Instincts Croisés

All Rights Reserved ©

Summary

Jesse n’a jamais su rester. De ville en ville, il fuit un passé qu’il refuse d’affronter et une nature qu’il ne peut contrôler. S’attacher ? Jamais. Survivre, toujours. Jusqu’à cet endroit. Là, il trouve un fragile refuge : un mage protecteur, un vampire a l'humour sans limite… et Kelly. Kelly, qui ignore tout du monde invisible qui l’entoure, mais dont la présence trouble Jesse comme personne d’autre. Malgré lui, il est attiré par cet homme et par le mystère qu’il représente. Mais certaines vérités ne peuvent rester cachées. Lorsque Jesse découvrira ce qu’est réellement Kelly, leur relation sera bouleversée. Entre peur, désir et secrets, ils devront affronter leur passé et faire des choix impossibles, où chaque décision pourrait tout changer. Aimer un monstre a un prix… et il faudra savoir jusqu’où l’on est prêt à aller.

Status
Ongoing
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1

Cela faisait un peu plus de deux heures et demie qu’il roulait lorsqu’il aperçut enfin le panneau planté à l’entrée de la ville.

Le bois était gonflé par l’humidité, traversé de fissures fines, et les lettres noires semblaient avoir été repeintes sans grande conviction, comme si l’endroit lui-même hésitait à affirmer son existence.

BlackLake.

Le nom n’évoquait rien de chaleureux, et pourtant le soleil persistait encore à l’horizon en cette fin de mois d’août, étirant la lumière dans des nuances dorées et rosées qui adoucissaient les ombres de la forêt.

Sous son casque, l’air restait tiède, confiné, collant à sa peau. Heureusement, la chaleur n’était pas étouffante ; sinon il aurait eu l’impression de cuire lentement, prisonnier d’une boîte métallique lancée à pleine vitesse sur une route oubliée.

La forêt bordait l’asphalte comme un mur vivant. Les troncs se succédaient, hauts et serrés, leurs cimes s’entrelaçant presque au-dessus de la route. Le grondement grave de sa vieille Harley vibrait jusque dans sa cage thoracique et se répercutait entre les arbres sans jamais vraiment briser le silence.

À mesure qu’il avançait, les signes de civilisation s’effaçaient derrière lui. Plus de stations-service. Plus de panneaux publicitaires. Plus même le bruit lointain d’une autoroute. Seulement cette route, la lumière déclinante et l’impression diffuse d’être observé par quelque chose de plus ancien que les villes.

BlackLake ressemblait à ces lieux que l’on découvre par accident et que l’on quitte rarement par choix. Une petite ville coincée entre un décor rural figé dans le temps et un récit qui finit mal. En son centre s’étendait un lac aux eaux si sombres qu’on aurait juré qu’elles absorbaient la lumière plutôt que de la refléter.

On racontait qu’il était trop profond, trop froid, trop vaseux pour qu’on s’y baigne. Officieusement, certaines eaux donnent l’impression de ne jamais rien rendre de ce qu’elles prennent.Cet endroit allait devenir son nouveau foyer.

Un lieu isolé, entouré de forêt à perte de vue.

Un endroit suffisamment éloigné du monde pour qu’on puisse y disparaître sans attirer l’attention. Un refuge idéal pour une créature comme lui. Car si les humains découvraient que les monstres marchaient parmi eux, qu’ils partageaient leurs cafés et leurs trottoirs, la panique serait immédiate. Les gouvernements parleraient de menace invisible. Les médias s’emballeraient. Les chasseurs ressortiraient les armes en se persuadant qu’ils rendaient service à l’humanité.

Les hommes ont toujours eu besoin d’un ennemi à désigner.Lui n’était ni un vampire ni une goule, ni l’un de ces loups-garous incapables de se contrôler les nuits de pleine lune.

Il était un kitsune.

Un esprit renard capable de manier les éléments, d’appeler la foudre, d’invoquer le feu ou de figer l’eau. Les légendes racontaient que les kitsune obtenaient neuf queues lorsqu’ils atteignaient un âge avancé, symbole d’une sagesse et d’une puissance accumulées au fil des décennies.

Dans son cas, rien ne suivait la logique rassurante des mythes : il en avait neuf, et il n’avait que vingt-deux ans. Il ignorait pourquoi. Il ignorait si cela faisait de lui une exception ou une erreur. Il savait seulement que la puissance dormait en lui comme un orage retenu trop longtemps.

Il quitta la route principale pour emprunter un sentier de terre qui fit protester sa moto.

La forêt se referma davantage avant de s’ouvrir brusquement sur une grande maison isolée, posée au milieu des bois comme un secret trop longtemps gardé. Elle n’était ni délabrée ni véritablement accueillante, simplement massive, silencieuse, avec ses fenêtres hautes et son large perron.

Deux véhicules étaient stationnés devant : un imposant pick-up rouge et une Ford Mustang blanche impeccablement entretenue. Les propriétaires avaient visiblement le goût des belles mécaniques.

Sa Harley lui parut soudain modeste.

Il coupa le moteur. Le silence retomba avec une brutalité presque physique. Il retira son casque et inspira profondément. Résine, terre humide, bois ancien… et quelque chose d’autre, plus subtil.

Son sac sur l’épaule, il monta les marches du perron et frappa trois coups.

Son estomac se noua aussitôt.

—Jaxon ! Va ouvrir !

La voix masculine, lancée de l’intérieur, le surprit.

Il retint une moue agacée.Charmant accueil.La porte s’ouvrit sur un homme à l’allure sombre, aux cheveux noirs encadrant un visage aux traits anguleux. Des tatouages couraient le long de ses bras et remontaient vers son cou.

Sa silhouette était fine, sèche, tendue, mais son regard n’avait rien d’hostile.

—Hey, le salua-t-il, tout sourire. Tu dois être Jesse ? Jaxon. Entre.

Sa voix était étonnamment claire, presque douce.

Un courant d’air glissa entre eux et l’odeur le frappa immédiatement. Métallique. Subtile. Maîtrisée. Du sang et de l’ombre, domptés. Un mage.

Jesse entra prudemment.

L’intérieur était simple, propre, chaleureux.Un second homme descendit les escaliers avec une légèreté presque féline. Cheveux roux tirant vers le rouge, regard vif, piercings discrets.

L’odeur qui l’accompagnait était plus ancienne, plus dense, teintée de fer froid et de fleurs fanées.

—Le voilà enfin, le p’tit nouveau.

Il esquissa un sourire en s’approchant.

—Noah. Bienvenue.

Vampire.

La conclusion s’imposa d’elle-même.

Jesse répondit poliment, tentant de masquer la méfiance instinctive qui traversait son renard.

—M-merci… je suis content d’être là.

—Nous aussi, répondit Jaxon avec un sourire tranquille. Ça fait plaisir de voir que tu as trouvé sans te perdre.

Noah attrapa son sac avec une facilité déconcertante, puis disparut dans l’escalier en une fraction de seconde, laissant derrière lui un courant d’air et un Jesse momentanément stupéfait.

—Pas la peine de préciser ce qu’il est, je suppose, commenta Jaxon avec amusement. Ne t’inquiète pas, il est chiant, mais pas dangereux.

Ils montèrent à l’étage.

Le couloir était long, éclairé par une lumière douce.

Et puis Jesse la vit.

La porte.

Sombre. Fendillée. Striée de griffures profondes et irrégulières.

L’air autour semblait plus lourd. Il la flaira malgré lui. Terre retournée. Plumes humides. Bois mouillé. Une odeur de forêt après la pluie mêlée à quelque chose de plus ancien, de plus inquiétant.

Son renard se hérissa instinctivement.

—Celle-là… ne l’ouvre jamais.

La voix de Jaxon avait changé.

Plus grave. Plus sérieuse.

Jesse détourna enfin les yeux vers lui.

—C’est la chambre de Kelly. Personne n’y entre. Si tu tiens à ta vie, ne touche pas à la poignée.

Un frisson lui parcourut l’échine.

—Même pas cap, lança soudain Noah derrière lui avec un sourire provocateur.

—Ferme-la, Noah, répondit Jaxon sèchement. Kelly est… particulier. Ne provoque pas sa colère.

Le ton ne laissait aucune place au doute.

Ce n’était ni une blague ni une exagération destinée à impressionner le nouveau venu. C’était un avertissement.Jesse hocha lentement la tête, incapable de détacher complètement son regard du bois griffé. Il n’avait aucune intention de désobéir. Pourtant, une curiosité tenace s’insinua en lui, irrationnelle, presque magnétique.

Lorsqu’il entra enfin dans sa chambre, spacieuse et dotée d’un balcon privé ainsi que d’une salle de bain attenante avec une grande baignoire ancienne, il éprouva une sensation inattendue : celle d’avoir peut-être trouvé un endroit où rester.

Il posa son blouson sur le lit et observa les rideaux bleu nuit onduler doucement devant la terrasse.

Tout semblait parfait.Trop parfait.

Et quelque part, derrière une porte marquée de griffures, quelque chose respirait dans l’ombre.Cette chambre était parfaite. Cette maison était parfaite.Il y avait forcément un os, mais Jesse était prêt à tout accepter afin d’y rester.

Et pour la première fois depuis longtemps, il dormit comme un loir, sans se réveiller une seule fois. Dire qu’il était tombé dans le coma n’aurait pas été si loin de la vérité tant son sommeil avait été lourd, profond, immobile, comme s’il s’était changé en pierre au milieu des draps.

Ses yeux s’ouvrirent lentement, attirés par les rayons du soleil qui filtraient à travers les rideaux bleu nuit. La lumière se déposait en fines lames dorées sur les murs, sur le parquet, sur son visage encore marqué par la fatigue des jours passés.

Habituellement, ses iris bleus supportaient mal une telle luminosité au réveil ; il préférait l’ombre, les transitions lentes, les réveils discrets.

Pourtant, ce matin-là, il s’en moquait complètement. Son esprit avait enfin connu une nuit entière de silence, sans cauchemar, sans sursaut, sans tension. Son cerveau avait accepté de se mettre en pause, et cette simple victoire suffisait à illuminer sa journée.

Il s’étira longuement sous les draps, comme un chat paresseux savourant la chaleur de son refuge. Ses muscles protestèrent doucement, encore engourdis, tandis que ses pensées commençaient à émerger une à une.

La veille, Jaxon avait affirmé être heureux qu’il soit un renard.

Cette phrase revenait le hanter avec une insistance étrange. Pourquoi ? Par simple curiosité ? Pour observer un kitsune de plus près, comme une créature rare qu’on aurait envie d’étudier ? Ou bien était-ce sincère, dénué de toute arrière-pensée ? Peut-être que, dans cette maison, la diversité des espèces était simplement acceptée, presque célébrée.

Pourtant, il savait une chose : il n’était pas un renard exemplaire.Ses pouvoirs lui échappaient trop souvent. Il peinait à les maîtriser comme les autres de sa race. Cette faiblesse le rongeait depuis l’enfance. Elle trouvait racine dans un passé qui ne l’avait pas épargné et dans l’ombre pesante d’un père moralisateur, dur, cassant, qui aurait préféré un fils plus fort, plus stable, plus digne de son héritage.

Au fond, Jesse doutait constamment de lui-même.

Et ce doute, lorsqu’il faisait appel à la foudre ou au feu ou autre, se transformait en peur. Une peur paralysante qui sabotait tout.

Puis, comme une ombre glissant sous la porte de ses pensées, l’odeur revint.Celle de la pièce interdite.Son renard intérieur dressa immédiatement l’alerte. Cette odeur ne l’avait pas quitté depuis la veille. Elle s’était accrochée à sa mémoire comme une trace invisible.

Même lorsqu’il quitta le lit pour rejoindre la terrasse, elle persistait dans un coin de son esprit.

Dehors, la forêt s’étendait à perte de vue.

Dense. Verte. Vivante.

Les arbres formaient une muraille naturelle autour de la maison, comme un rempart protecteur entre eux et le reste du monde. Une sensation de sécurité l’envahit.

Ici, pensait-il, personne ne viendrait les chercher. Personne ne viendrait les juger.Il lui restait néanmoins une rencontre à faire : Kelly.

Au vu du prénom, il s’était imaginé une femme.

Il espérait que tout se passerait bien, qu’il saurait se montrer discret, qu’il éviterait les accidents liés à ses pouvoirs. Il ne voulait pas tout gâcher dès le premier jour.

Mais pour l’instant, il avait faim.

Une faim de renard.

Il jeta un œil à l’horloge : neuf heures trente. Parfait pour un petit-déjeuner copieux avant une longue promenade dans les environs.

Lorsqu’il ouvrit la porte de sa chambre, son regard fut immédiatement attiré par un post-it jaune collé sur le bois. Dessus, un dessin maladroit de renard, digne d’un enfant de maternelle.

Noah.

Jaxon l’avait prévenu. Tant que ses provocations restaient à ce niveau-là, Jesse pouvait les ignorer. Il inspira profondément et descendit les escaliers, décidé à ne pas réagir.

Il manqua pourtant de glisser dès la première marche à cause de ses chaussettes. Il se rattrapa de justesse, le cœur battant. Ce n’est qu’en poursuivant sa descente qu’il remarqua la substance gluante répandue sur les marches.

Il s’accroupit, toucha du bout des doigts.

L’odeur lui confirma immédiatement.De l’œuf.

Il fronça les sourcils. Pourquoi diable y avait-il de l’œuf étalé sur l’escalier ?Il n’eut pas le temps de résoudre l’énigme.La dernière marche était traîtresse.

Son pied se posa sans méfiance sur une fine pellicule invisible, froide, parfaitement glissante. Son talon ripa.

Le monde bascula.

Il comprit. Trop tard.Son corps partit en arrière et le choc fut brutal. Son dos heurta le sol avec violence, l’air quitta ses poumons dans un souffle coupé, sa tête rebondit légèrement contre le parquet.

Une douleur vive irradia le long de sa colonne.Il resta étendu, sonné, les bras écartés, les oreilles bourdonnantes.

Un craquement sourd retentit.La porte d’entrée.

La poignée tourna lentement et le bois gémit avant de s’ouvrir sur la lumière extérieure.Ce ne furent ni Noah ni Jaxon qui apparurent.

Un homme immense se tenait sur le seuil.