Le Camélia ensanglanté

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Summary

Kyoto, Ère Edo. Au cœur du tumulte du restaurant Kagura, Haruki n'est qu'une ombre parmi les vapeurs de dashi et le fracas des porcelaines. Serveur aux épaules larges mais au cœur frêle, il dissimule sa sensibilité sous un vieux kimono blanc aux fleurs rouges, tentant de survivre entre un patron tyrannique et la camaraderie protectrice de ses collègues, Ren et Madame Yuki. Tout bascule le soir où Kaito, un samouraï au regard hanté par les cicatrices de la guerre, franchit le seuil de l'établissement. Entre le serviteur et le guerrier, le silence devient un langage. Un simple camélia rouge, déposé soir après soir, devient le sceau d'un amour interdit qui défie les lois immuables des castes. Dans un monde où l'honneur se paie par le sang et où chaque regard est une trahison potentielle, Haruki et Kaito devront choisir : se soumettre à l'hiver des traditions ou tout sacrifier pour un printemps qui ne durera peut-être que l'espace d'une éclosion. Un récit poignant sur la quête de liberté, où la douceur d'une pétale se heurte à la rigueur de l'acier.

Status
Ongoing
Chapters
33
Rating
n/a
Age Rating
16+

1- Le poids du silence

Le monde, ici, s’arrête aux murs de papier huilé du Kagura.

À l’intérieur, c’est une symphonie de sons familiers : le clapotis rythmé de l’eau que Madame Yuki jette sur le sol de pierre, le sifflement aigu de la vapeur qui s’échappe des grands paniers de bambou, et le bourdonnement constant des conversations des marchands ivres. Je ferme les yeux une seconde, juste assez pour laisser l’odeur du dashi — ce mélange fumé de bonite séchée et d'algue kombu — remplir mes poumons. C’est une odeur qui rassure, une odeur de maison, mais ce soir, elle me semble étouffante.

— Haruki ! Arrête de fixer le vide, tes ancêtres ne vont pas servir la table quatre à ta place !

Le cri de Saito-san me fait sursauter. Sa voix a le grain du papier de verre, sèche et irritante. Je redresse mes épaules, sentant la texture de mon kimono blanc frotter contre ma peau. Le tissu est vieux, lavé tant de fois qu’il est devenu doux comme une caresse, mais les petites fleurs rouges brodées dessus commencent à s'effilocher. C'est ma seule coquetterie, mon armure de coton dans ce monde de sueur.

Je saisis un plateau de laque noire. Il est lourd, et je sens mes muscles se crisper. Malgré ma silhouette que Ren qualifie de « brindille de saule », mes épaules de fils de pêcheur tiennent bon. C’est mon héritage : la force de ceux qui tirent les filets, cachée sous la fragilité d'un serveur de ville.

— Tiens, bois ça, murmure Ren en me croisant près de l'office.

Il me tend un bol d'eau fraîche. Je bois d'un trait, le liquide froid descendant dans ma gorge comme une délivrance. Ren me regarde, ses yeux ronds pleins d'une inquiétude fraternelle.

— Tu es blanc comme un navet, Haruki. C’est à cause de lui, n'est-ce pas ? Il est encore là.

Je ne réponds pas. Je n’ai pas besoin de le faire. Le silence qui vient de s'abattre sur la salle commune est plus éloquent que n'importe quelle parole.

La porte coulissante vient de gémir. Un courant d'air frais s'engouffre, balayant l'odeur de friture pour la remplacer par celle de la pluie et de la terre mouillée. Je me tourne lentement. La vue est saisissante : un homme se tient sur le seuil. Son kimono est d'un bleu si sombre qu'il paraît noir, fait d'une soie lourde qui ne fait aucun bruit quand il marche. À sa taille, les fourreaux de bois laqué de ses deux sabres brillent faiblement sous la lueur des lanternes de papier.

C’est un samouraï. Un vrai. Pas un de ces gardes de quartier qui fanfaronnent, mais un homme dont le regard semble avoir vu l'hiver éternel.

— La table du fond, Haruki, ordonne Saito-san d'une voix soudainement mielleuse, presque rampante. Et ne renverse rien, ou je te vends aux tanneurs.

Mon estomac se noue. La pensée de m'approcher de cet homme me donne la nausée. Dans mon monde, un samouraï n'est pas un client ; c'est une tempête que l'on prie pour qu'elle passe sans tout détruire. Mon cœur cogne si fort contre ma cage thoracique que j'ai l'impression que tout le restaurant peut l'entendre. Un pas. Puis un autre.

Je m'approche de sa table, située près du jardin intérieur où l'on entend le goutte-à-goutte monotone de la fontaine de bambou. L'air est plus frais ici. Je m'agenouille, mes rotules craquant légèrement sur le tatami. La texture de la natte de paille est rugueuse sous mes mains.

— Monsieur… murmure-je, ma voix n'étant qu'un souffle instable. Désirez-vous… le saké de la maison ?

Je n’ose pas lever les yeux. Je fixe ses mains. Des mains larges, calleuses, habituées à la garde d’un katana, mais étrangement immobiles. Il dégage une odeur de bois de santal et de fer froid. Le silence entre nous dure une éternité. Je sens une goutte de sueur glisser le long de ma tempe, chatouillant ma peau avant de se perdre dans mon col. Le stress m'oppresse les poumons. Je suis une proie devant un loup, et chaque fibre de mon être me hurle de m'enfuir.

— Le saké fera l'affaire, serveur.

Sa voix est basse, comme le grondement lointain du tonnerre. Elle n'est pas agressive, mais elle possède une autorité naturelle qui me cloue au sol.

Je lève enfin les yeux, bravant l'interdit. Ses cheveux sont noirs, attachés avec une rigueur qui contraste avec les miens, toujours en désordre. Mais ce sont ses yeux qui m'arrêtent. Ils ne sont pas froids. Ils sont… fatigués.

À cet instant, le bruit du restaurant s'efface. Il n'y a plus de Saito-san, plus de Ren, plus de vapeur. Il n'y a que le battement erratique de mon cœur et cet homme qui me regarde comme si, pour la première fois de sa vie, il voyait vraiment quelqu'un.

Je m'incline si bas que mon front frôle presque le bois de la table. En me relevant pour partir, je remarque un détail qui me glace le sang : il a posé un petit objet près de son coude. Un camélia rouge, éclatant de vie dans cette pénombre.

Je fuis vers la cuisine, les jambes flageolantes, avec une seule certitude : ma vie tranquille au Kagura vient de s'achever.