Le tribut
Prologue:
Je ne connais pas son nom. Il n'appartient pas à mon monde, il ne franchit jamais le seuil de mon école. Il vit là, tout près, comme une énigme indéchiffrable que je croise sur mon passage. Pour moi, il n'est qu'une initiale, un titre mystérieux que j'ai inventé pour combler le vide de son identité. Il incarne tout ce que je désire et, paradoxalement, tout ce qui m'effraie.
Avec son regard d'une froideur sidérale, son allure de basketteur et son silence impénétrable, il semble habiter un univers dont je suis exclue. Il est beau, d'une arrogance révoltante, et son sourire carnassier hante mes nuits. Dans les méandres de mon obsession, je me perds. Est-il ce prédateur que j'imagine, ou un être blessé qui se cache derrière une armure de dédain ?
Entre mes fantasmes inavoués et la brutalité de mon invisibilité à ses yeux, je cherche à savoir s'il est possible de chérir un parfait inconnu sans y sacrifier ma raison. Car derrière le masque de Monsieur X, je pressens une vérité bien plus complexe que le silence qu'il m'oppose chaque matin.
Point de vue : Angel
Un matin d’hiver, le froid était si mordant que je ne trouvais pas la force de m’arracher à la tiédeur de mon sommeil. Pourtant, à la pensée de l’imminence des examens, je me fis violence : il fallait partir. Je finis par me lever, saisis ma brosse à dents et me dirigeai vers la salle de bain d'un pas encore lourd.
Tout en faisant ma toilette, je m’égarais dans mes pensées, songeant au sort cruel de mon amie. Son copain l'avait lâchement délaissée pour sa propre meilleure amie ; une trahison d'une rare violence qui me glaçait le sang. Une fois prête, j'optai pour un chignon simple, puis je filai sous la douche. À peine sortie, je descendis à la cuisine préparer un petit-déjeuner rapide que je pris tout en achevant de me vêtir.
Le trajet fut une parenthèse de grisaille. J'ai marché un moment pour rejoindre l'arrêt de bus et, une fois à la station, je montai à bord. Parvenue devant mon école, je descendis du véhicule et payai le chauffeur. J'allais franchir le seuil de l'établissement quand, soudain, je l'aperçus : Monsieur X.
C’était lui qui, d'un simple mouvement, faisait chavirer mon cœur. Il arborait, comme à son habitude, ce regard de glace et cet air hautain qui le rendaient si inaccessible. Avec ses yeux marron impénétrables, son sourire rare et sa silhouette athlétique de basketteur — il mesure environ 1m68 — il était, dans mes fantasmes, l'homme idéal. Pourtant, c'était un être taciturne, une véritable forteresse de silence. Il se mouvait avec une assurance dédaigneuse, semblant ignorer jusqu'à l'existence même de la foule qui l'entourait.
Son tempérament ombrageux et son refus de toute vie sociale ne faisaient que nourrir mon obsession. Je ne faisais que rêver de lui, au point d'en perdre la raison ; il m'arrivait même de m'abandonner à des plaisirs solitaires en songeant à sa silhouette. Si seulement il daignait me remarquer... mais il passait, austère et solitaire, sans m'accorder la moindre attention. Dans mes rêves les plus fous, je l'imaginais déjà présenté à mes parents.
Je secouai la tête pour dissiper ces chimères et rejoignis mes amis sur la terrasse. Alors que nous étions en train de discuter, le timbre sec de la cloche vint brusquement rompre le fil de notre discussion, nous intimant de rejoindre nos salles respectives.
Le Poids du Passé
Point de vue : Le Père d'Angel
— Mon unique amour.
— Mon cher époux, je t'écoute.
— Je porte le fardeau d'une révélation funeste que je ne peux plus te taire.
— Tes paroles m'inquiètent... De quoi s'agit-il ?
(Le silence s'installe. Comment trouver les mots pour lui avouer que, pour racheter mes fautes, j’ai consenti à livrer notre propre sang au cartel le plus impitoyable de cette cité ? C'est le prix exorbitant de notre survie. Je ne peux plus permettre que l'ombre de mes erreurs plane sur ce foyer.)
— Mon ami, à quoi songes-tu ? Ton regard semble s'égarer dans les tréfonds de tes pensées. Quelle est cette confidence que tu hésites à me livrer ?
— J'ignore par quel aveu débuter ce récit.
— Déroule simplement le fil de l'histoire, là où tout a commencé.
— Si seulement la vérité possédait cette simplicité... Tout ceci concerne nos liens avec le cartel.
— Que se passe-t-il ?
— Je t'en prie, ne m'interromps pas. Laisse-moi mener cette explication jusqu'à son terme.
— Je t'écoute.
— Te souviens-tu qu'il y a de cela bien des années, nous avons conclu des accords avec une organisation anonyme ?
— Oui, ce souvenir ne m'a jamais quittée.
— À l'époque, j'avais scellé un pacte avec ce cartel. En échange des services qu'ils m'avaient rendus, je m'étais engagé à assurer le transit de leurs marchandises et à leur fournir une main-d'œuvre dévouée. Aujourd'hui, leur exigence renaît : ils réclament de nouveaux passages, de nouveaux hommes. Si nous manquons à notre parole après tant d'années, leur courroux s'abattra sur notre famille sans la moindre clémence. Cependant, ils ont consenti à un nouvel accord pour nous épargner.
— Un accord ? Lequel ?
— Celui de livrer notre fille en mariage à l'héritier de leur empire.
— Quoi ?... Je... j'ignore comment faire face à une telle infamie.
— Jamais je ne permettrai que l'on cède notre enfant à un tel criminel ! Angel ne se soumettra jamais à une telle abjection.
— Elle n'aura d'autre choix que de devenir le tribut nécessaire à notre salut. Elle devra se sacrifier pour l'honneur et la survie de cette famille.— Bien, je dois régler quelques affaires. Ne m'attends pas pour le dîner ce soir, il est fort probable que je rentre tard.
— Où te rends-tu ?
— (Il élude habilement la question)
— Il me faut partir. Prends soin de toi, je t'aime. Des gardes ont pris position à l'extérieur pour assurer ta sécurité. Sachant que leur présence t'incommode, j'ai expressément ordonné qu'ils ne franchissent pas le seuil de la maison.
— Entendu, sois prudent. Je t'aime aussi. »Éclipse
Point de vue : Angel
« Me voici, installée face au professeur. Pourtant, toute concentration m'échappe. Une silhouette s'impose à mon esprit, une présence qui me hante inlassablement, jour après jour. Je m'efforce de reprendre le fil de mes pensées, quand soudain... »Le professeur vient de m'interpeller, mais plongée dans mes rêveries, ses paroles me sont restées totalement étrangères.
— Pardonnez-moi, Monsieur Nicolas, pourriez-vous répéter ?
Monsieur Nicolas, mon enseignant de littérature haïtienne, est d'une loquacité épuisante ; un véritable raseur.
— Mademoiselle Angel, quel mal vous habite ? Votre attention s'étiole. Depuis un long moment déjà, vous semblez égarée dans vos songes.
— Ce n'est rien, Monsieur, je ressens simplement une légère indisposition gastrique.
— En ce cas, rendez-vous à l'infirmerie. Je ne saurais souffrir la présence d'élèves souffrants au sein de mon cours.
— Je vous assure que ce n'est rien, Monsieur. Ne vous préoccupez pas de mon sort.
— Soit. Mais je vous prie de faire preuve de diligence et de suivre la leçon.
— Bien, Monsieur Nicolas.
Quelques instants plus tard, le timbre cristallin de la cloche vint enfin rompre le silence. »« — Allez, les enfants. Ne négligez pas de me remettre vos travaux lors de notre prochaine séance. À très bientôt.
La classe se vida en un instant. Tandis que la foule s'égayait vers le réfectoire ou la bibliothèque, et que des groupes se formaient sur la terrasse pour deviser, je demeurais immobile, recluse dans mon mutisme. Bien que mes amies m'eussent invitée à les rejoindre, je déclinai l'offre, privilégiant la solitude à l'agitation.
Je me réfugiai alors au sein de la bibliothèque. En ce lieu, le silence m'apaisait. Les ouvrages qui m'entouraient étaient mes fidèles confidents ; sans leur présence, le monde me paraîtrait d'une vacuité insupportable.
Arpentant les allées à la recherche d'une lecture captivante, mon regard fut attiré par un couloir obscur, plongé dans une pénombre presque totale... »« Un son ténu, semblable à un gémissement, s'éleva du couloir désert. J'ai d'abord voulu croire à une chimère de mon esprit, un simple effet de mon anxiété, mais l'évidence s'imposa : une voix féminine s'entremêlait à un timbre masculin dans un murmure indistinct. »L'accès à cet espace nous était formellement proscrit. Jusqu'alors, cette interdiction m'avait laissée indifférente, mais aujourd'hui, un son ténu s'éleva du couloir : un gémissement. Je crus d'abord à une chimère de mon esprit, un simple égarement de mes sens, mais l'évidence s'imposa. C'était la plainte d'une femme, un cri de plaisir extatique qui s'entremêlait au souffle rauque d'un homme. Leurs voix, empreintes d'une sensualité troublante, m'attirèrent irrésistiblement. Je m'approchai, le souffle court, pour surprendre l'intimité de ce qui se jouait là.
J'entendis alors la femme s'exclamer :
— Oh, Putain que c'est bon continue ne t'arrête pas, vas-y plus fort.
— Oh merde t'es tellement bonne, répliqua l'homme d'une voix étranglée. J'en peux plus, Ahhh, je sens que je vais jouir.
À l'écoute de ces confidences impudiques, un frisson d'une intensité rare parcourut tout mon être. Une chaleur soudaine m'envahit, laissant place à une humidité troublante qui trahissait mon émoi. Je fus saisie d'un désir si vif qu'il me semblait presque douloureux. Grisée par ces paroles interdites, je ne pus m'empêcher de porter la main sur moi, cherchant l'apaisement par le simple écho de leur passion. »J'avais glissé ma main sous mes vêtements, totalement étrangère au monde qui m'entourait. J'en avais oublié jusqu'au lieu où je me trouvais, tout entière livrée à mes sens. J'étais transportée, hors du temps, quand soudain... j'entendis une voix.
— Par les cieux, que fabriquez-vous ici ?
Saisie d'effroi, je me ravisai brusquement au son de cette voix. C'était le responsable de la bibliothèque.
— Je... je vous demande pardon... je dois m'en aller, balbutiai-je, déconcertée.
— Un instant, ne fuyez pas si promptement, Mademoiselle. Suivez-moi sur-le-champ.
— Je suis navrée, Monsieur, je ne saurais expliquer ce qui m'a traversé l'esprit pour commettre un tel acte... Je vous en conjure, cela ne se reproduira plus.
— C'est au proviseur qu'il faudra fournir ces explications. Avancez, je vous prie.
(Quelle infamie ! Que vais-je bien pouvoir inventer ? La gêne m'étouffe... quelle folie s'est emparée de moi ?) »Nous parvînmes enfin devant le bureau du proviseur. Il frappa avec assurance. Bien qu'on l'eût averti que le directeur était déjà en entretien, il n'en eut cure et insista avec une telle fermeté que le proviseur finit par nous inviter à entrer.
— Mademoiselle Pierre, après vous.
N'ayant nulle autre alternative, je m'exécutai, habitée par un désir ardent de m'enfuir à l'instant même, bien que je susse la chose impossible. Tandis qu'il s'entretenait avec le proviseur, une angoisse sourde commença à m'assaillir, m'arrachant des vertiges. Le simple son de mon nom, prononcé par le directeur, acheva de me perdre.
— Mademoiselle Pierre...
Je perdis connaissance. À mon réveil, je me trouvai étendue à l'infirmerie. Ma mère était là, assise face à moi ; son regard, d'une sévérité implacable, en disait long sur ce qu'elle avait appris. J'eus l'amère certitude qu'elle n'ignorait plus rien de l'incident.
— Va quérir tes effets, nous rentrons sur-le-champ. »
« — Comment ? Mais il m'est impossible de partir ainsi ; mes obligations m'appellent et je dois regagner mon cours à l'instant même.
— Il n'est point de discussion possible, Angel. J'ai décrété notre départ immédiat. Allez quérir vos effets sans plus tarder. Je suis si profondément déçue... Jamais je n'eusse soupçonné un tel comportement de ma propre fille .
Sans lui laisser le loisir de parachever sa sentence, je m'éclipsai promptement pour rassembler mes affaires. »
Qui est l'héritier ? Quel monstre se cache derrière le futur époux imposé par le cartel, et quel sort réserve-t-il à la jeune femme ?
Le père dit-il tout ? Ce mariage est-il vraiment le seul moyen de protection, ou cache-t-il une ambition encore plus sombre ?
Que va t'il se passer par la suite après cette scène à l'école ?