NOWHERE | Heart's lesson T.1

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Summary

Encaisser, se relever et encaisser de nouveau. C'est le cycle malsain qui rythme la relation abusive dans laquelle est coincée Adeline Quinlan. Cela fait presque deux ans qu'elle partage son intimité avec Callum Sinclair, deux ans que sa peau ne passe pas un mois sans être tachée d'hématomes. Deux ans qu'elle se tait, deux ans que son âme se meurent à petit feu. À dix-huit ans, alors que sa dernière année de lycée débute et que la violence continue, un nouvel enseignant fait son apparition dans son établissement. Cependant, ce jeune homme observateur n'a rien d'un professeur. Nash Moore est un mercenaire, envoyé pour approcher la jeune femme et la manipuler afin de lui dérober de précieuses informations, prêt à tout pour mener à bien sa mission. Une tâche plus complexe que prévu pour l'homme, qui se voit désormais contraint de se frayer un chemin jusqu'au cœur de la méfiante et réservée Adeline. Mais quand leurs sentiments se retrouvent impliqués, un jeu dangereux s'installe alors entre eux. Afin de réussir sa tâche et de garder son secret, Nash est capable de tout et compte bien gagner la confiance de la jeune femme. Mais Adeline n'a pas l'intention de laisser qui que ce soit entrer dans sa vie et en constater le carnage. Car si son nouveau professeur est déterminé à l'approcher tout en conservant son secret, elle s'efforce de l'éloigner afin de préserver le sien.

Status
Ongoing
Chapters
14
Rating
n/a
Age Rating
18+

✤ Adeline | Quand l'été touche à sa fin...

Je veux que ça s’arrête...

Les gouttes de pluie s’échouaient sur le carreau avant de s’élancer dans une course paresseuse sur sa surface translucide. À l’extérieur, la brume s’accrochait par filament aux plaines et aux forêts d’un vert sombre. À l’horizon, l’orage couvait au-dessus de ce monde calme, teinté de gris.

La tête appuyée contre la vitre humide, je contemplais ce spectacle tranquille pour me changer les idées. Je percevais mon reflet sur la fenêtre embuée, sans parvenir à le saisir totalement. J’étais comme une ombre floue et indistincte aux traits délavés et effacés. Mes yeux étaient insondables, se confondant avec l’herbe trempée des prairies par-delà la fenêtre.

Un rire raisonna soudainement dans la voiture, me sortant de la torpeur. Cependant, je me faisais violence pour ne pas me détourner de mon étude des terres sauvages de l’Écosse. Je ne voulais pas voir ce qui se jouait autour de moi, j’en avais déjà bien trop conscience. La douleur de mon cœur en train de se fissurer était un rappel suffisant de la situation.

Regarder ailleurs ne m’aidait pas à entretenir une quelconque forme de déni. Malgré cela, je continuais inlassablement de détourner les yeux de ce spectacle. D’espérer qu’ignorer ce qui se déroulait devant moi me permettrait de ne plus souffrir. De prier pour que personne ne remarque mes larmes retenues et le tremblement de mes lèvres.

Malheureusement, je n’étais ni aveugle ni ignorante. Je n’étais pas non plus sourde, en dépit de mes écouteurs profondément enfoncés dans mes oreilles, le volume au maximum. Leur musique ne suffisait même pas à couvrir le bruit des craquements de mon cœur.

C’était douloureux d’être confronté à cela. D’être blessé par quelqu’un à qui j’avais pourtant expliqué tout ce qui me faisait souffrir. À quelqu’un qui s’était excusé et m’avait promis de changer.

Callum n’avait finalement rien écouté. Rien changé.

Il s’était contenté de faire de vaines promesses.

Il continuait de me blesser en m’ignorant, en me critiquant, en se moquant. Il n’avait cessé de parler avec Aileen, de la toucher, de la regarder comme il était supposé le faire avec moi. Lorsqu’elle était avec nous, j’avais l’impression de ne plus devenir qu’un spectre. Callum ne prêtait plus attention à moi et orientait toute sa chaleur et sa lumière vers la jeune femme.

Cette dernière n’était fautive de rien. Elle ne cherchait jamais à me mettre à part, bien au contraire. Elle tentait toujours de m’introduire dans leurs conversations, de connaître mes opinions ou simplement de me faire rire avec eux.

Je ne m’en sentais que plus coupable encore.

J’étais sûrement trop jalouse. J’exagérais la situation et en demandais trop à Callum. Il n’y avait pas de raison de me sentir blessé. J’avais sûrement un problème d’autant me monter la tête.

J’étais le problème.

Le savoir ne m’empêcha pas de regretter d’être monté dans cette voiture. De penser que j’aurais dû me rendre au lycée à pied, même sous la pluie.

Heureusement, après quelques minutes supplémentaires sur la route, la voiture entra sur le parking. Mon interminable calvaire prit fin lorsque Callum se gara dans un crissement de pneus. Sans attendre, je me saisissais de mon sac à dos et m’empressais de sortir de l’habitacle devenu trop étroit.

Lorsque la fraîcheur de la nuit mourante me frappa, j’eus l’impression de respirer de nouveau après des heures d’apnée. La pluie s’abattit sur mes cheveux, le bitume craqua sous mes Dr. Martens et l’orage gronda au loin. La douleur dans mon cœur s’apaisa, submergée par toutes ces sensations. Les quelques larmes que j’avais retenues se confondirent parmi les gouttes dévalant mon visage et mes maigres sanglots se noyèrent au milieu de la cacophonie ambiante.

— Adeline ! Qu’est-ce que tu fais ? Viens à l’intérieur ! hurla la voix de Callum à travers le brouhaha des éléments et de la foule accumulée sous les arcades de la cour extérieure.

Son intervention virulente me sortit de mes pensées et je pris conscience de la scène que j’offrais à mes camarades. J’étais ridicule, plantée comme une idiote au milieu du parking, trempée jusqu’à l’os.

Me rabrouant intérieurement, je m’élançais dans sa direction en évitant de croiser le regard des autres lycéens ayant assisté à ce spectacle. Lorsque j’arrivai auprès de mon copain, je vis que l’irritation et l’inquiétude teintaient ses iris acajou.

— Sérieusement, qu’est-ce qui t’a pris ? T’es trempée, t’as l’air de rien et tu vas attraper froid.

— Désolée. J’ai juste eu un moment d’absenc, me justifiais-je en baissant le regard.

Un frisson glacial me parcourut et je croisai les bras sur ma poitrine, transi de froid. En réponse à mon geste, j’entendis Callum soupirer. Puis, je perçus, plus que je ne le vis, le zip de sa veste être retiré. L’instant suivant, cette dernière apparaissait dans mon champ de vision. Je relevais les têtes, surprise, pour constater que l’agacement n’avait pas quitté les traits de mon copain, mais que l’inquiétude semblait avoir pris le dessus. Son regard était moins sombre et il passait nerveusement sa main dans son épaisse tignasse châtain foncé. C’était une habitude qu’il avait lorsqu’il éprouvait des remords, en plus du fait de détourner les yeux. Ainsi, comprenant le message, je m’emparais de sa veste noire que je passais par-dessus mon sweat de la même couleur.

— Tu devrais passer aux toilettes te rafraîchir. Ton maquillage est en pagaille, tu ressembles à un clown, me conseilla Callum en sortant son téléphone pour me permettre d’y voir mon reflet dans l’appareil photo.

Il avait raison, mon liner avait bavé et mes faux-cils étaient chargés d’eau.

Je devais lui faire honte.

Serrant compulsivement l’anse de mon sac et enfonçant mes dents dans mes lèvres gercées, je hochais la tête à la positive. Je ne souhaitais pas lui faire savoir que sa remarque sur mon allure m’avait blessé.

Ne voulant pas m’attarder davantage, je déposai un rapide baiser sur sa joue et fis volte-face. Cependant, je ne pus pas faire un pas qu’il me saisissait le bras avec force pour me contraindre à lui faire face. Dans un sursaut de peur, je tombai nez-à-nez avec son visage solaire à quelque centimètre du mien.

— C’est censé être un baiser « d’au revoir », ça ? Tu plaisantes ? me réprimanda-t-il en m’attirant à lui.

— Call, on est en public. On en a déjà parlé. Tu sais que je ne suis pas à l’aise avec les démonstrations d'affections à la vue de tous.

Il ne me répondit pas. Au lieu de ça, il me relâcha avec brusquerie et soupira d’exaspération.

Voilà, il m’en voulait.

Mon cœur se tordit face à sa réaction. Je lui avais expliqué de nombreuses fois que j’étais simplement pudique. Que je l’aimais, mais que je n’appréciais pas d’avoir de tels gestes d’intimité devant autrui. Que cela me gênait.

Malgré tout, il ne parvenait toujours pas à comprendre et à accepter mon point de vue.

Résignée et ne voulant pas me disputer avec lui, je me hissais sur la pointe des pieds en m’emparant de son visage. Je le tournais vers moi et embrassais ses lèvres avec chasteté et rapidité. Puis, sans lui laisser davantage de temps, je m’éclipsais avec un dernier sourire en rejoignant la foule d’élèves dans le hall.

Je me dirigeais en vers les toilettes les plus proches d’un pas lent. Remettant mes écouteurs dans mes oreilles, je relançais la playlist que j’avais stoppée lors de notre arrivée sur le parking. Je rasais les murs de pierres anciennes et de casiers vert-gris, afin de ne pas me retrouver prise au piège au milieu du raz-de-marée humain des couloirs. Fort heureusement, j’atteignis rapidement les sanitaires et m’y engouffrai.

L’espace était vide, la plupart des élèves étant au réfectoire afin de prendre connaissance de leur groupe de classes pour cette année. Ainsi, je pus monopoliser les miroirs et les lavabos afin d’y étaler mon maquillage pour me refaire une beauté.

Alors que j’étais concentré sur ma tâche, un bras vint chaleureusement s’enrouler autour de mes épaules. En relevant les yeux, je croisais les prunelles ambrées et pétillantes de Brooke à travers la surface réfléchissante en face de moi.

Un instant, je fus soulagée d’avoir eu le temps de remettre de l’ordre dans mon maquillage. Je n’avais pas envie d’essuyer son inquiétude dès le premier jour.

Ses lèvres bougeaient, mais je n’entendais pas la moindre de ces paroles. Je lui plaquais donc ma main libre sur la bouche pour la faire taire. Puis, je m’éloignais d’elle pour retirer mes écouteurs sous son regard las. Je sentais à travers celui-ci qu’elle finirait par m’étrangler avec leur fils avant mon prochain anniversaire. Elle ne supportait plus de me voir avec ces engins fourrés dans les oreilles.

Je me concentrais de nouveau sur le traçage de moneye-lineraprès lui avoir embrassé la joue.

— J’essayais donc de t’annoncer avec joie que nous étions dans la même classe. Repris Brie en s’asseyant sur le rebord du lavabo et en fouillant dans ma trousse de cosmétique.

Elle y cherchait le gloss à la cerise que je gardais spécialement pour elle.

Cette année aussi...

En y réfléchissant, on a toujours été ensemble. Le destin fait bien les choses.

J’avais pris l’habitude, depuis l’école primaire, d’être assise à ses côtés, de faire mes devoirs avec elle et de discuter ensemble durant les intercours. Je ne saurais plus comment faire autrement. Nos enseignants eux-mêmes s’y étaient accommodés.

— C’est génial ! Au moins, on endurera ensemble les cours de madame Morrow. Je sens qu’on va encore s’y ennuyer à mourir... Si on les a de nouveau, plaisantais-je en rangeant mes affaires, après avoir fini de me rafraîchir.

— Ne sois pas si médisante, commença Brooke en s’appliquant une dernière touche de gloss. Non seulement on est ensemble, mais en prime, Kenny et Scott sont aussi dans notre classe. Notre inséparable quatuor ne va pas être divisé pour cette dernière année.

Je hochais la tête en souriant, sincèrement ravie de cette nouvelle. Puis, alors que nous quittions les toilettes, Brooke sembla se souvenir de quelque chose. Une immense moue malicieuse se peignit sur ces traits tandis qu’elle remuait ses ongles manucurés sous mon nez et m’annonçait :

— J’allais oublier ! Il parait qu’il y a un nouveau prof de biologie super sexy. Prions pour l’avoir comme enseignant, clama-t-elle avec un enthousiasme communicatif.

Son regard pétillait et sa chevelure platine coincée dans sa queue de cheval remuait alors qu’elle sautillait, littéralement. Elle me trainait à sa suite, à travers le dédale de couloirs et d’élèves, jusqu’à ce que nous arrivions devant une porte réservée au personnel. Puis, après un coup d’œil aux alentours, nous l’ouvrîmes et nous engouffrâmes à l’intérieur du corridor. Dans les ténèbres partielles, nous traversâmes l’espace étroit jusqu’à une volée de marches que nous gravîmes, prenant garde à ne pas tomber sur celles brisées.

— Dis-m’en plus sur ce nouveau professeur, demandais-je finalement, après que nous ayons rejoint notre antre secrète.

L’école était en réalité un ancien château reconverti en établissement d’enseignement. De ce fait, il avait subsisté de nombreux recoins dérobés et tranquilles où se dissimuler.

Notre point de rendez-vous n’était autre que l’un de ces espaces cachés. Cette petite pièce en haut d’une tourelle n’était pas plus grande qu’un placard à balais. Elle surplombait le lycée tout entier et offrait une vue dégagée sur la cour intérieure. Derrière le vitrail crasseux qui ornait l’un des murs, on pouvait même distinguer le stade de l’école et ce qui s’y déroulait.

Cette pièce vide était glaciale en hiver et austère, mais elle était à nous. Nous en avions fait notre repère, gribouillant sur les murs et apportant nos déjeuners lors des pauses méridiennes.

— Bienvenue à la maison, plaisanta Brooke en ouvrant ses bras, faisant tinter les innombrables bracelets ornant ses poignets.

Je savourais mon retour en ces lieux. Quelques instants passèrent dans le silence, Brooke s’imprégnant elle aussi de cet espace. Puis, elle détacha son bras de mon épaule et nous nous glissâmes contre le mur. Assises à même le sol, nous laissâmes nos têtes reposer paresseusement sur la corniche de la fenêtre. Et, dans un élan d’affection, j’entrelaçais mes doigts à ceux de mon amie.

Je fis le constat que la peau de porcelaine de Brooke était d’une pâleur fantomatique en comparaison de mon teint olive. Même nos cheveux, qui s’effleuraient sur nos épaules jointes, étaient de couleur contraire. Les miens d’un noir corbeau semblant éclipser toute la clarté des siens.

— Tu n’as pas répondu à ma question. Comment est ce prof ? Je suis sûre que tu sais déjà tout de lui, la relançais-je.

Elle me sourit et commença à déblatérer sur ce nouvel enseignant.

Des élèves l’avaient vu furtivement passer dans les couloirs et avaient remarqué sa voiture hors de prix stationnée sur le parking des enseignants. Sa description était élogieuse, bien que je suspectais mon amie d’y ajouter une tonne de détails inventés. Cependant, je l’écoutais avidement, me représentant une image mentale de ce monsieur Moore. Malheureusement, Brooke ne connaissait pas encore son prénom ni plus d’informations personnelles à son sujet. Elle avait essayé de le pister, sans succès. Notre professeur était un véritable fantôme sur les réseaux sociaux et avait emménagé bien trop récemment pour que quiconque ait pu sympathiser avec lui.

Alors que mon cerveau tournait à plein régime afin de combler les espaces vides laissés dans la description de monsieur Moore, des pas se firent entendre dans les escaliers. Je fus alors sortie de ma rêverie lorsque Kenneth et Scott apparurent devant nous. Essoufflés et échevelés, ils riaient de concert suite à leur course effrénée. Je m’esclaffai face à cette vue et Brie s’empressa de s’emparer de son téléphone pour immortaliser leur visage rougis et heureux.

Kenny lui offrit sa moue la plus renfrognée et le blond son regard le plus charmeur, faisant redoubler notre hilarité.

— Qu’est-ce que vous m’avez manqué, les filles ! nous salua Scott après avoir posé pour nous.

Je me relevais puis m’avançais vers les garçons pour les serrer contre moi, pour la première fois depuis de nombreux jours. Kenny m’enlaça en retour, ses bras à la peau sombre manquant de m’étouffer. Malgré tout, je savourais sa brusquerie remplie d’amour.

— Tu m’as manqué. La prochaine fois, ne pars pas aussi longtemps à l’étranger, le réprimandais-je faussement.

— Tu m’as manqué aussi, ma belle. Ne m’en veux pas trop pour mon absence, je t’ai ramené des souvenirs, me confia-t-il avec un clin d’œil complice alors que nous nous séparions.

Scott suivit derrière et ne manqua pas de m’embrasser sur la joue comme il le faisait à chaque fois. Je lui rendis son baiser et il en profita pour m’enlacer avec tendresse. Puis, je retournais m’appuyer contre le rebord de la fenêtre, attendant qu’ils prennent la parole.

J’étais profondément heureuse de les retrouver. Notre petit groupe m’avait manqué pendant ces vacances interminables durant lesquelles nous n’avions pas pu nous voir fréquemment.

Nous bavardâmes joyeusement, échangeant nos anecdotes et nos espoirs pour cette année. Kenny nous partagea son voyage aux États-Unis, Scott son stage à Glasgow et Brooke sa colonie dans les Highlands. Je les écoutais, n’ayant rien de très original à raconter. Je m’étais contentée de travailler à la supérette ou chez les propriétaires de chiens en séjour. Je n’avais même pas pu voir Callum qui n’avait cessé de faire la fête dans des festivals aux quatre coins de l’Écosse.

Soudain, la sonnerie annonçant le début des cours retentit dans tout l’établissement. Un soupir à fendre l’âme s’échappa alors de la bouche de Scott qui n’avait, de toute évidence, aucune envie d’aller en classe. Me détachant du mur, je lui tapais chaleureusement sur l’épaule en signe de soutien avant de m’élancer dans les escaliers. Cependant, je ralentis rapidement en me rendant compte que je ne connaissais pas ma salle. J’attendais donc que Brie m’attrape la main et m’entraîne à sa suite. Je me laissais alors porter dans son sillage.

Nous arrivâmes finalement dans une salle encore peu remplie, pour notre plus grand bonheur. Sans hésiter, Brooke se dirigea vers le fond de la classe. Elle choisit les paillasses contre les fenêtres donnant sur le stade du lycée. Me laissant la place contre la vitre, elle s’assit ensuite sans grâce à côté de moi.

Je balançais négligemment mon sac sur la table et me calais de travers sur ma chaise, m’appuyant contre le verre froid dans mon dos. À son contact, je frissonnais sous mon haut, ayant à présent noué la veste de Call autour de ma taille. La jupe à carreaux vert sapin de l’établissement était toujours humide sur mes cuisses, tout comme mes épais collants noirs. Malheureusement, je n’avais pas de vêtements de rechange, ayant depuis des années abandonné la chemise et la cravate de mon uniforme.

Soudain, alors que les bavardages atteignaient pourtant leur apogée, le calme s’abattit dans la pièce remplie. Je relevais les yeux de mon inspection pour voir notre professeur rentrer dans la salle de biologie.

L’homme était grand et musclé, sa chemise noire moulant parfaitement son torse et ses manches remontées dévoilant ses bras toniques. Ceux-ci étaient ornementés de tatouages épars assombrissant sa peau claire. Ses grandes mains sur lesquelles brillaient des bagues argentées tenaient une pile de paperasse qu’il déposa sur son bureau. Puis il libéra ses lunettes de vue de ses cheveux sombres pour les mettre sur son nez avant de scanner l’assemblée devant lui.

Brie me pinça la cuisse pour attirer mon attention et je rivai mon regard sur elle. Celle-ci me fit instantanément les gros yeux pour me signifier que ce nouvel enseignant ne la laissait pas indifférente. J’entendis même un « Pouhalala ! Le mannequin... », chuchoté s’échapper de la bouche de Scott.

Monsieur Moore — car s’était définitivement lui — se retourna pour commencer à écrire quelque chose au tableau. Cela donna le feu vert aux élèves qui s’empressèrent de sortir leur téléphone pour le prendre en photo ou envoyer des messages. Une poignée de secondes s’écoula, puis le professeur s’éloigna pour nous laisser lire son inscription. Les téléphones disparurent aussi vite qu’ils étaient apparus tandis que je détaillais les deux petits mots sous mes yeux.

Nash Moore...

Son écriture était assez basique, mais ces quelques lettres résonnèrent dans ma tête comme un écho sans fin. Mon regard se reporta ensuite sur lui après que j’eus finalement redirigé la découverte de son prénom dans mon esprit. Mes yeux s’accrochèrent alors aux siens.

Ses prunelles étaient aussi sombres qu’une nuit sans lune. Elles semblaient engloutir le monde pour le plonger dans de douces et chaleureuses ténèbres. Ces mêmes iris m’observaient, me détaillaient et semblaient lire en moi.

J’eus alors l’impression de m’enflammer sous cette inspection minutieuse. Mes joues brulèrent et la chair de poule s’étala sur ma peau. Prise au dépourvu, je me contentai de battre des cils et de m’humecter les lèvres de nervosité sans me détourner de cette étude minutieuse.

J’ai envie de le prendre en photo...

Ce serait fabuleux de pouvoir l’immortaliser au milieu d’un paysage d’orage.

Après ce qui me sembla être une éternité, ses yeux quittèrent les miens pour parcourir mes camarades. Notre échange n’avait pas dû durer plus de quelques secondes, comme il était de nouveau en train de le faire. Pourtant, j’avais l’impression qu’une nuit entière s’était écoulée et que ses yeux n’avaient plus vu que moi jusqu’au lever du soleil.

Soudainement accablée par le froid, je me remettais confortablement en place dans ma chaise, allant jusqu’à poser mes pieds sur celle de Brooke. Celle-ci leva les yeux au ciel en une réprimande silencieuse. En réponse, je lui fis un doigt et fus gratifié d’une tape inaudible sur le tibia en conséquence.

— Bonjour à tous. Je m’appelle Nash Moore, mais vous me nommerez Monsieur Moore durant toute la durée de notre relation, soit un an. Je serais votre professeur référent, mais également celui de biologie, débuta l’enseignant alors qu’un silence attentif régnait dans la salle.

Il s’avança ensuite au centre du tableau, dévoilant sa carrure imposante et son charisme envoûtant.

— J’ai à cœur de vous permettre de réussir. Je serais votre allié, votre ami, mais en contrepartie, j’attends de vous du travail et du respect. Cela vous convient-il ?

Son ton était sérieux et chargé de considération.

La plupart des têtes de l’assemblée lui répondirent d’un hochement positif. Quant à moi, je me désintéressais de ce qui se passait aux alentours pour me concentrer sur mes ongles vernis. Tous les profs tenaient le même discours, mais si celui-ci était vrai, alors le harcèlement scolaire aurait déjà été divisé par deux à l’échelle mondiale. Or, ce n’était pas le cas, Kenneth en savait quelque chose.

Tout ça, c’est des conneries...

Monsieur Moore déblatéra encore pendant plusieurs minutes sur le programme scolaire, son système d’évaluation et sur un tas d’autres choses sans intérêts. Des élèves lui posèrent des questions auxquelles il répondit avec ce qui me parut être une certaine lassitude. C’était surprenant étant donné qu’il n’enseignait probablement que depuis peu.

Je passais une bonne partie de ses explications à débattre avec Kenny, à l’autre bout de la table. Celui-ci soutenait que notre professeur ressemblait à un acteur et moi, à un autre. Scott et Brooke ne se gênèrent pas pour intervenir et ajouter leur contribution à notre discussion mouvementée.

Lorsque le long monologue de monsieur Moore se termina enfin, je l’observai s’emparer des copies qu’il avait posées plus tôt sur son bureau. Il les compta rapidement avant de scruter la foule des yeux et de les confier à deux élèves du premiers rang. Ces derniers s’empressèrent de les distribuer.

Lorsque je récupérais ma copie, j’en survolais les écritures et trous laissés çà et là, pour constater que ce n’était encore qu’un énième questionnaire de début d’année. Ce serait probablement le dernier que je remplirais de ma vie et je m’en réjouissais. Je me demandais si un seul de nos enseignants avait un jour pris le temps de véritablement lire ce que nous y inscrivions.

— Ce travail se fait en autonomie, je ne veux pas un seul bruit. Vous n’avez pas besoin que les autres vous parlent de vous pour savoir qui vous êtes, nous imposa notre professeur alors que nous nous penchions sur nos fiches.

Brooke me lâcha un regard contrit avant de se concentrer sur son questionnaire. Toujours adossée contre la vitre, je calais la feuille sur mes jambes et commençais à la compléter.

Quelques instants passèrent, puis je perçus un regard sur moi. Je louchais discrètement sur le monde qui m’entourait pour repérer la personne qui me détaillait.

Monsieur Moore était là, debout et balayant les élèves du regard. Il avait de toute évidence décidé de surveiller la classe du fond de la pièce et j’espérais que cela n’était pas fréquent. Je ne me mettais pas si loin de son bureau pour qu’il décide finalement de venir à moi.

J’avais envie qu’il s’en aille, son regard me pesait. Le meilleur moyen d’y arriver était de le mettre mal à l’aise. Ainsi, sans détourner les yeux de ma feuille et assez bas pour que seul lui et mes amis l’entendent, je demandais :

— Est-ce que je dois impérativement compléter la case de renseignements sur ma date de naissance ? Avec la date exacte, je veux dire.

Je ne pus voir sa réaction, mais un instant passa avant qu’il ne s’approche de moi. Son corps me frôla et son parfum de café et de fleurs d’oranger assaillit mes narines. Je sentis son imposante carrure me dominer et sa chaleur m’envelopper.

— Pourquoi ne le feriez-vous pas ?

— Parce que je ne connais pas ma vraie date de naissance. J’ai toujours considéré que c’était le jour où j’avais rejoint ma famille, en dépit de celle que l’orphelinat m’a attribuée. Alors, vous voulez des renseignements officiels ou non ? lui demandais-je avec une pointe d’amertume dans la voix.

Je n’aime pas la date de naissance que m’a choisie l’orphelinat, je préfère celle à laquelle ma famille m’a accueillie...

Après un instant de flottement, j’affrontais le regard calme mais implacable de mon professeur. Son inspection me décontenança et je serrais plus fermement mon stylo en réponse.

— Vous n’avez pas rempli le questionnaire dans l’ordre. L’une des premières choses que vous avez écrites est le fait que votre passion est la photographie, parce que ça a de l’importance. De toute évidence, votre « véritable » date de naissance, elle, n’en a pas particulièrement. Alors remplissez cette catégorie avec votre vérité. Par contre, j’aimerais que vous me détailliez vos horaires de travail...

Je levais un sourcil, me demandant pourquoi il voulait savoir une telle chose. Il sembla se rendre compte de mon étonnement et compléta en s’éloignant :

— ... pour savoir de combien de temps personnel vous disposez pour réaliser vos devoirs.

Oh, bien sûr...

Je n’avais pas senti de jugement particulier lorsqu’il avait fait remarquer que je n’aimais pas ma date de naissance. C’était une première. Je ne pensais pas qu’il ferait la déduction de mes préférences rien qu’avec mon ordre de réponses. Mais, maintenant que j’y regardais de plus près, c’était assez évident.

Au moins, j’ai réussi à la faire partir du fond de la classe.





L’horloge ne cessait de cliqueter dans le silence tranquille de la supérette vide. Les réfrigérateurs bourdonnaient et la petite télévision posée sur une étagère dans mon dos diffusait la météo de la semaine.

Affalée sur le comptoir, j’enfilais mes écouteurs pour ne plus avoir à entendre ces bruits parasites et lançais ma playlist. Je faisais mes premiers devoirs de l’année en mâchouillant mes ongles noirs, par automatisme. Mes heures de travail finiraient bientôt et je n’aurais plus le temps de faire quoi que ce soit ensuite. Il était trop tard quand je rentrais chez moi pour espérer faire quelque chose de productif.

La supérette était la seule de notre ville à être ouverte jusqu’à tard dans la nuit, et c’était moi qui en assurais la fermeture à minuit durant toute la semaine. Au moins, j’avais la chance de faire trente-cinq heures de travail, et d’avoir malgré tout mes week-ends. Cela me fatiguait beaucoup, mais le patron m’appréciait – m’ayant connu petite – et faisait des concessions. Darren ne me prenait pas la tête lorsque je ne pouvais pas être là à cause d’un voyage scolaire. J’avais également l’autorisation de laisser mes amis s’approprier les lieux durant mon service.

Ce n’était malheureusement pas le cas ce soir-là.

Alors que je remballais enfin mes affaires de cours dans mon sac sous le comptoir, celui-ci vibra lorsqu’on y apposa un objet. Je relevais vivement la tête et faillis tomber à la renverse de peur. Je n’avais pas entendu le moindre client rentrer, trop concentrée sur mes devoirs.

Devant moi se tenait mon professeur de biologie dans une tenue bien moins formelle que durant la journée. Son ensemble de jogging gris et sa capuche relevée sur la tête le faisaient paraître encore plus jeune qu’il ne l’était déjà. Ses cheveux aussi noirs que ses yeux étaient humides, des gouttes d’eau perlant telle la rosée à leur extrémité. Aucune lunette en vue, mais un casque de musique passé autour de son cou.

Retirant mes écouteurs, je reprenais contenance dans un raclement de gorge.

— Bonsoir, me contentais-je de le saluer tout en m’emparant de ses articles.

Il avait sélectionné des produits atypiques à venir acheter à une heure si tardive de la nuit. Un paquet de café et un produit anti-tiques. Il dut capter mon étonnement, car après un ricanement léger, il me dit :

— J’ai remarqué, pendant que je caressais ma chienne qu’elle avait déjà attrapé l’un de ces parasites. Et, quand j’ai retourné ma maison pour trouver un produit contre ça, en vain, j’ai remarqué qu’à moins d’aller acheter du café, je n’en aurais pas à mon réveil. C’est ça qui m’a décidé à venir, je ne peux pas affronter une journée de travail sans.

J’acquiesçais face à son récit, comprenant parfaitement ce qu’il voulait dire. Je ne pouvais pas adresser la parole à qui que ce soit avant d’avoir pris une grande tasse de café. Surtout que demain avait lieu la journée d’intégration de notre classe à l’aquarium, ce qui risquait d’être un périple rude pour tout le monde.

Il m’était arrivé fréquemment avant aujourd’hui de servir d’autres de mes professeurs. J’avais sympathisé avec la plupart d’entre eux, par pure courtoisie, et j’allais même jusqu’à garder leur chien de temps à autre. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que je le croise ici. Dans une petite ville comme la nôtre, tout le monde se connaissait.

— Je ne pense pas que ce produit anti-tique soit le plus adapté pour votre animal. En vérité, il est assez inefficace, à moins que vous n’ayez un très petit gabarit, l’informais-je en retournant la boîte dans mes mains.

Ce n’était pas la première fois qu’un client passait à côté des petites lignes à l’arrière de l’article. De plus, cette concoction était très coûteuse, alors même qu’elle ne faisait pas l’affaire la plupart du temps. La vétérinaire avec laquelle je faisais régulièrement des stages m’avait même avoué que ce produit était une arnaque.

— J’avoue avoir pris la plus chère sans vraiment regarder. Ma chienne-louve n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler un « petit gabarit ». Laquelle me conseillerez-vous ? J’ai cru voir sur votre questionnaire que vous étiez dog-sitter, vous devez vous y connaître.

Je hochais la tête et délaissais l’arrière du comptoir pour m’engouffrer dans les rayons chargés. Sur mes talons, j’entendais les pas de mon professeur sur le sol en PVC et sa respiration profonde sur ma nuque.

Sa présence autour de moi avait quelque chose de perturbant pour mes sens. J’avais l’impression d’être en présence d’un prédateur qui, étrangement, ne me voulait aucun mal. J’avais constaté que sa force était visible dans chacun de ces gestes et son esprit semblait tout aussi aiguisé que ses muscles. Mais malgré cela, il n’était pas effrayant comme l’étaient souvent les hommes dans son genre.

— Sans indiscrétion, où vivez-vous ? J’ai remarqué que certaines tiques étaient plus résistantes selon l’endroit où on les trouve, l'informais-je en mettant fin au silence qui commençait à me peser.

— Au cœur des bois au nord de la ville, me répondit sa voix grave alors que je m’immobilisais face aux étagères.

Ayant assez d’informations, je parcourais les articles des yeux, cherchant le plus approprié à la magnifique bête que possédait monsieur Moore. Ce genre de chien était rare et j’eus donc besoin d’une poignée de secondes pour me décider. Finalement, j’arrêtais mon choix sur l’un des produits situés sur le rayon le plus haut.

Je me hissais donc sur la pointe des pieds et essayais tant bien que mal de l’atteindre.

Soudain, alors que je peinais à m’en emparer, la chaleur d’un corps m’envahit. Un torse robuste se pressa contre mon dos et un bras apparut dans mon champ de vision. Je sentis une vague de chair de poule me parcourir et me figeai. Puis, je me détournais légèrement pour observer l’homme à mes côtés. Lui avait le regard fixé sur l’étagère, qu’il scrutait.

— C’est celui-ci que tu cherches à atteindre ? me demanda-t-il en me faisant un signe de la tête vers l’article.

Sortant de ma transe, je relevais à peine que le tutoiement avait pris le dessus dans son discours. Je vérifiais que le produit qu’il m’avait indiqué était bien celui que je voulais et hochais la tête en guise de réponse. L’instant suivant, il s’éloignait de moi, la boîte à la main et se remis en marche vers la caisse. Je le suivis en me passant les mains sur le visage.

Je commence à être fatiguée, je suis à fleur de peau...

Arrivée derrière le comptoir, je scannais l’anti-tiques tandis qu’il me demandait un paquet de cigarettes, les mains dans les poches. Je l’encaissais en silence, puis je lui tendis le sac avec ces articles en lui énumérant le montant de ses achats.

Il s’empressa de déposer des billets sur le comptoir. J’eus à peine le temps de les prendre dans mes mains qu’il s’était déjà éloigné.

— Attendez ! Il y a dix livres de trop, le hélais-je après avoir compté ce qu’il m’avait donné.

— Je sais, c’est pour vous remercier de m’avoir empêché d’acheter un produit inutile et pour m’avoir ensuite conseillé. Débuta-t-il en recommençant à me vouvoyer. Sur ce, à demain pour le voyage d’intégration. Oíche mhaith !*

La porte claqua dans son dos l’instant suivant et je restai là, pantoise.