Chapitre 1: La Découverte
Dès quinze ans, je savais que ma vie se scellerait seule.Le suicide me paraissait la meilleure option. La seule tâche qui me restait était d’être haï. Car notre vie ne nous appartient pas ; il fallait que chacun veuille se désintéresser de ce lot inutile. Le destin est-il donc cruel ?
Sur cette sphère morte, il ne reste que moi. Efflanqué, vêtu de pauvres guenilles, personne n’aurait misé sur un tel destin. Peu à peu, tous se sont éteints par maladie, subissant le climat : par autodestruction. Je n’entends plus le coucou chanter. Les forêts, d’aussi loin que je me souvienne, n’ont jamais existé. Des tas et des tas de livres pourrissent.
Alors j’avance, me demandant quand tout cela sera terminé. Un temps, cette réalité ne semblait pas possible. Les souvenirs la confirment : l’Humanité a disparu, entraînant avec elle le vivant. Ici et là, je vois quelques poissons mourants. À vingt ans, mes mains n’ont rien connu, mais l’esprit les contredit.
Par là, une ruine. De vieilles canettes me maintiennent en vie. Malgré tout, une force semble me dépasser, m’ordonnant d’avancer. Ainsi passe-je devant une bibliothèque, plus de lianes que d’ouvrages. L’odeur m’interpelle ; je m’approche.
Là, un troupeau de sangliers gît, sans vers. La coupole s’est effondrée sur cette famille. L’ironie m’épuise. Pourtant, je continue.
Sur la tête noircie de la laie reposent de magnifiques volumes. Tous semblent intacts.
— Cette cou…
Qu’était-ce que ce son, ce vrombissement de ma gorge ? Mon cœur s’emballe ; je reste caché sous de vieilles étagères, tenaces comme un enfant dans une cabane. Cela dura de longues heures. J’étais fasciné par ces cadavres. Tout me semblait irréel. Je me souviens de ma sœur ; elle eût été semblable à ce qu’on dut appeler la licorne ou l’éléphant.
La torpeur fut levée par les opuscules incarnats.
— Faudrait être…
Encore ce son, ce tremblement. Je cesse de respirer. Mon cœur a pris les commandes. Cela dura moins longtemps ; le regard torve que je portais aux livres ne trembla pas. Furtivement, je rampai et saisis ces trésors. L’odeur vint d’un coup. Insupportable.
Dans une vieille salle fruste, je m’accroupis et examinai les objets. Il en restait beaucoup de l’autre côté. La promiscuité me rongeait jusqu’aux os. Je partis plus loin.
Sur un fauteuil de bure, je lus : « Tome I, Étude du clonage par ADN », suivi du tome III et du XXVI.
La lecture avait été la seule ressource en ces temps. Je lisais aisément l’ouvrage une fois toute issue bloquée. Entre-temps, je m’endormis sur ce fauteuil.
L’odeur moite se mêlait à celle de la transpiration ; on étouffait. Je peinais à comprendre le manuscrit. Les premières pages étaient absconses : noms, domaines, tout m’échappait. Cela semblait crypté pour mon esprit. Finalement, l’histoire commença.
« Selon les dispositions prévues, nous conviendrons au plan. Dans l’ordre, nos recherches seront consignées dans les moindres détails. »
Une mauvaise pièce, qui obligeait à forcer la réflexion ; cela me manqua. Je lus tout.
« Il est convenu d’éviter le recommencement de toute vie. Nos équipes recherchèrent le moyen de reproduire la vie sur des échantillons vivants. À l’endroit convenu [alphabet que je ne connaissais pas], l’entrepôt de chaque espèce. Vive l’Union ! »
Ainsi s’achevait l’introduction de ce bréviaire, qui se donnait pour science-fiction.
Les pages sèches me râpaient la peau. Lorsque je revis le dos rouge, la nuit était tombée. Le calme revenait me hanter. C’était comme remourir. Je m’allongeai sur le sol. L’odeur des corps morts et le bois gonflé formaient un délicieux linceul.
— Bien qu’intéressante, songeai-je, l’œuvre n’a aucun sens. Aucune tension. Rien d’intelligible. Ce genre m’est inconnu.
L’idée me poursuivit jusqu’au réveil.
En défaisant quelques planchettes, je m’extirpai, le cœur explosant. Un geyser de sang m’envahit ; l’action ne dura qu’un instant. Le tome II était à moi. Moins bien conservé, coins éculés, il avait pourtant une chaleur familière. Lorsque je partis pour quelques besoins, il me manqua. Tous me manquèrent. Loin d’eux, je grelottais, divaguais.
« Selon toute vraisemblance, le temps urge. Nos financements manquent. Chercheur [même alphabet abscons] partit en quête de fonds. »
Son nom manquait ; je me sentais dans une enquête, comme un enfant.
Plus loin :
« L’inondation de New York provoqua un tel drame que le gouvernement américain lança ses propres recherches selon l’Union. Toutefois, aucun accord n’est possible lorsque le président français s’offusqua de la tenue de son homologue américain. Sans costume, l’outrage était violent. Mérité, messieurs. »
De vagues souvenirs remontaient.
Page deux cent trente-six :
« Dans la résine du professeur Bach, les souches et gènes des espèces seront conservés du froid. Voici, mesdames et messieurs les gouvernants, notre procédé : »
Je dus m’y reprendre à plusieurs reprises. Les hurlements de mon ventre n’aidaient pas. Mes yeux semblaient se creuser ; eux aussi voulaient s’y fondre.
Une fiction pareille devait imaginer un monde. Une telle complexité pour décrire le nôtre. Troublant.
Des jours passèrent. Mon sac était vide ; j’avais lu les trois premiers tomes. Les bruits cessèrent. Je laissai une fenêtre ouverte. Un crachin tomba. Livres en poche, je repartis.
Enfin seul.
Repensant à l’histoire : une idée. Bruit sourd. Éraflure au genou. Non. Cela ne se peut. La réalité serait-elle une autre science ?
Dans une vieille gargote, haletant, mes doigts couraient sur les pages. Tout faisait sens. Je me souvenais d’un vieux journal évoquant le « Projet Noé ». Tout était flou, imprécis ; le cœur, lui, devait être vrai.
Pendant des jours, je déambulai dans ce décor. Il me paraissait désormais apocalyptique. Je lus tout, les yeux déchirés, le souffle retenu. Une certitude. L’ampleur du succès faisait douter, pourtant tout se tenait. Dans une cellule-œuf, telle une cellule souche, ils pensaient intégrer tout type d’ADN. Une imprimante. La vie, son sens, étaient bafoués.
C’est par cet argument que je me sentis intégré au projet. Il me rendait responsable, au sens noble. Oui, j’essaierai. À quoi bon sinon ? Il n’y a que la connaissance qui m’ait jamais plu dans ce monde.
Pendant des semaines — des mois peut-être — je lus chacun de ces bréviaires, certains plusieurs fois.
Ils étaient proches d’achever le Projet Noé. Proches de sauver la vie.Encore quelques ajustements, quelques validations, et le monde ne se serait pas écroulé. Je ne serais pas le dernier.
Dans le dernier tome — le plus glaçant par sa précision — les résultats étaient consignés, espèce par espèce. L’Homme surtout. Il n’était plus une mesure, mais un risque.
Vingt-sept « cas » furent recensés puis, illégalement, « intégrés ».Six mères succombèrent.Vingt-deux enfants — dont seize embryons.
Pour les Cinq, le suivi avait été noyé sous l’encre.
À partir de là, chaque battement me parut suspect. Le moindre vertige devenait présage. La plus petite fièvre, condamnation.Je n’avais pas peur d’être leur héritage.J’avais peur de mourir comme eux.Peur d’échouer là où ils avaient presque réussi.
Un hiver entier, puis un printemps complet, furent nécessaires pour comprendre chaque terme, chaque protocole. La bibliothèque se couvrit de notes, de dictionnaires sauvés de l’humidité. J’apprenais à déchiffrer ce qu’ils avaient tenté. Plus d’une fois, j’ai songé à tout abandonner — tant le froid me rongeait les mains et que l’ampleur me dépassait.
Puis le Soleil revint, sans prévenir.
À la fin d’un appendice, une mention sèche :
Berlin.
Les derniers documents y seraient conservés. Le lieu exact des recherches.
Je refermai le volume.
Ils avaient presque sauvé le monde.
Je n’avais pas le droit d’échouer.
Je partirais.
Direction l’Allemagne.