Le poids du cèdre et du sang
L’automne dans les Appalaches possède une odeur de fer et de vieille terre remuée. C’est une saison qui grignote les os, surtout quand le ventre crie famine. Je me tenais à la lisière du village, les pieds enfoncés dans un tapis de feuilles de chênes rousses, sentant le froid humide grimper le long de mes mollets. Sur mes épaules, la peau de loup pesait lourd comme un cadavre. Mais c’était un héritage de mon grand-père, un homme dont on murmurait le nom avec respect dans les récits au coin du feu, celui qui avait su calmer les orages. Pour moi, ce n’était qu’une fourrure rêche, imprégnée de l’odeur rance de la graisse de bison et du sel. Le cuir était devenu raide avec les années, les pattes pendantes contre mes hanches, inutiles et vides. Le crâne du loup, évidé, reposait sur le haut de ma tête. Parfois, j’avais l’impression que ses orbites mortes voyaient plus de choses que mes propres yeux, ce qui ne faisait qu’accentuer mon sentiment d’imposture.
Dans ma main droite, mon bâton de cèdre me servait de canne pour ne pas trébucher sur les racines cachées. Au sommet, le cercle de l’attrape-rêve, tissé de tendons de cerf et de fibres d’ortie, restait désespérément muet. Les plumes de chouette qui y étaient accrochées pendaient, ternes et immobiles, même sous la brise. On me disait que ce bâton devait filtrer les ténèbres du monde pour n’en laisser passer que la clarté. Jusqu’ici, il n’avait su capter que la poussière de ma tente. Je redescendis vers les habitations, un regroupement de wigwams d’écorce et de toile qui semblaient se tasser contre le sol pour échapper au vent. La fumée des feux montait en spirales d’une couleur de plomb.
Ma tante, Ouna, était occupée à gratter une peau de daim avec un outil en os, ses gestes étaient saccadés par l’épuisement. Elle ne leva même pas les yeux vers moi.
— Tu as trouvé des racines ? demanda-t-elle, la voix éteinte par la fatigue.
Je secouai la tête, le cœur serré. La forêt semblait s’être refermée sur elle-même. Les animaux s’étaient terrés ou s’étaient enfuis vers le nord, loin du bruit sourd que l’on entendait parfois au loin, ce grondement de tonnerre qui n’apportait pas la pluie mais le chaos.
— La terre est fatiguée, tante Ouna. Elle refuse de donner.
Elle s’arrêta enfin, essuyant la sueur de son front avec le revers de sa main calleuse.
— La terre n’est pas fatiguée, Ailes-de-Cendre. Elle a peur. Elle sent le sang qui coule au sud. Les Hommes Blancs se massacrent pour des bouts de papier et pour la possession de terres. Ce sang empoisonne les racines.
L’ambiance au village était tendue ces dernières semaines. La Guerre de Sécession, ce conflit lointain dont nous n’étions censés être que les spectateurs, s’invitait dans nos vies sous forme de disette. Les convois de ravitaillement étaient pillés, les hommes blancs réquisitionnaient nos chevaux, et la méfiance s’installait entre les clans. Certains voulaient s’allier à l’Union pour obtenir des fusils, d’autres préféraient se terrer dans les hauteurs en attendant que l’orage passe.
À l’entrée de notre wigwam, ma petite sœur, Petite Chouette, m’attendait. Elle n’avait que huit hivers, mais ses yeux portaient une mélancolie qui n’appartenait pas à son âge. Elle tenait une poupée de maïs dont les feuilles étaient devenues cassantes.
— Ailes-de-Cendre, murmura-t-elle en tirant sur ma tunique de daim. Le ciel et le vent ont un goût de métal ce soir. Est-ce que les oiseaux vont s’envoler ?
Je m’agenouillai pour être à sa hauteur, sentant la peau de loup glisser sur mes épaules.
— Les oiseaux savent où aller, petite sœur. Ils suivent le vent.
— Mais le vent ne sait plus où il va, répondit-elle avec une certitude qui me glaça le sang.
Je m’assis à l’écart avec elle, près d’un grand bouleau dont l’écorce blanche s’écaillait comme une vieille peau. C’est là que cela commença. Un fourmillement léger sur mes tempes, une vibration que je connaissais trop bien.
Un papillon de nuit, un Cecropia aux ailes immenses tachetées d’orange et de crème, vint se poser sur le bois de mon bâton. Ses antennes, semblables à de minuscules plumes, palpitaient frénétiquement. Ce qui, pour n’importe qui d’autre, n’était qu’un insecte attiré par le bois sec était, pour moi, une invasion sensorielle.
Chaque battement de ses ailes résonnait au creux de mon crâne comme un coup de tambour. Je fermai les yeux, essayant de calmer cette intrusion. Les papillons de nuit étaient connus pour être les messagers de l’ombre, les gardiens des secrets que le soleil refusait d’éclairer. Des êtres qui ne parlaient pas avec des mots mais avec des sensations, des images fugaces et des émotions brutes.
Danger. Fer. Ombre qui rampe.
L’insecte me transmettait une vision de la forêt, à quelques kilomètres de là. Les arbres étaient là, mais ils semblaient vidés de leur substance, comme s’ils étaient devenus des cadavres debout. Et au milieu d’eux, une présence marchait. Ce n’était pas un homme ordinaire. C’était une sensation de vide absolu, un trou noir dans la trame de la vie.
Je rouvris les yeux, le souffle court. Mes mains tremblaient sur le bâton de cèdre. Petite Chouette me regardait, ses propres yeux écarquillés comme si elle percevait l’écho de ma vision.
— Ils te cherchent, n’est-ce pas ? murmura-t-elle.
C’est alors que le silence de la forêt fut brisé par un bruit de sabots lourds et irréguliers. Le village se figea. Les hommes saisirent leurs vieux fusils de traite, les femmes rassemblèrent les enfants vers les wigwams les plus solides.
Un cavalier apparut sur le sentier principal. Il ne portait pas l’uniforme bleu ou gris réglementaire ; ses vêtements étaient un patchwork de loques militaires. Son cheval semblait à bout de souffle, les flancs battants, l’écume aux lèvres.
Il s’écroula de sa monture avant même que nos guerriers, menés par Elan-Roux, ne l’atteignent.
— Ils arrivent, hoqueta-t-il dans un anglais rocailleux, la gorge pleine de poussière. Ils brûlent tout sans faire de prisonniers.
Elan-Roux pointa son fusil, méfiant. Pour lui, tout étranger était promesse de malheur. Mais je m’approchai, poussée par une curiosité que je ne contrôlais pas. À cet instant, une nuée de papillons de nuit, centaines de petites ailes cendrées, sortit de l’anfractuosité des écorces pour venir tourbillonner autour de l’homme mourant.
Je posai ma main sur le bâton de cèdre. Pour la première fois de ma vie, je ressentis une infime chaleur au creux de ma paume. Ce n’était pas une flamme, plutôt une braise oubliée sous la cendre, une étincelle de conscience qui s’éveillait au contact de la détresse de cet homme.
Le cavalier me fixa, ses yeux vitreux rencontrant les miens.
— Le général... murmura-t-il. Il a volé... le souffle des anciens... il cherche la louve...
Il rendit son dernier soupir dans un râle. Au même moment, le ciel s’assombrit de manière anormale, comme si une main géante venait d’étouffer le reste de lumière crépusculaire.
— On ne peut plus rester ici, lança Elan-Roux, la voix tendue. Si les Blancs amènent leur folie jusque dans nos bois, nous devons monter vers les crêtes.
— Il est trop tard pour fuir par le sentier, répondis-je, sentant les vibrations de mon bâton s’intensifier jusqu’à en devenir presque douloureuses.
Un sifflement strident déchira l’air, suivi d’une explosion sourde qui fit trembler la terre sous nos pieds. Ce n’était pas un boulet de canon ordinaire. La fumée qui s’éleva à l’entrée du camp n’était pas grise, mais d’un noir huileux, et elle ne se dissipait pas au vent. Elle rampait.
Les cris éclatèrent. Les wigwams s’embrasèrent les uns après les autres. Petite Chouette se serra contre moi, cachant son visage dans la fourrure de loup qui me couvrait le dos.
— Ailes-de-Cendre, regarde ! s’écria-t-elle en pointant le bois.
À l’orée du village, une silhouette se dessinait dans la fumée. Un homme grand, portant une longue redingote militaire et un chapeau d’officier de l’Union. Il avançait d’un pas lent, mesuré, ignorant les balles que les nôtres tiraient vers lui. Elles semblaient ralentir en approchant de lui, tombant au sol comme des insectes morts avant de l’atteindre.
Dans sa main gantée de noir, il tenait une petite boîte de fer gravée de signes qui semblaient aspirer la lumière ambiante. À chacun de ses pas, la végétation autour de lui semblait se flétrir instantanément, devenant grise et friable comme de la cendre.
Il s’arrêta à quelques toises de nous. Son visage, partiellement caché par son chapeau, semblait figé dans une expression de courtoisie glaciale.
— Je sais ce que tu portes, petite sauvage, dit-il d’une voix calme qui porta malgré le chaos. Ce bâton n’est pas un jouet. Et cette peau... elle appartient à une force que tu ne maîtrises pas.
Il fit un geste de la main. La fumée noire au sol se redressa, formant des vrilles qui ressemblaient à des doigts squelettiques.
— Donne-moi l’attrape-rêve, et je laisserai ta sœur tranquille. Refuse, et je ferai d’elle la première ombre de ma collection.
Je sentis une colère sourde monter en moi, une émotion sauvage que je n’avais jamais connue. De mon bâton émanait une lueur blanche hésitante, vacillante comme une bougie dans la tempête. Je serrai Petite Chouette contre moi, reculant vers la forêt obscure.
— Tu n’auras rien, dis-je, la voix tremblante mais ferme.
L’officier eut un petit rire sec.
— Soit.
Il leva sa boîte de fer. Un hurlement de vent glacé surgit alors de nulle part, renversant les wigwams restants. La brume noire bondit vers nous. Dans un geste de pur instinct, je levai mon bâton pour faire barrage, fermant les yeux en attendant le choc.
Mais en lieu et place de la douleur, je ressentis une présence. Un hululement puissant, celui d’une chouette géante, résonna juste au-dessus de nos têtes. Un battement d’ailes massif souleva la poussière et la cendre, nous enveloppant dans un tourbillon protecteur.
Quand je rouvris les yeux, l’officier avait disparu dans un nuage de fumée, mais un immense loup aux yeux d’ambre se tenait maintenant entre nous et le reste du village en flammes. Il ne nous regardait pas. Il fixait la direction du sud, là où l’armée du général approchait.
— Cours ! me hurla la voix d’Awan depuis les flammes. Cours et ne te retourne pas !
Je saisis la main de Petite Chouette et m’élançai dans l’obscurité des bois, sans savoir si nous fuyions vers la vie ou vers un cauchemar plus grand encore. Derrière nous, le village n’était plus qu’un brasier de lumière froide.