Prologue
POV OMNISCIENT
La lumière artificielle du plateau télévisuel marocain était chaleureuse. Une chaleur lourde qui fit suer le cou des invités, lesquels essuyaient discrètement la fine trace de transpiration qui y perlait.
Wassim Benali trônait au centre du plateau. Sur ses genoux se trouvait Inès, sa fille. À sa droite, Tesnim, sa première épouse, arborait un sourire de façade. Figé. Faux. Professionnel, diront certains.
À des kilomètres de là, tandis que l'émission était diffusée en direct, Neyla Anmione travaillait dans les locaux de l'entreprise. Elle répondait aux appels de la société de Kassim, gérant les erreurs de calcul et la gestion médias de l'entreprise de BTP. Elle était loin de se douter que son nom était prononcé sous les feux des projecteurs de la chaîne nationale, Al Aoula.
Le journaliste, un homme de prestance dont la voix portait sur tout le plateau, profita de la polémique entourant Wassim. Il se pencha, d'un centimètre à peine. Il ne dit rien. Une seconde passa, puis deux. Le silence sur le plateau était lourd. Il ajusta son micro, conscient de tenir une arme létale pour le couple entre ses mains. La rumeur circulait déjà dans les cercles fermés de Casablanca : Wassim, l'intouchable, allait prendre une seconde épouse. Et cette femme… n'était pas une inconnue.
— Monsieur Benali, la rumeur est tenace. On parle d'une seconde union. Une décision rare dans le milieu des affaires. Que pensez-vous de Neyla ?
La question tomba comme une sentence. Tesnim se figea et regarda son mari. Wassim ajusta la main potelée d'Inès qui jouait avec les boutons de sa chemise blanche, un geste d'une douceur étonnante pour un homme d'affaires à la réputation froide.
Tesnim cherchait dans le regard de Wassim une faille, un signe d'affection pour elle, une hésitation, sinon un pardon… ? Elle n'y trouva qu'une froideur calculée d'un homme qui avait déjà pesé le pour et le contre. Pour elle, Neyla était bien plus qu'une rivale : elle était son miroir. Une preuve publique de sa perte de contrôle au sein de la dynastie Benali.
Wassim leva les yeux, fixant l'écran. Il eut un rictus, ignorant le regard implorant de Tesnim. Sa voix était grave, calme, traduite en direct afin d'être diffusée sur les autres médias. Une autorité naturelle.
— Pour moi, Neyla est une femme de valeur. C'est bien rare en notre temps de voir une femme qui est douce, calme, intelligente, mais surtout fidèle à elle-même. Pendant que d'autres cherchent la lumière… Rouhi (mon âme)… Elle, parle peu. Elle est catholique, mais elle respecte ce que je fais et ma foi. C'est une femme que je respecte beaucoup.
Tesnim serra le poing sous la table, ses ongles manucurés s'enfonçant dans sa paume. Elle entendait la pique. Elle n'y répondit pas, se sentant humiliée. Un reproche direct à ce qu'elle était : scandale, bruit, crises.
— La tradition nous permet d'avoir quatre femmes, de chercher l'équilibre. Quand une maison tremble, il faut parfois consolider les fondations, pas seulement repeindre la façade. Neyla est la fondation.
L'animateur hocha la tête, satisfait de la réponse franche. La caméra zooma ensuite sur le visage de Tesnim. Elle était belle à en faire perdre la tête, mais elle était fissurée. Elle venait de comprendre que la vengeance approchait. Et cette vengeance avait un nom, un silence permanent, incarné par une femme qui n'avait pas besoin de crier pour exister : Neyla Anmione.
— Et vous, Madame Tesnim ? demanda l'animateur. Comment vivez-vous cette nouvelle ?
Tesnim inspira profondément. L'air climatisé du studio lui parut soudain glacial. Elle força ses cordes vocales à fonctionner. C'était bien ironique de se retrouver dans cette situation pour une femme qui, d'ordinaire, les utilisait pour commander, séduire, pour exiger.
— La famille est un business. Si mon mari pense que c'est nécessaire à la stabilité de notre foyer… Que sa volonté soit faite.
Sa voix se cassa sur le mot « foyer ». Wassim ne réagit pas. Il regarda Inès qui avait posé sa tête contre son épaule, s'endormant à moitié.
— Chht, Habibti (ma chérie), dors, je veille.
Inès s'endormit. Wassim caressait son dos frénétiquement, puis il mit son doudou à côté d'elle. Inès enlaça le doudou.
Wassim ne cherchait pas une amante, non. Il cherchait la paix, la restauration de sa réputation. L'enlèvement de la honte que Tesnim avait imposée sur lui dès le jour où elle l'avait trompé.
L'animateur remercia le couple pour leur intervention. Tesnim se leva, ajustant sa robe pour masquer ses tremblements. Ils sortirent par des portes séparées.
Dans le parking, Wassim mit sa petite princesse dans son siège auto, lui enfila un bonnet et une écharpe. Ce soir-là, Wassim n'ouvrit pas la porte du véhicule à Tesnim. Il plia la poussette. Il se mit au volant, sa fille installée sur le siège arrière avec une tendresse qu'il refusait de donner à sa femme depuis des mois. Tesnim était assise devant, elle regardait Wassim à travers le rétroviseur.
La guerre avait commencé. Non pas par des hurlements, mais avec une nomination publique. Et dans cette guerre, le silence pesait plus lourd que des talons hauts.