Les Écorchés
Le ciel de Borde-Valle n’était plus qu’une plaie ouverte, un linceul de nuages de fer s’étirant sur les plaines de l’Est. Sous cette voûte oppressante, le vent charriait l’amertume des terres délaissées, là où l’herbe grasse de Payis mourait pour laisser place à la rocaille grise. C’était ici, dans cet entre-deux oublié des cartes royales, que les Vrais Glorieux avaient planté leur fureur.
Le camp n’était qu’une balafre de boue. Pas de pavillons de soie, pas de fanfares, mais un silence lourd, ponctué par le choc sourd du métal que l’on aiguise. L’odeur y était celle de la survie : un mélange de sueur rance, de cuir mouillé et de fumée de bois vert.
Au centre de ce chaos organisé, Davilys Gaarto se tenait immobile. À dix-neuf ans, son visage possédait déjà la dureté des statues de granit des jardins de François III Maanko. Mais là où les rois portaient des couronnes, Davilys portait des marques. Sous sa tunique de cuir usé, son dos était un parchemin de cicatrices, vestiges des “leçons” reçues lorsqu’il servait dans la Garde Royale. Chaque coup de fouet subi jadis était devenu une pierre de l’édifice qu’il bâtissait aujourd’hui.
Il observait, au loin, la route commerciale qui serpentait vers la capitale de Payis. C’était une artère de richesse irriguant un corps mourant.
— Ils arrivent, Davilys.
La voix était rauque, brisée par des années de cris étouffés. Davilys se tourna. Lucya Shaï s’avançait vers lui. Elle marchait avec cette raideur particulière de ceux qui ont trop longtemps porté des chaînes. Ses yeux, d’un brun sombre comme une terre brûlée, ne cillaient jamais. Elle avait été vendue, utilisée, et jetée par les nobles de Luvantys comme on se débarrasse d’un fruit gâté. Chez les Vrais Glorieux, elle n’était plus une marchandise, mais un poignard.
— La caravane ? demanda Davilys, sa voix basse et calme contrastant avec le tumulte de ses pensées.
— Douze gardes. Trois chariots de grain et d’acier. Ils dorment, Davilys. Ils croient que la bannière du Roi François suffit à effrayer les loups.
Davilys esquissa un sourire qui n’atteignit pas ses yeux.
— François oublie que les loups les plus affamés sont ceux qu’il a lui-même chassés de sa meute.
Il se tourna vers la masse sombre de ses hommes. Ils étaient des centaines, des ombres surgies des geôles de Torgue, des bordels de Luvantys et des mines de Payis. Des bâtards sans nom, des mères sans enfants, des guerriers sans maîtres.
— Écoutez-moi ! lança-t-il, et sa voix sembla déchirer le vent. Le royaume de Payis se gargarise de sa “Gloire”. Ils disent que nous sommes la lie, le déchet de Borde-Valle. Mais la lie a des mains pour étrangler, et les déchets ont de l’acier pour trancher ! Ce soir, nous ne volons pas du pain. Ce soir, nous reprenons ce qui a été payé par notre sang. Pas de quartier. Que leurs morts servent d’avertissement aux vivants.
L’attaque fut brève, brutale, dépouillée de toute noblesse chevaleresque. Les Vrais Glorieux ne chargèrent pas avec des cris de ralliement ; ils glissèrent comme une marée noire sur le convoi.
Davilys fut le premier sur le premier garde. Il n’y eut pas de duel, juste un mouvement fluide, une lame trouvant le défaut de la cuirasse, là où la chair est tendre. Le sang jaillit, chaud et ferreux sur ses mains froides. À ses côtés, Lucya se battait avec une rage méthodique, chaque coup dirigé vers les gorges ou les ventres, rendant au monde la violence qu’il lui avait infligée.
Sous les lueurs des torches renversées, le massacre prit des allures de rituel. Les gardes de Payis, habitués à la déférence des paysans, moururent avec l’incompréhension dans le regard. En quelques minutes, le silence revint, seulement troublé par le crépitement d’un chariot en feu et les râles des mourants.
Davilys s’approcha du dernier survivant, un jeune soldat à peine plus âgé que lui, dont la cape portait encore le blason d’or de Payis. Le garçon tremblait, ses mains pressées sur une blessure béante.
— Pitié… balbutia-t-il. Par la sainte lignée des Maanko…
Davilys s’accroupit devant lui, son visage éclairé par les flammes dansantes.
— Ta lignée n’a pas cours ici, soldat. Retourne vers ton Roi, si tu en as la force. Dis-lui que les Vrais Glorieux arrivent. Dis-lui que Davilys Gaarto se souvient de chaque cellule, de chaque insulte, de chaque cicatrice.
Il se releva sans un regard de plus pour le blessé. Les hommes commençaient déjà à piller les chariots, s’emparant des épées et des boucliers frappés de l’emblème ennemi qu’ils s’empressaient de rayer ou de briser.
Lucya s’approcha de Davilys, essuyant sa lame sur un pan de vêtement noble. Dans la pénombre, leurs regards se croisèrent. Il y avait entre eux ce lien indicible, cette romance née dans les décombres de leurs vies passées.
— C’est commencé, dit-elle simplement.
Davilys regarda vers l’horizon, là où les lumières de la civilisation brillaient encore, ignorantes de l’orage qui s’apprêtait à fondre sur elles.
— Non, Lucya. Ce n’est pas commencé. C’est la fin qui se met en marche.