Prologue: C'est rien qu'un croissant
Je ne savais pas encore ce que voulait dire aimer quelqu'un, pour de vrai.
Je pensais que c'était juste un frisson, une rougeur sur la joue, quelques vers maladroits griffonnés en cours d'histoire.
Je pensais que ça restait propre, sain, que ça restait simple.
Je me trompais sur toute la ligne.
Parce qu'une femme, parfois une seule, peut tout bouleverser.
Elle peut vous briser sans lever la main, vous reconstruire sans le savoir, et vous apprendre sur vous-même ce que dix-sept ans de vie n'avaient pas réussi à faire.
Voilà ce que cette histoire m'a appris.
Et elle commence un mardi matin de novembre.
Ralph, Mardi 3 novembre
Il avait fait froid, mais pas assez pour geler. C'était ce froid sec du matin qui piquait le bout du nez et rendait les courants d'air moins cléments. Pas assez pour engourdir, juste assez pour que les doigts cherchent refuge dans les poches. J'habitais à dix minutes à pied du lycée. Dix minutes identiques depuis le primaire : mêmes pavés, mêmes maisons encore mi‑endormies, mêmes odeur du pain chaud qui s'échappait de la boulangerie au coin et venait s'accrocher aux narines comme une promesse.
Je marchais, la capuche relevée, les mains enfoncées dans la toile du manteau. Les feuilles mortes craquaient sous mes baskets, un petit bruit sec qui cadrait mes pas. Le ciel était pâle, presque lavé, comme s'il peinait à trouver sa couleur. Au bout de la rue, le lycée se dressait — massif, gris, déjà bruyant malgré l'heure.
Huit heures. Cours d'histoire‑géographie.
La salle sentait le feutre Velleda et le chauffage poussé trop fort. Les radiateurs toussaient de temps en temps ; les néons au plafond grésillaient comme des insectes fatigués. Dehors, le vent faisait vibrer les vitres. Monsieur Lapras avait recommencé son couplet sur le bac.
— Vous savez, moi le bac, je l'ai... avait‑il commencé.
On aurait dit que cette phrase était fournie dans le kit de démarrage des profs nés avant 1970. Elle tombait, inévitable, et déclenchait les soupirs.
J'étais au fond, là où l'air avait la densité d'un oubli. Le type au fond de la classe, celui qu'on remarque à peine, celui qui griffonne pour tuer le temps. Sauf que moi, je ne griffonnais pas : j'écrivais. Des scénarios, des poèmes — surtout des poèmes. À dix‑sept ans, tout se ramenait à ça, à l'amour, me disais‑je parfois, comme si c'était la seule grande affaire digne d'être mise en vers.
Mon téléphone était posé sous la table, froid contre la cuisse. L'écran restait noir. J'y avais couché des phrases que je n'enverrais jamais, des choses trop franches pour être prononcées à voix haute. Elles restaient là, petites flammes privées, que je relisais en silence.
À ma droite, Louis, mon meilleur pote, n'avait jamais rien dans sa trousse. Je lui prêtais toujours mon 4 couleurs. Il me donnait des coups de coude réguliers, comme un métronome idiot, pour me parler de trucs qui n'avaient aucune importance. À ma gauche, Sarah parlait beaucoup, surtout à voix basse, surtout pour moi. Elle commentait tout ce que disait le prof, soupirait exprès fort parce qu'elle savait que ça m'agace, me piquait mon stylo sans prévenir. Une fois, je lui avais pompé une réponse parce que je n'avais pas révisé ; elle m'avait regardé comme si j'étais pardonnable.
Et puis il y avait ELLE.
✨ Ilane ✨
Trois rangs devant, côté fenêtre. La lumière du matin accrochait ses cheveux et les transformait en fil d'or. Elle avait toujours un élastique noir autour du poignet ; elle le mettait, l'enlevait, le remettait — un petit rituel que j'observais comme on épie un secret. Ça faisait deux ans qu'on était dans la même classe et que nos vies se frôlaient sans jamais se croiser vraiment. Deux ans que je la regardais sans savoir comment commencer.
— Eh oh, Raph ! souffla Sarah.
Je relevai la tête, surpris comme si j'avais été pris en flagrant délit de rêverie.
— Hein ? répondis‑je.
— Ça fait deux minutes que je t'appelle, tu fais que d'écrire sur ton tel. Le prof a failli te voir !
— Ouais, merci... marmonnai‑je.
Le coup dans l'épaule me ramena au présent. J'étais nul pour répondre quand il le fallait ; les phrases que j'avais préparées se coinçaient dans la gorge et se transformaient en un simple « salut » quand il aurait fallu autre chose. J'étais ce type timide qui préparait des répliques parfaites dans sa tête et qui, au moment de parler, n'en sortait qu'une syllabe.
Je me disais souvent que je ne plaisais pas aux filles. Pourtant, cette année, Louise m'avait regardé plusieurs fois et m'avait même offert un petit pain à dix heures. Je ne savais pas pourquoi je pensais à Louise maintenant ; c'était comme si mon esprit cherchait des échappatoires.
La sonnerie retentit. Les chaises raclèrent, les sacs claquèrent, les voix montèrent d'un coup. Sarah referma sa trousse avec un geste théâtral.
— Tu veux un p'tit pain à dix heures ? proposa‑t‑elle. Ma grand‑mère m'a donné dix euros et je sais pas quoi en faire.
— Euh... pourquoi pas. Mais pas ceux au raisin, dis‑je.
— Et pourquoi à moi tu m'en offres pas un ? râla Louis. La dernière fois je t'ai prêté mon effaceur !
— Tu viens, Raph ? insista‑t‑elle en se levant.
Dix heures sonna.
On traînait dans la cour, Louis, Sarah et moi, comme si on refusait de quitter le fond de la classe, mais dehors. L'air était vif ; ça sentait le café du distributeur et la pâte feuilletée des viennoiseries. Des groupes se formaient, des rires éclataient, des conversations se chevauchaient : une cour de lycée, bruyante et familière.
J'allais voir d'autres potes, on parlait de LoL, de Call of, des prochaines LAN. Maman aurait dit que ce sont des jeux débiles ; moi, je disais que c'était de mon âge. Même quand je m'impliquais dans ces discussions, mon regard s'échappait sans cesse. Ilane. Toujours Ilane.
Mon regard glissait sur les têtes, se fixait sur un geste, un éclat de rire, et revenait à elle comme un aimant. Chaque mouvement autour de moi finissait par ramener mon attention vers elle, comme si le monde n'était qu'un décor et qu'elle en était la seule scène qui comptait.
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Update 16/02/2026
J'ai complètement réécrit l'intro, la première version était trop courte, trop brouillonne.
Là, c'est plus cohérent et plus propre ! J'espère qu'elle vous plaira ! ☺️
Update 02/04/2026
C'est la version final ça y est, vous êtes prêt ? C'est partie 👀😏
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