luxe payées pour leur discrétion et leur beauté froide, des transactions physiques aussi rapides qu'un virement bancaire.
Il ramassa sa mallette en cuir, éteignit la lampe de bureau et sortit. Il était temps de rentrer dans son autre prison : le Penthouse.
Le trajet dans sa Mercedes Maybach fut silencieux. Son chauffeur, Henri, savait qu'il ne fallait pas parler, sauf si Giasnister posait une question. Ce soir-là, Giasnister regardait défiler les rues de la capitale. Il vit des couples marcher main dans la main, des groupes d'amis rire devant des bars. Une pointe d'amertume, acide comme de la bile, remonta dans sa gorge.
À quoi bon posséder la ville si on ne peut pas la goûter ? pensa-t-il.
La voiture glissa dans le parking souterrain de la résidence "L’Olympe", l’immeuble le plus luxueux du quartier résidentiel. Ascenseur privé. Code de sécurité. La routine. Toujours la même routine.
Cependant, alors que l’ascenseur montait vers le dernier étage, il s'arrêta au niveau juste en dessous du sien. Giasnister fronça les sourcils. C'était inhabituel. L’appartement du dessous, un immense duplex, était vide depuis deux ans.
Les portes s’ouvrirent.
Le couloir, d’ordinaire immaculé et vide, était encombré de cartons ouverts. Une odeur de parfum flottait dans l’air – quelque chose de floral, jasmin et vanille, très différent de l’odeur aseptisée du nettoyant industriel de l'immeuble.
Une femme était là, de dos, penchée sur un carton dont le fond venait de lâcher, déversant des livres sur la moquette épaisse.
— Putain de merde ! jura-t-elle, avant de se reprendre. Oh, pardon.
Elle se redressa et se tourna vers l’ascenseur, surprise de voir quelqu’un.
Giasnister sentit un léger choc électrique parcourir sa colonne vertébrale. Elle devait avoir la quarantaine, peut-être un peu plus. Elle était belle d’une manière qui n'avait rien à voir avec les mannequins de papier glacé qu'il fréquentait. Elle avait des formes, une présence. Ses cheveux châtains étaient relevés en un chignon désordonné, quelques mèches tombant sur un cou gracieux. Elle portait un jean moulant et un chemisier blanc simple, dont les deux premiers boutons étaient ouverts à cause de la chaleur de l'effort.
— Bonsoir, dit Giasnister, retenant la porte de l’ascenseur avec sa main. Besoin d’aide ?
La femme souffla une mèche de ses yeux et sourit. Un sourire franc, lumineux, qui plissa le coin de ses yeux verts.
— Bonsoir. Vous devez être le voisin du dessus ? L’agent immobilier m’a dit que c’était le "repaire du loup solitaire". Je suis Lyana. Lyana Vernet. Désolée pour le bazar, on emménage à peine.
"Le loup solitaire". C'est donc ainsi qu'on l'appelait.
— Giasnister Bolow, répondit-il en sortant de l’ascenseur.
Il n'avait aucune raison de sortir. Son étage était plus haut. Mais ses pieds bougèrent d'eux-mêmes. Il s'approcha des livres éparpillés. De la littérature classique. Flaubert, Zola, mais aussi des livres d'art.
— Enchantée, Monsieur Bolow. Ne vous salissez pas, c’est...
— Maman ! Tu as encore essayé de porter le carton "Bibliothèque" toute seule ? Je t'avais dit d'attendre les déménageurs !
La voix venait de l'intérieur de l'appartement, dont la porte était grande ouverte. Giasnister leva les yeux. Et là, le temps s'arrêta une seconde fois, plus brutalement encore.
Une jeune fille venait d'apparître dans l'encadrement de la porte. Elle tenait une lampe à la main. Elle devait avoir dix-neuf ou vingt ans. Elle était l'écho plus jeune, plus insolent, plus charnel de sa mère.
Si Lyana était une beauté classique et rassurante, sa fille était une bombe incendiaire. Elle portait un micro-short en jean qui dévoilait des jambes interminables, bronzées et parfaitement galbées, et un débardeur noir moulant qui ne laissait aucune place à l'imagination concernant sa poitrine ferme et haute. Ses cheveux étaient détachés, une cascade sauvage. Elle avait le visage d'un ange, mais le corps d'une tentation biblique.
Giasnister, l'homme de fer, l'homme qui négociait des milliards sans cligner des yeux, sentit sa gorge s'assécher.
— Ah, Lola, viens m'aider au lieu de râler, dit Lyana en riant. Je te présente notre voisin, Monsieur Bolow. Monsieur Bolow, voici ma fille, Lola.
La jeune fille posa la lampe et s'avança. Elle ne semblait pas du tout intimidée par le costume à trois mille euros de Giasnister ni par son aura glaciale. Au contraire, elle le détailla avec une curiosité presque amusée. Elle le scanna des chaussures italiennes jusqu'à ses yeux gris.
— Salut, dit-elle simplement. "Monsieur Bolow", ça fait très sérieux. On peut vous appeler Giasnister ? C'est un prénom dingue.
— Lola ! Un peu de tenue, la réprimanda gentiment sa mère.
Giasnister sentit un sourire étirer ses lèvres, une sensation qu'il avait presque oubliée. Il regarda Lola droit dans les yeux. Il y avait une étincelle de défi dans son regard noisette.
— Giasnister ira très bien, dit-il d'une voix plus rauque qu'il ne l'aurait voulu.
Il se baissa, pliant les genoux avec souplesse, et ramassa une pile de livres.
— Laissez-moi vous aider à entrer ça.
— Oh, vraiment, vous n'êtes pas obligé... commença Lyana.
— J'insiste. Ce sont des éditions fragiles.
Il prit le carton, pourtant lourd, comme s'il ne pesait rien, profitant de l'occasion pour bander ses muscles sous sa chemise. Il vit le regard de Lola s'attarder sur ses avant-bras. Bien, pensa-t-il. Elle regarde.
Il entra dans l'appartement. C'était encore le chaos, mais l'espace était magnifique. Il posa le carton là où Lyana le lui indiqua, près d'un grand canapé beige.
— Merci beaucoup, dit Lyana en s'essuyant les mains sur son jean. C'est très galant. On m'avait dit que les gens de cet immeuble étaient des snobs insupportables.
— Je peux l'être, répondit Giasnister avec un demi-sourire. Mais pas avec mes nouvelles voisines.
Lola s'était appuyée contre le chambranle de la cuisine ouverte, croquant dans une pomme verte. La posture mettait en valeur la courbe de ses hanches. Elle le fixait toujours.
— Vous faites quoi dans la vie, Giasnister ? demanda Lola, la bouche pleine. À part porter des costumes chers et soulever des cartons ?
— Lola ! s'exclama Lyana, mortifiée.
— Je dirige une société d'investissement, répondit-il calmement, sans quitter la jeune fille des yeux. Je construis des choses. Je rachète des choses. Et parfois, je détruis ce qui ne fonctionne plus pour reconstruire du neuf.
Il y avait un double sens dans sa phrase, une menace voilée et une promesse. Lola cessa de mâcher une seconde, captant l'intensité du message. Elle avala difficilement.
— Cool, lâcha-t-elle finalement. Genre, le loup de Wall Street, mais en version française ?
— Moins de drogues, plus de discipline, corrigea-t-il.
— C'est dommage, un peu de folie ça fait du bien, rétorqua-t-elle avec un sourire en coin.
— Lola est étudiante en communication, intervint Lyana pour combler le silence chargé d'électricité. Et elle commence un stage la semaine prochaine... Tiens, c'est drôle, c'est dans votre tour, je crois. Au siège de la Bolow Corp ?
Giasnister se figea. Il se tourna vers la jeune fille.
— Vraiment ?
— Ouais, soupira Lola. Au service marketing. J'ai eu le poste par piston, le copain de Maman connait le DRH. Mais bon, il paraît que le grand patron est un tyran psychorigide qui ne sourit jamais.
Elle marqua une pause, réalisa ce qu'elle venait de dire, puis regarda Giasnister, puis le logo "GB" discret sur sa mallette posée à l'entrée. Ses yeux s'écarquillèrent.
— Oups. Le grand patron... c'est vous ?
Giasnister éclata de rire. Un rire franc, sonore, qui surprit Lyana et fit rougir Lola.
— Il semblerait que oui. Et je vous rassure, Lola, je souris. Parfois.
Lola rougit violemment, ce qui la rendit encore plus désirable. Giasnister sentit une pulsion prédatrice s'éveiller en lui. C'était nouveau. C'était violent. Il voulait cette gêne. Il voulait voir ce visage rougir pour d'autres raisons.
— Je... je vais retirer ce que j'ai dit sur le tyran, bafouilla-t-elle.
— Ne le faites pas. La peur est un bon moteur pour commencer une carrière, dit-il doucement.
Il se tourna vers Lyana.
— Bienvenue dans l'immeuble, Lyana. Si vous avez besoin de quoi que ce soit... sucre, sel, ou gestion de carrière pour votre fille... je suis juste au-dessus.
— C'est très gentil, Giasnister. Peut-être qu'on pourrait vous inviter à dîner un de ces soirs ? Pour vous remercier ? Quand on aura déballé tout ça ?
— J'accepte avec plaisir.
Il salua d'un hochement de tête et se dirigea vers la sortie. En passant devant Lola, il marqua un temps d'arrêt, envahissant légèrement son espace personnel. Il sentit son parfum fruité, capiteux. Il sentit la chaleur de son corps jeune.
— À lundi, mademoiselle Vernet. Tachez d'être à l'heure. Je déteste les retards.
Il sortit sans attendre la réponse.
De retour dans l'ascenseur, seul, les portes se refermèrent. Le silence retomba. Mais cette fois, le silence n'était plus vide. Il était rempli d'images. Les yeux verts de la mère. Les jambes de la fille. L'insolence. La vie.
Giasnister entra dans son penthouse immense, froid et design. Il jeta sa mallette sur le canapé en cuir blanc. Il se dirigea vers le bar, se versa un verre de whisky japonais hors de prix.
Il s'approcha de la baie vitrée qui dominait la ville.
Quelques minutes plus tôt, il se sentait vieux et fini. Maintenant, il sentait le sang battre à ses tempes. Un plan commençait déjà à se former dans son esprit calculateur. Lola travaillait pour lui. Elle vivait sous ses pieds. Elle était jeune, elle était effrontée, elle était magnifique.
Il but une gorgée, le liquide brûlant sa gorge.
— Je vais la conquérir, murmura-t-il à la ville endormie.
Puis, il repensa au sourire doux de Lyana, à sa maturité, à cette élégance naturelle qui contrastait avec la vulgarité étudiée de sa propre vie.
— Et peut-être que je ne m'arrêterai pas là.
Il sortit son téléphone personnel. Il composa un numéro.
— Allô, Thomas ? C'est Giasnister. Oui, je sais qu'il est tard. Je veux le dossier complet des nouveaux stagiaires du marketing sur mon bureau demain à 7h00. Surtout celui d'une certaine Lola Vernet. Et Thomas ? Trouve-moi aussi qui s'occupe de sa supervision. Je veux prendre le relais. Bonne nuit.
Il raccrocha. Il regarda son reflet dans la vitre. Le prédateur était réveillé. La chasse était ouverte. Et pour la première fois depuis des décennies, Giasnister Bolow avait hâte d'être demain.
La soirée s'étira. Giasnister ne se coucha pas tout de suite. Il prit une douche brûlante, laissant l'eau ruisseler sur ses muscles tendus. Sous le jet, il ne pouvait s'empêcher de revoir le micro-short en jean. Il ferma les yeux, et sa main descendit naturellement le long de son ventre plat. L'image de Lola le hantait déjà. Mais une autre pensée insidieuse germait : elle avait mentionné un copain. Un piston.
Qui était ce type ? Un obstacle ? Ou un levier ?
Giasnister sortit de la douche, s'enroula dans une serviette et retourna dans son salon. Il alluma son système audio haut de gamme. Du jazz lent et sombre remplit la pièce. Il s'assit dans son fauteuil club, face à la vue panoramique.
Il venait de passer trente ans à bâtir un empire financier. Il avait des milliards. Mais ce soir, il réalisait qu'il voulait bâtir un autre type d'empire. Un empire de chair, de soupirs et de secrets. Et tout commençait à l'étage du dessous.
Lola serait la première pierre.
Fin du Chapitre 1.