Dans la peau

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Summary

Enfermé dans un complexe où tout est contrôlé, Jack découvre que le plus inquiétant n'est peut-être pas ce qu'il y a dehors.

Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

Le complexe

J’ouvre les yeux. Au-dessus de moi, un plafond gris et terne. Je regarde la montre fissurée à mon poignet : elle indique 7h00, comme tous les matins. Comme tous les matins, je vois ce plafond gris et terne. Comme tous les matins, je dis ça.

Ce lit sur lequel je me repose est très inconfortable. “Lit” est un bien grand mot pour désigner un simple matelas posé sur de vulgaires plaques de métal. Je me lève de ce lit et j’observe la pièce entièrement faite de métal qui me sert de chambre. Elle est si terne, si froide, vide de vie. La nature me manque.

Je m’avance vers la porte de la chambre pour commencer la journée de travail. Je suis déjà en tenue ; les autres aussi. Il n’y a pas assez de vêtements pour constituer une garde-robe. Je pousse la porte, comme tous les matins, et comme tous les matins, les autres résidents de cet immense complexe en font de même. Nous sommes tous devant les portes de chaque bâtiment, alignés, car la journée commence. Je regarde à droite : une rue qui semble ne jamais finir. Je regarde à gauche : la même chose. Les bâtiments sont droits comme des “i”, comme s’ils avaient été posés les uns sur les autres. Je lève la tête et je vois les immeubles de métal disparaître dans l’obscurité. Je ne peux pas voir leur sommet : la lumière ne l’atteint pas.

J’avance en ligne avec les autres résidents. Tous les dix pas environ, une rue croise celle où je marche, comme si cet immense complexe avait été construit sur une grille. Certains tournent à droite, d’autres à gauche : les uns pour aller dans les cuisines préparer une infâme bouillie, les autres pour soigner les blessés — ou ce qu’il en reste. Moi, je reste sur la même rue. La chambre est désormais loin, je ne peux plus la voir d’où je suis.

Pour se repérer dans ce copier-coller parfait, il y a des numéros sur les chambres, des numéros sur les rues, des numéros aux étages. Je ne sais pas quel est le dernier numéro. Le mien est le 7805, étage 0, rue 38. J’ai l’impression d’être écrasé par ces immeubles, par ce complexe, et par ces gens. Je n’ai pas vu le soleil depuis longtemps.

Je me rapproche de mon lieu de travail quand un homme devant moi m’interpelle. Il m’appelle Jack. Il commence à me parler de choses que je ne comprends pas. Peut-être que si j’avais été là avant, j’aurais saisi. Je me contente de le saluer, puis je poursuis mon chemin.

L’entrée du lieu où je travaille ressemble à du métal entremêlé, comme s’il avait été fondu puis refroidi sans prendre la bonne forme. C’est la mine. Le travail consiste à trouver et extraire des ressources — du fer et du charbon principalement — dans un lieu sombre, froid, humide et dangereux. Un éboulement peut survenir à tout moment, mais les supérieurs refusent de creuser en dehors du complexe à cause des “choses dehors”, comme ils les appellent.

Je pénètre dans les vestiaires de la mine. Je prends la pioche et la lampe torche dans le casier qui m’est attribué. Cette pièce ressemble davantage à un capharnaüm qu’à un vestiaire, faute de place. Derrière moi, j’entends les autres dire qu’une foreuse serait plus utile qu’une “pioche de merde”. Ils ont probablement raison.

Je sors des vestiaires et m’approche de la mine. L’éclairage éclaire à peine l’entrée du tunnel. Nous sommes vingt mineurs. Les supérieurs n’ont pas trouvé d’autres volontaires assez courageux pour reprendre le travail après l’éboulement de la semaine dernière.

Nous avançons dans les tunnels, de plus en plus sombres. Après plusieurs centaines de mètres, il n’y a plus aucune lumière, comme dans les fonds marins. Nous allumons les lampes torches, qui n’éclairent presque rien — juste assez pour voir où poser les pieds.

Moi et les autres marchons encore sur plusieurs centaines de mètres et atteignons un embranchement composé d’une dizaine de tunnels. L’un d’eux est celui où l’éboulement a eu lieu. Je peux apercevoir quelques corps dépassant des rochers, dévorés par des rats. Les autres les laissent là, pour éviter un autre accident. L’un des mineurs dit que dix d’entre nous sont morts dans cet éboulement, et que certains étaient parents. Un autre répond que c’est comme ça, ici. On peut mourir en minant, en ne respectant pas les règles, ou en sortant du complexe. Mais qu’au moins, ici, ils meurent sans souffrir — contrairement à ce que les choses dehors pourraient leur faire. Ils ont raison.

Nous décidons de nous séparer pour mieux couvrir la zone, même si je pense qu’un jour, il ne restera plus rien à extraire, ou que la mine s’effondrera complètement. J’avance seul dans les tunnels sombres, à la lumière vacillante de ma lampe torche. J’avance encore, encore… mais aucun minerais en vue. Je vais devoir aller très loin.

Après cent, cinq cents, ou peut-être mille mètres, je ne vois toujours ni fer, ni charbon, ni aucune matière à extraire. D’aussi loin que je me souvienne, le complexe a toujours existé. Je suppose que la mine est aussi vieille que lui. J’avance encore. Je regarde de temps en temps les poutres qui soutiennent la galerie. Plus je progresse, plus elles sont abîmées. Je décide de m’arrêter. Cela fait quatre heures que je marche dans ces tunnels qui n’en finissent pas. Je me pose par terre, je regarde la montre fissurée sur mon poignet. Elle indique plus ou moins 12h00. Si je pars maintenant, je pourrai arriver à l’heure du dîner. Le règlement est très strict, et encore plus sur les horaires. Tout le monde mange le matin et le soir. Le matin, c’est le citoyen qui décide s’il mange, et où ; mais le soir, il est obligatoire de manger au réfectoire. Les supérieurs disent que c’est pour prouver notre humanité.

En me levant, je vois des rats passer en direction de l’entrée lointaine. C’est sûrement les mêmes qui ont dévoré les cadavres. Mais maintenant que j’y pense… comment sont-ils entrés dans les tunnels ? Pas le temps d’y réfléchir davantage, j’entends quelque chose dans la mine. On dirait que c’est loin. Le son semble venir de derrière le mur. Je m’approche et je colle ma tête contre celui-ci pour mieux écouter. Le son ne provient pas de la mine… mais de dehors. De la surface. S’il y a un éboulement, ce sera fatal.

Après quatre heures de marche en sens inverse, j’arrive à l’entrée de la mine. Je vois les autres mineurs, comme moi, sans minerais. Certains ont l’air tristes. Deux mineurs sont morts aujourd’hui à cause d’un éboulement. Les morts s’enchaînent, et les ressources se font de plus en plus rares.

Je remets la pioche et la lampe torche dans le casier qui m’est attribué. Il est 16h00. Le dîner est dans une heure, j’ai le temps. Il ne me faut que trente minutes pour y arriver. Je marche vers le réfectoire. La mine m’avait fait oublier un instant la tristesse de ce complexe, de ses rues, de ses bâtiments, et des autres.

Sur le chemin du réfectoire, je vois plusieurs personnes faire de même. Personne n’a envie d’être suspecté de faire partie des “choses dehors”. J’arrive dans le réfectoire. Des tables, quasiment collées les unes aux autres, remplissent la pièce. Je vois vingt personnes sur une table qui peut en accueillir dix. Le réfectoire est l’un des plus grands endroits du complexe, mais aussi l’un des plus oppressants.

Je me faufile à travers la horde de gens en me dirigeant vers le poste où les cuisiniers posent la nourriture. J’arrive devant plusieurs casseroles énormes remplies de bouillie… de je ne sais pas quoi. Sûrement des rats, ou des insectes. Je prends un bol et me laisse servir cette bouillie infâme par obligation, puis j’essaye de trouver une place. Finalement, le sol me convient — et puis je n’ai pas trouvé d’endroit où m’asseoir sans être collé aux autres. Il fait tellement chaud, et ça pue énormément, à cause du nombre gigantesque de personnes présentes dans la même pièce. Les douches sont rares, ce qui peut aussi expliquer la puanteur immonde des autres.

Je mange difficilement cette chose abjecte qui me sert de nourriture. Cela fait si longtemps que je n’ai pas mangé de la bonne viande, fraîche… Rien que d’y penser, ça me donne faim.

La plupart des autres finissent leurs plats et retournent dans leur chambre, ou s’occupent comme ils peuvent — avec leur famille, ou avec des activités. Ils ont le temps : il n’est que 18h00. Le couvre-feu est dans une heure. S’ils se font prendre en dehors de leur chambre après l’heure, je ne donne pas cher de leur peau.

Je finis enfin la bouillie. Je décide de rentrer dans ma chambre. Je n’ai pas envie de m’occuper avec une quelconque activité. Je ne connais personne. Et ma famille… elle est loin.

Sur la route, je vois la porte qui permet d’aller dehors. Elle est immense, avec des barrières et des demi-murs pour que les nombreux gardes puissent la sécuriser. Derrière, il y a un grillage, défendu par d’autres gardes encore. Ceux-là possèdent tous une armure, une arme à distance ou de mêlée. Ils ont l’air stressés.

Je décide de m’approcher, et j’entends ce qu’ils disent : l’équipe d’expédition du matin n’est pas encore revenue. Il ne leur reste plus beaucoup de temps avant le couvre-feu. Après l’heure, la porte sera fermée pour toute la nuit. Ils sont probablement déjà morts… ou le seront bientôt.

Me voilà devant la chambre. Je me sens observé. Je tourne la tête à gauche, et je vois un homme qui me regarde, l’air stupéfait. Que croit-il de moi ?

Je n’y fais pas plus attention et je rentre dans la chambre. Je me retrouve devant le miroir. Je touche la peau. Elle me démange. Peut-être que… ? Non.

Je me couche sur le lit et j’essaye de me reposer. Peut-être que la journée de demain sera légèrement différente.

J’ouvre les yeux. Au-dessus de moi, un plafond gris et terne. Je regarde la montre fissurée sur mon poignet. Elle indique 7h00, comme tous les matins. Comme tous les matins, je vois ce plafond gris et terne. Comme tous les matins, je dis ça.

Je m’avance vers la porte de la chambre pour commencer la journée de travail. Je pousse la porte, comme tous les matins. Et comme tous les matins, les autres résidents de cet immense complexe font de même. Nous sommes tous devant les portes de chaque bâtiment, en ligne, car la journée commence.

Je regarde à droite : une rue qui n’en finit pas. Je regarde à gauche : une rue qui n’en finit pas. Je lève la tête : les immeubles de métal disparaissent dans l’obscurité.

Je m’avance en ligne avec les autres résidents. À chaque dizaine de pas, je vois une rue qui croise celle où je marche. Je tourne la tête et j’aperçois la porte au loin : les gardes de l’expédition du matin sont revenus. Je décide d’y aller.

Je vois trois expéditeurs. Normalement, ils étaient huit. Deux d’entre eux vont plutôt bien : ils ont juste quelques os cassés. Mais le dernier… il a la peau du visage arrachée et un bras en moins, comme si quelque chose l’avait dévoré. Ce sont les ‘’choses dehors’’ qui ont fait ça.

Les mères des disparus viennent pleurer leurs fils. Certaines insultent les choses dehors, d’autres les supérieurs, et l’une d’elles gifle un des survivants qui n’a pas réussi à ramener son enfant vivant. L’homme réagit instantanément et frappe violemment la mère, lui criant qu’ils ont fait tout leur possible, et que si ça ne lui plaît pas, elle n’a qu’à aller dehors retrouver son fils. Un des gardes calme la situation et demande ce qui s’est passé dehors. L’un des expéditeurs lui répond que les choses dehors les ont traqués, qu’elles ont commencé à les bouffer un par un. Il ajoute qu’elles ont sûrement volé la peau des cinq autres pour tenter, encore une fois, de s’introduire dans le complexe.

La journée continue. La mine m’attend. Je m’avance vers celle-ci. En route, je croise le même homme qu’hier, celui qui me regardait. Je m’approche de lui. Je lui demande ce qu’il me veut. Il me répond qu’il ne sait pas. Je lui demande qui il est. Il ne sait pas non plus. Il dit que nous sommes pareils : loin de notre famille… mais lui, ça ne le dérange pas.

Je le laisse seul. Je dois aller à la mine. Les heures passent. Je suis dans le même tunnel qu’hier, à la recherche de minerais. Je m’enfonce de plus en plus. Le noir commence à engloutir la lumière de la lampe torche. Je me heurte finalement au fond du tunnel : un mur de roche pas encore miné me bloque le passage.

Je me pose contre ce mur pour reprendre un peu mon souffle. Après quelques minutes, j’entends quelque chose derrière : un chant d’oiseau. Je me tourne vers le mur et remarque un minuscule trou. Si petit que la lumière peine à entrer dans la mine. Quelqu’un a sûrement creusé jusqu’ici sans se rendre compte que dehors était si proche.

Je regarde la montre. Il est bientôt l’heure du dîner. Je dois me dépêcher : j’ai mis plusieurs heures pour venir ici. Je cours aussi vite que je peux jusqu’à l’entrée de la mine. J’y arrive essoufflé. J’arriverai à temps au dîner.

Devant le réfectoire, je vois les autres regroupés, face à un des supérieurs. Il tient à ses côtés deux personnes : la mère qui a giflé le garde, et un homme. Le supérieur tient une batte en métal dans une main, et un couteau dans sa poche. Il commence à parler à la foule :

— Nous avons créé des règles très précises et très strictes, je vous l’accorde. Mais ces règles prouvent votre humanité. Car les ‘’choses dehors’’ ne pourraient pas suivre ces règles. Elles sont trop sauvages pour faire preuve d’une citoyenneté irréprochable. Ces deux personnes, à côté de moi, n’ont pas respecté ces règles simples. La dame a perdu son fils, qui faisait partie de l’équipe d’expédition. Je comprends sa douleur. Mais elle a voulu se venger. Pas des ‘’choses dehors’’, non. Des trois expéditeurs survivants qui n’ont pas su ramener son fils vivant. Elle s’est donc rendue à l’infirmerie, là où se trouvaient les expéditeurs, et a volé l’arme de l’un d’eux. N’ayant pas pu se défendre à cause de ses os cassés, l’homme est mort d’une balle en pleine tête. Les médecins n’ont pas pu l’arrêter à temps, mais ils ont tout de même réussi à la maîtriser et à l’amener aux gardes. Ce qui l’amène ici.

Selon les dires du garde mort, lorsqu’il avait rencontré cette dame à son retour d’expédition, il lui avait dit : « Si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à aller dehors retrouver ton fils. »

Je pense que pour faire justice, c’est ce qu’elle va faire.

Mais pour éviter que les choses dehors ne volent sa peau, je suis dans l’obligation… de la rendre inutilisable.

Le supérieur sort le couteau de sa poche sous l’acclamation de la foule, et commence à taillader chaque partie du corps de la femme. À chaque coupure, la foule crie de joie et insulte la dame. Après une dizaine, une centaine de taillades, elle devient méconnaissable. Elle tombe à genoux sous la douleur.

— Nous allons la laisser là pour l’instant. Son châtiment continuera après.

Passons au deuxième.

Cet homme — ou plutôt cette chose — a commis un acte qui l’a démasqué. Il n’a pas respecté le couvre-feu. Il est rentré dans sa chambre quinze minutes après l’heure limite. Ce qui est improbable pour un citoyen, puisque tous les résidents de ce complexe connaissent les règles et possèdent une montre pour les suivre.

Mais pour une ‘’chose dehors’’ qui se serait infiltrée… c’est normal.

Alors, sa sentence sera la mort, bien évidemment.

Le supérieur pose sa batte de métal sur la tête de l’homme.

— « As-tu des dernières paroles, monstre ? »

L’homme essaie de se justifier. Il implore le supérieur de le laisser en vie, critique les règles stupides de ce complexe… Il n’a pas le temps de finir sa phrase qu’il reçoit un violent coup de batte à l’arrière du crâne. La foule exulte. Le supérieur s’acharne sur l’homme. Sa tête devient une bouillie.

La femme, toujours à genoux, prend la parole.

— « Vous êtes tous pitoyables. Vous jubilez quand l’un des vôtres se fait massacrer par l’un de nous. Vous ne valez pas mieux que les ‘’choses dehors’’. Vous êtes pires qu’elles. »

Le supérieur l’amène devant la porte. Les gardes l’ouvrent, puis l’attachent dehors pour qu’elle ne puisse pas fuir. Le supérieur s’approche d’elle.

— « Je te souhaite de retrouver ton fils. »

Les gardes et le supérieur rentrent dans le complexe et referment la porte derrière eux, la laissant seule face à son sort.

Tout le monde retourne dans le réfectoire pour manger. La bouillie me dégoûte, mais après ce que je viens de voir, j’ai encore plus faim. Je dois quitter ce complexe.

Je laisse la bouillie intacte et je sors du réfectoire. Je sais désormais quoi faire de mon temps libre : je dois aller à la mine. J’y arrive et je m’enfonce dans le tunnel, équipé de la pioche et de la lampe torche. Je marche. Je cours. L’envie de fuir m’envahit.

Après quelques heures de course, j’arrive enfin devant le mur de roche, là où se trouvent le petit trou et les chants d’oiseaux. Je prends la pioche et commence à creuser. Chaque coup me rapproche du dehors. Après plusieurs minutes, j’arrive à percer un trou suffisamment grand pour passer.

Je pose un pied dehors, sur l’herbe. Je jette la lampe torche et la pioche au sol, puis je retire les chaussures pour sentir l’herbe sous mes pieds. Devant moi s’étend une forêt immense. Enfin… je suis dehors.

Je perçois du mouvement dans la forêt. Les ‘’choses dehors’’ approchent. Elles s’arrêtent devant moi. Elles sont fines, sombres. Leur visage est lisse, avec deux trous béants à la place des yeux, et une bouche dont les dents pointues semblent faire partie intégrante du visage, comme une continuité.

Je retire la peau sur mon visage. En dessous : le même visage qu’eux.

L’un d’eux me parle.

— « Ça fait longtemps que nous ne t’avons pas vu. Bon retour parmi nous. »

Oui, cela fait longtemps. Et oui, je suis de retour. De retour auprès de ma famille.

L’un des miens s’avance et me dit qu’ils ont trouvé une femme attachée et scarifiée devant la porte du complexe. Je lui dis de me l’apporter.

Le temps passe. Il revient avec la femme, terrorisée. Je la comprends. Il la dépose devant moi. Elle me regarde. Elle semble horrifiée par notre apparence.

Je prends la parole.

— « Je suis désolé pour toi, mais tu ne vas pas rejoindre ton fils… pas tout de suite. »

Elle est surprise. Elle ne comprend pas comment je peux être au courant.

— « Je connais beaucoup de choses sur cet immonde complexe que les tiens utilisent comme refuge contre nous. Je sais que vous avez des règles absurdes, créées pour tenter de nous démasquer parmi vous. Vous avez tué beaucoup des vôtres en pensant qu’ils étaient des nôtres. Mais je vais te dire quelque chose : la véritable première “chose dehors” à s’être infiltrée dans votre complexe… c’était moi. Il y a trois mois, j’ai réussi à entrer en prenant la peau de Jack, l’un des mineurs. Je me suis fait passer pour lui, et jamais je n’ai été démasqué.

Je vous ai analysés. Vous avez peur de nous. Vous pensez que nous sommes les pires créatures de ce monde. Mais vous êtes-vous vraiment regardés ? Vous vous entre-tuez par pure paranoïa. Vous vous êtes détruits vous-mêmes avec vos règles stupides. Tu avais raison : vous êtes pires que nous. Car nous, nous ne nous entre-tuons pas.

Vous nous avez appelés “les choses dehors”. Nous vous avons appelés “les autres dedans”. Nous vivons dans deux mondes bien différents. Vous nous trouvez monstrueux. Nous vous trouvons monstrueux.

Si vous m’aviez vraiment regardé… je veux dire, vraiment regardé, vous m’auriez démasqué depuis longtemps. Mais maintenant, c’est trop tard. Car j’ai ouvert une brèche dans votre complexe. »

Elle commence à pleurer. Elle me demande :

— « Vous allez me tuer ? »

— « Non. Tu as été trahie par les tiens, ils t’ont donnée à nous comme on jette du gibier. J’ai un peu de pitié pour toi. »

Je sens la chaleur sur mon corps. Le soleil commence à se lever. Je ferme les yeux.

Je les ouvre. Au-dessus de moi : le ciel bleu. Je regarde la montre fissurée à mon poignet et la laisse tomber.

L’herbe sur laquelle je marche est très confortable. Je regarde autour de moi. La nature m’entoure. Elle est si colorée, si apaisante, si pleine de vie. Elle m’avait manqué.

Je m’avance avec les miens vers la brèche dans le tunnel.

— « L’heure de manger est arrivée. »