La route de gravier
Le taxi la laissa au bord de la nationale avec ses deux valises, un sac à dos et l’adresse imprimée sur papier.
Le chauffeur ne proposa pas de l’aider. Il repartit dans un nuage de poussière et de gravier avant même qu’elle ait eu le temps de récupérer sa monnaie, et Camille resta là une seconde au bord de la route, les cheveux dans le vent d’octobre, à regarder la nationale se vider comme si le Québec venait de lui claquer une porte au nez.
Bienvenue.
Elle regarda l’adresse sur le papier. Lodge Gagnon. Route du Lac-Perdu, Saint-Donat. En dessous, de sa propre écriture : 20 min à pied environ. Elle avait vérifié sur Google Maps à Paris, dans son appartement vide, trois jours avant de prendre l’avion. Vingt minutes lui avait semblé raisonnable à ce moment-là. À ce moment-là elle n’avait pas non plus ses deux valises de quatre-vingt-cinq kilos combinés.
Elle prit les poignées, souleva, et commença à marcher.
La route de gravier s’enfonçait dans une forêt d’érables qui brûlait. C’était le seul mot. Les arbres étaient en feu, oranges, rouges, jaunes, toutes les nuances entre le bordeaux et le safran, et la lumière de fin d’après-midi traversait ça en diagonale et projetait des ombres longues sur le gravier. En France c’était l’automne. Ici c’était autre chose. Ici c’était un événement.
Camille s’arrêta trente secondes pour regarder.
Puis elle reprit ses valises parce que les valises ne se portaient pas toutes seules et que s’arrêter pour contemplate les érables du Québec ne rentrait pas encore dans son budget émotionnel du jour.
Elle marcha vingt-deux minutes, elle compta, avec les valises qui raclaient le gravier et les épaules qui commençaient à faire des commentaires désagréables sur ses choix de vie. La forêt s’ouvrit sur une clairière. Le lac apparut d’abord, noir et lisse dans la lumière rasante, plus grand qu’elle l’avait imaginé. Puis le lodge.
Elle s’arrêta.
Le bâtiment principal était en bois sombre, long, avec une terrasse qui courait sur toute la façade et donnait sur le lac. Des cabines s’égrenaient derrière dans les arbres. Une pile de bois de chauffage haute comme une maison bordait le côté gauche. Il y avait de la fumée qui sortait d’une cheminée et une odeur de résine et de quelque chose de cuit qui flottait dans l’air froid.
Ce n’était pas ce qu’elle avait vu sur les photos.
C’était mieux.
Elle reprit ses valises.
La porte principale s’ouvrit avant qu’elle arrive sur le perron.
Ce qui sortit en premier n’était pas humain. C’était grand, gris et blanc, avec des yeux clairs qui la regardèrent depuis le bas des marches avec une attention absolue. Le chien s’assit exactement devant elle comme s’il l’attendait depuis ce matin, renifla une fois ses bottes, et prit une expression que Camille interpréta comme dossier examiné, dossier approuvé.
— Kodiak.
La voix venait du perron. Camille leva les yeux.
L’homme dans l’encadrement de la porte mesurait facilement un mètre quatre-vingt-dix. Épaules larges, mâchoire carrée, les mains dans les poches d’un jean de travail. Cheveux bruns, un peu longs sur la nuque. Des yeux bleu-gris qui l’examinaient avec la même efficacité que son chien, à la différence notable que le chien avait conclu positivement et que l’homme, lui, semblait encore en train de délibérer.
Il avait vingt-huit ans peut-être. Il en paraissait trente-cinq.
Il n’était pas souriant.
Il n’était pas désagréable non plus, pas encore en tout cas. Il était simplement là, dans son encadrement de porte, à la regarder avec cet air de quelqu’un qui attendait qu’elle prouve quelque chose dont il doutait déjà de l’issue.
— Camille Aubert ? dit-il.
— C’est moi.
— Gabriel Gagnon.
Il descendit les deux marches du perron, prit la plus grosse valise sans demander, et remonta. Camille resta une seconde en bas avec la deuxième valise et son sac à dos et le chien qui la regardait.
— Vous venez ? dit-il depuis la porte, sans se retourner.
Camille prit sa valise et suivit.
Le lodge sentait le bois, le feu de cheminée et le café. L’intérieur était exactement ce que l’extérieur promettait : poutres apparentes, pierre, bois partout, quelques lampes qui projetaient une lumière chaude sur des murs couleur miel. Une grande salle commune avec des tables et une cheminée. Un comptoir de réception dans le coin droit. Simple, bien fait, rien d’inutile.
Gabriel Gagnon posa sa valise au pied d’un escalier et se retourna.
— Votre chambre est au premier. Vous commencez demain matin, sept heures. Le briefing est à six heures et demie dans la cuisine.
— D’accord.
— Vous connaissez le service en salle.
Ce n’était pas une question. Camille dit oui quand même.
— J’ai vu votre CV. Paris, Lyon, un palace à Bordeaux.
— L’Hôtel de la Paix, oui.
— On est pas un palace.
— Je vois ça.
Quelque chose passa dans ses yeux. Pas de la colère. Plutôt de l’évaluation, il cherchait si elle voulait dire ça comme une critique. Elle ne le voulait pas. Elle regardait le lac depuis la fenêtre de la salle commune et pensait que la vue depuis la salle à manger devait être extraordinaire au lever du soleil et que les clients qui payaient pour passer une semaine ici ne payaient pas pour le palace, ils payaient pour ça : le lac, les érables, ce silence particulier qui n’existait pas dans les villes.
Elle se retourna vers lui.
— C’est mieux qu’un palace, dit-elle.
Gabriel Gagnon la regarda une seconde.
— Votre chambre est la deuxième à gauche, dit-il. Le dîner du personnel est à dix-huit heures. Ne soyez pas en retard.
Il disparut vers le fond du lodge avec Kodiak dans son sillage.
Camille resta dans la salle commune avec ses bagages et le feu qui crépitait dans la cheminée et l’impression très nette qu’elle venait de rater quelque chose, ou de réussir quelque chose, sans savoir encore lequel des deux.
Sa chambre était petite et parfaite.
Fenêtre sur le lac, lit avec une courtepointe à carreaux rouges et noirs, une commode en bois, une salle de bain minuscule avec une douche correcte. Pas de fioriture, pas de tableau décoratif inutile, pas de coussin superflu. Juste ce qu’il fallait, bien fait.
Elle défit ses valises méthodiquement, rangea ses affaires dans la commode. C’était une manie, ce besoin d’avoir ses affaires en ordre dans un endroit nouveau, de transformer l’endroit nouveau en chez soi le plus vite possible. Elle s’assit sur le bord du lit.
Dehors le lac avait pris la couleur du ciel qui virait au violet pâle. Les érables avaient perdu leurs couleurs avec la lumière et n’étaient plus que des formes noires découpées contre le ciel. Un canard traversa la surface du lac et laissa deux traits parallèles qui s’élargissaient lentement jusqu’aux berges.
Camille prit son téléphone.
Arrivée, envoya-t-elle à Valence. Le chien est sympa. Le patron moins.
La réponse arriva en quarante secondes.
Classique. Il est comment physiquement.
Grand. Bûcheron. L’air de quelqu’un qui a jamais souri de sa vie.
Intéressant.
Non.
Camille.
Valence.
Ok ok. T’as mangé ?
Elle n’avait pas mangé. Elle redescendit à dix-huit heures pile pour le dîner du personnel, trouva la cuisine au fond du couloir, poussa la porte.
Ils étaient quatre autour d’une grande table en bois. Une femme d’une cinquantaine d’années au visage ouvert qui se présenta comme Michèle, responsable du ménage depuis huit ans. Un garçon de vingt ans prénommé Jordan qui dit Allo sans lever les yeux de son téléphone. Et une fille à peu près de l’âge de Camille, Sandrine, cuisinière, qui lui fit de la place sur le banc avec un sourire immédiat.
Gabriel Gagnon était en bout de table.
Il mangea son ragoût en disant trois choses. La météo du lendemain, un problème avec le générateur de la cabine quatre, et le nom d’un fournisseur que Michèle devait rappeler le matin. Camille mangea son ragoût en disant bonjour, merci et c’est excellent à Sandrine, ce qui était vrai. Le ragoût était bien, parfumé, avec des légumes racines et du lard fumé et quelque chose que Camille identifia après deux bouchées comme de la bière brune.
— Vous cuisinez comme ça tous les soirs ? demanda-t-elle à Sandrine.
— Quand y’a pas trop de clients ouais. Là c’est tranquille encore, fin de saison.
— C’est vraiment bon.
— Merci ben. Mon chum dit que je gaspille mes talents ici.
— Votre chum a tort.
Sandrine rit. Jordan leva les yeux de son téléphone une demi-seconde. Michèle hocha la tête avec l’expression d’une femme qui appréciait les nouvelles employées capables de reconnaître la qualité.
Gabriel Gagnon ne dit rien.
Camille sentit son regard sur elle deux ou trois fois pendant le repas, bref, évaluateur, rapidement détourné. Elle n’en fit rien. Elle finit son assiette, aida à débarrasser sans qu’on le lui demande, dit bonsoir à tout le monde et remonta dans sa chambre.
Elle se brossa les dents en regardant son reflet dans la petite salle de bain.
Le patron était le genre d’homme qui avait décidé ce qu’il pensait de vous avant que vous ayez ouvert la bouche. Elle avait connu ça. Elle savait quoi faire avec ça : travailler, tenir ses positions, ne pas chercher à convaincre parce que les gens comme lui ne se convainquaient pas par les mots. Ils se convainquaient par les faits, sur la durée, à contrecœur.
Elle s’en foutait un peu, à vrai dire.
Elle éteignit la lumière et s’allongea dans le noir avec la courtepointe à carreaux et le bruit du vent dans les épinettes dehors et le lac qu’elle ne voyait plus mais dont elle sentait la présence derrière la fenêtre, cette façon qu’ont les grandes étendues d’eau de peser sur l’air autour d’elles même dans le noir.
Elle était à dix mille kilomètres de Paris.
Elle était à dix mille kilomètres de l’appartement, de l’homme, des deux années qu’elle ne se raconterait pas ce soir parce qu’elle avait décidé que ce soir n’était pas pour ça. Ce soir était pour le ragoût à la bière brune et les érables en feu et le chien qui l’avait choisie avant son maître.
Elle pensa à Kodiak et sourit dans le noir.
Dehors une chouette dit quelque chose dans les épinettes.
— Bonsoir, dit Camille tout bas, à personne en particulier, au Québec en général.
Elle s’endormit.bucheron sexbucheronbucheron